Archives mensuelles: septembre 2013

Textes de travail

A pro­pos de la “dia­lec­tique systématique”

Dans ces com­men­taires, il est fait réfé­rence au texte de Nick : La contra­dic­tion en pro­cès, la dia­lec­tique sys­té­ma­tique du capi­tal comme dia­lec­tique de la lutte des classes et au livre de Chris Arthur : New dia­lec­tic and Marx’s Capi­tal (en anglais) lire la suite »

1) Une confu­sion métho­do­lo­gique : néces­sité concep­tuelle et exis­tence nécessaire

« Marx fit la remarque bien connue qu’avant d’écrire un brouillon de sa cri­tique de l’économie poli­tique, il avait par­couru la Logique de Hegel, et que cela l’avait aidé à déter­mi­ner sa méthode d’exposition. Le tra­vail de recons­truc­tion de la dia­lec­tique mar­xienne du capi­tal par Arthur rend cette connexion expli­cite et démontre l’homologie struc­tu­relle entre Le Capi­tal de Marx et la Logique de Hegel » (La contra­dic­tion en pro­cès, la dia­lec­tique sys­té­ma­tique du capi­tal comme dia­lec­tique de la lutte des classes). Oui, mais pour Arthur c’est du capi­tal (le mode de pro­duc­tion) dont il s’agit et non comme pour Marx du Capi­tal, le livre.

Bakou­nine qui avait pro­curé à Marx cet exem­plaire de la Logique aurait mieux fait de s’abstenir.

Cepen­dant, même dans le Livre I où Marx se rend lui-même par­fois vic­time du « pen­ser vrai » hégé­lien, aucune « dia­lec­tique sys­té­ma­tique » n’est à l’œuvre. L’exposé pure­ment déduc­tif est constam­ment haché de pages «empi­riques » sur la jour­née de tra­vail avec les luttes ouvrières, les légis­la­tions, les trans­for­ma­tions sociales (familles, enfants, etc.). Vic­time éga­le­ment de la méthode du « pen­ser vrai », le cha­pitre sur l’accumulation pri­mi­tive relé­gué en conclu­sion du Livre I comme si la méthode d’exposition fai­sait que Marx ne savait quoi en faire. Marx ne peut rendre compte de l’exploitation du tra­vail par une simple déduc­tion à par­tir de la valeur et il ne le fait pas. En effet, le pas­sage au capi­tal, à la valeur se valo­ri­sant ne com­mence que par la ren­contre de « l’homme aux écus » et du « tra­vailleur libre », ren­contre que l’on ne peut déduire d’aucun déve­lop­pe­ment du concept et que ce déve­lop­pe­ment peut encore moins pro­duire. Sinon, comme l’écrit Marx, c’est « avec le capi­tal que Byzance aurait achevé ou pour­suivi son histoire ».

« Mais la simple exis­tence de la richesse moné­taire ou même le fait qu’elle ait pu conqué­rir la supré­ma­tie (sou­li­gné par nous, les autres for­mules sont sou­li­gnées dans le texte) ne suf­fit pas pour que la dis­so­lu­tion de ces modes de pro­duc­tion et de com­por­te­ment abou­tisse au capi­tal ; sinon la Rome antique, Byzance, etc. eussent, avec le tra­vail libre et le capi­tal, clos leur his­toire, ou plu­tôt en eussent com­mencé une nou­velle. La dis­so­lu­tion des anciens rap­ports de pro­priété y fut éga­le­ment liée au déve­lop­pe­ment de la richesse moné­taire, du com­merce, etc., mais au lieu de conduire à l’industrie, cette dis­so­lu­tion pro­vo­qua la domi­na­tion de la cam­pagne sur la ville. » (Fon­de­ments…, t.1, pp.470 – 471).

« La trans­for­ma­tion de l’argent en capi­tal doit être expli­quée en pre­nant pour base les lois imma­nentes de la cir­cu­la­tion des mar­chan­dises, de telle sorte que l’échange d’équivalents serve de point de départ (ici, une note de Marx : “D’après les expli­ca­tions qui pré­cèdent, le lec­teur com­prend que cela veut tout sim­ple­ment dire : la for­ma­tion du capi­tal doit être pos­sible lors même que les prix des mar­chan­dises est égale à leur valeur.”). Notre pos­ses­seur d’argent, qui n’est encore capi­ta­liste qu’à l’état de chry­sa­lide, doit d’abord ache­ter des mar­chan­dises à leur juste valeur, puis les vendre ce qu’elles valent, et cepen­dant, à la fin, reti­rer plus de valeur qu’il en avait avancé. La méta­mor­phose de l’homme aux écus en capi­ta­liste doit se pas­ser dans la sphère de la cir­cu­la­tion et en même temps doit ne point s’y pas­ser. Telles sont les condi­tions du pro­blème. Hic Rho­dus, hic salta. » (Le Capi­tal, t.1, p.168 – 169). Ainsi, dans la sec­tion consa­crée à la « Trans­for­ma­tion de l’argent en capi­tal », s’achève le cha­pitre inti­tulé : « Les contra­dic­tions de la for­mule géné­rale du capi­tal », on en reste là. On peut invo­quer tant que l’on vou­dra la méca­nique des incom­plé­tudes hégé­liennes, le pas­sage de l’en-soi au pour-soi et à l’en-soi-pour-soi : Hic Rho­dus, hic salta . Un nou­veau cha­pitre s’ouvre : « L’achat et la vente de la force de travail ».

« Pour pou­voir tirer une valeur échan­geable de la valeur usuelle d’une mar­chan­dise, il fau­drait que l’homme aux écus eût l’heureuse chance de décou­vrir au milieu de la cir­cu­la­tion, sur le mar­ché même, une mar­chan­dise dont la valeur usuelle pos­sé­dât la vertu par­ti­cu­lière d’être source de valeur échan­geable, de sorte que la consom­mer, serait réa­li­ser du tra­vail et par consé­quent, créer de la valeur. Et notre homme trouve effec­ti­ve­ment sur le mar­ché une mar­chan­dise douée de cette vertu spé­ci­fique ; elle s’appelle puis­sance de tra­vail ou force de tra­vail. (…) Pour que le pos­ses­seur d’argent trouve sur le mar­ché la force de tra­vail à titre de mar­chan­dise, il faut cepen­dant que diverses condi­tions soient préa­la­ble­ment rem­plies (sou­li­gné par nous) » (Le Capi­tal, t.1, pp.170 – 171)

« Cepen­dant, l’expérience nous apprend qu’une cir­cu­la­tion mar­chande rela­ti­ve­ment peu déve­lop­pée suf­fit pour faire éclore toutes ces formes (la mon­naie et toutes ses fonc­tions, nda). Il n’en est pas ainsi du capi­tal. Les condi­tions his­to­riques de son exis­tence ne coïn­cident pas avec la cir­cu­la­tion des mar­chan­dises et de la mon­naie (sou­li­gné par nous). Il ne se pro­duit que là où le déten­teur des moyens de pro­duc­tion et de sub­sis­tance ren­contre sur le mar­ché le tra­vailleur libre qui vient y vendre sa force de tra­vail, et cette unique condi­tion recèle tout un monde nou­veau. » (Le Capi­tal, t.1, p.173).

« Il est abso­lu­ment évident que le pur mou­ve­ment des valeurs d’échange, tel qu’il s’effectue dans la cir­cu­la­tion simple, ne pourra jamais pro­duire le capi­tal. » (Fon­de­ments…, t.1, p.200) ; « (…) il est impos­sible d’expliquer par la cir­cu­la­tion elle-même la trans­for­ma­tion de l’argent en capi­tal, la for­ma­tion d’une plus-value… » (Le Capi­tal, t.1, p.167). La dia­lec­tique sys­té­ma­tique ne dit pas le contraire, mais à sa façon.

« Tou­te­fois, la forme capi­tal de la valeur, valeur se valo­ri­sant elle-même, est inca­pable de deve­nir effec­tive dans la sphère de la cir­cu­la­tion où l’échange d’équivalents est la règle ; elle est pous­sée par cette contra­dic­tion interne à s’extérioriser elle-même dans le monde maté­riel de la pro­duc­tion, où la plus-value peut être pro­duite au tra­vers de l’exploitation de la force de tra­vail. » (La contra­dic­tion en pro­cès…). Mis à part que l’on ne sache jamais, comme chez Arthur, si ce qui est exposé ici c’est la construc­tion du Capi­tal ou la construc­tion du capi­tal, cette phrase est fabu­leuse dans son inno­cence téléo­lo­gique. La forme capi­tal de la valeur qui n’existe pas encore est néan­moins déjà là comme « inca­pable de deve­nir effec­tive ». Jusque là pas de pro­blème, c’est la suite qui est stu­pé­fiante. Elle est alors le sujet du dépas­se­ment de la contra­dic­tion de la cir­cu­la­tion, contra­dic­tion qui n’en est une que pour la forme capi­tal qui n’existe pas.

« Dans son trai­te­ment de la tran­si­tion logique de M-A-M (la mon­naie comme moyen de cir­cu­la­tion) à A-M-A’ (la mon­naie comme fina­lité de la cir­cu­la­tion), Marx donne un cer­tain nombre de rai­sons liées entre elles. Une expli­ca­tion de cette tran­si­tion doit être trou­vée dans la ten­dance struc­tu­relle du cir­cuit M-A-M de se sépa­rer entre ses moments M-A et A-M, qui sont deux tran­sac­tions sépa­rées dans le temps et dans l’espace. Marx écrit : “Dire que ces deux pro­cès mutuel­le­ment indé­pen­dants et anti­thé­tiques (c’est-à-dire M-A et A-M) consti­tuent une unité interne, c’est dire en même temps que leur unité interne se trans­forment en anti­thèses étran­gères. Ces deux pro­cès n’ont pas d’indépendance interne parce qu’ils se com­plètent l’un l’autre. En consé­quence, si l’affirmation de leur indé­pen­dance externe par­vient à un cer­tain point cri­tique, leur unité se fait alors vio­lem­ment sen­tir en pro­dui­sant une crise.” » (La contra­dic­tion en pro­cès…).

Jus­te­ment, il n’y a pas chez Marx (pas seule­ment chez Marx, mais dans la réa­lité) de « tran­si­tion logique ». A l’issue des pre­miers cha­pitres sur la valeur, Marx dégage la forme géné­rale du capi­tal (A-M-A’) et constate que dans la sphère de l’échange cette figure est une contra­dic­tion dans les termes, une impasse, qu’aucune construc­tion dia­lec­tique ne sur­monte. Il faut alors que « l’homme aux écus ren­contre le tra­vailleur libre » mais là ce n’est pas dans les mou­ve­ments des formes de la valeur que la tran­si­tion se passe. Il y a réel­le­ment une ren­contre c’est-à-dire une conjonc­ture his­to­rique. La seule ques­tion per­ti­nente est de savoir si le mou­ve­ment de la valeur pro­duit simul­ta­né­ment l’accumulation mar­chande et le tra­vailleur libre, c’est la ques­tion géné­rale du pas­sage d’un mode de pro­duc­tion à un autre : les élé­ments qui vont faire sys­tème sont-ils le résul­tat d’un unique pro­ces­sus où de pro­cès divers qui len­te­ment se déve­loppe et à un moment vont prendre (téléo­lo­gie ou maté­ria­lisme) ? La pre­mière hypo­thèse est sédui­sante, c’est celle qui est défen­due dans TC 1, mais ce n’est pas évident. Tout ce que dit Marx, une fois qu’il est par­venu à la contra­dic­tion du tré­sor (la mon­naie qui s’accumule hors de la cir­cu­la­tion), c’est qu’il faut trou­ver sur le mar­ché une mar­chan­dise bien étrange. Mais cette trou­vaille n’est pas inhé­rente au mou­ve­ment de la valeur : « sinon c’est avec le capi­tal que Byzance aurait achevé son his­toire ». Il ne faut pas confondre, comme le fait sans cesse la dia­lec­tique sys­té­ma­tique, la décons­truc­tion logique du capi­tal une fois celui-ci exis­tant où l’on dit « voilà com­ment cela fonc­tionne dans cet objet qui est là », avec une fina­lité ins­crite dans les concepts uti­li­sés pour effec­tuer cette décons­truc­tion / reconstruction.

En outre, le pas­sage cité de Marx ne vise pas à trai­ter de la « tran­si­tion » mais de la pos­si­bi­lité géné­rale for­melle des crises dans une éco­no­mie mar­chande, il se trouve éga­le­ment mot pour mot dans les Théo­ries sur la plus-value avec exac­te­ment le même sta­tut. On ne peut rien en tirer pour la « tran­si­tion », à moins de consi­dé­rer qu’une contra­dic­tion dans un concept porte de fait son dépas­se­ment comme réa­lité nou­velle, ce qui est une com­plète confu­sion de registre mise au pla­card de la méta­phy­sique depuis Kant.

« On peut dire que la figure M-A-M expose une contra­dic­tion interne » (La contra­dic­tion en pro­cès…). Oui et c’est tout. Une fois la mon­naie deve­nue fin de l’échange, « la seule façon pour la valeur de se conser­ver elle-même comme fin de l’échange et de s’accroître elle-même ; sinon elle rede­vien­drait simple moyen de cir­cu­la­tion » (idem)

La « tran­si­tion » n’est prou­vée que comme une néces­sité dans le concept, et encore… Même de ce point de vue, cela laisse à dési­rer. En effet : la valeur doit deve­nir valeur-capital, de ce fait il doit il y avoir pré­do­mi­nance de la mon­naie comme fin de l’échange sur la mon­naie comme moyen de cir­cu­la­tion, en consé­quence, la valeur passe à la valeur-capital. Dans un texte récent (2013) se récla­mant de la dia­lec­tique sys­té­ma­tique, Abs­trac­tion, uni­ver­sa­lity, money and capi­tal : the capital-theory of value, on peut lire cette affir­ma­tion « …the capital-form of value wich itself ori­gi­nates from the dia­lec­tic of forms of value, ari­sing from the sphere of exchange ». Et bien non, on peut com­bi­ner comme on vou­dra, on ne sor­tira jamais le capi­tal du cha­peau de la dia­lec­tique des formes de la valeur. Le résul­tat est dans la pré­misse (ce qui est nor­mal dans un sys­tème hégé­lien) et on fait mine d’avoir prouvé quelque chose quand on l’exhibe à la fin.

Mais il y a pire : une débauche de méta­phy­sique pré-kantienne. Dans la Cri­tique de la Rai­son pure, Kant envoie aux oubliettes la preuve onto­lo­gique de l’existence de Dieu. En deux mots : ce n’est pas parce que je conçois un Etre néces­saire et incon­di­tionné ainsi que sa per­fec­tion que de là je suis auto­risé à conclure à son exis­tence néces­saire. Kant pour­suit, en gros, en disant, l’Etre néces­saire est une idée, une règle de la pen­sée et il n’y a aucune rai­son suf­fi­sante pour inter­pré­ter une règle de la pen­sée comme une réa­lité exis­tant en soi, le pas­sage de l’être à l’existence n’a qu’une valeur pure­ment spé­cu­la­tive. C’est mal­heu­reu­se­ment à cette valeur pure­ment spé­cu­la­tive (et seule­ment en tant que telle légi­time) que ce texte ne se tient pas. Ce texte passe du capi­tal comme exis­tence néces­saire dans le concept de valeur, c’est-à-dire d’une néces­sité concep­tuelle, à, de ce simple fait, son exis­tence néces­saire. Pas­sage d’une néces­sité logique à l’existence : confu­sion de tous les ordres. C’est la reprise sans cri­tique du fameux « Tout ce qui est ration­nel est effec­tif » (Hegel). Il y a constam­ment confu­sion du pro­cédé d’exposition reven­di­qué par Marx et de la réa­lité : de la construc­tion du capi­tal et de la construc­tion du Capi­tal.

Quand Marx que cite ce texte écrit : « C’est pour­quoi l’accumulation coïn­cide avec sa propre conser­va­tion dans le cas de la valeur, cela est inhé­rent à sa nature de valeur. Elle se conserve elle-même seule­ment en cher­chant constam­ment à dépas­ser ses limites quan­ti­ta­tives, qui contre­disent sa forme spé­ci­fique, sa géné­ra­lité interne. », il explique seule­ment com­ment le capi­tal en tant qu’objet d’analyse fonc­tionne comme mou­ve­ment de la valeur, quelle est sa néces­sité à par­tir de la valeur, mais il ne cherche pas à pro­duire le pas­sage au capi­tal par les néces­si­tés concep­tuelles internes de la valeur. De plus Marx se met lui-même en garde vis-à-vis de ce type de for­mu­la­tion : « Ulté­rieu­re­ment, avant d’aborder cette ques­tion, il sera néces­saire de cor­ri­ger la manière idéa­liste de l’exposé qui fait croire à tort qu’il s’agit uni­que­ment de déter­mi­na­tions concep­tuelles et de la dia­lec­tique de ces concepts (sou­li­gné par nous). Donc sur­tout la for­mule : le pro­duit (ou l’activité) devient mar­chan­dise ; la mar­chan­dise, valeur d’échange ; la valeur d’échange, argent » (Manus­crits de 1857 – 1858, Grun­drisse, Ed. Sociales 1980, t.1, page 86). Le texte La contra­dic­tion en pro­cès conclut quant à lui : « Dans une ter­mi­no­lo­gie hégé­lienne, nous sommes main­te­nant arri­vés à la valeur en-soi-et-pour-soi. : la valeur qui se prend elle-même comme sa propre fin. ».

En outre, dans toute cette construc­tion on ren­contre un autre pro­blème dans le fait que tout cela pro­vient d’une série de dépas­se­ments néces­saires de la forme valeur comme « formes pures » consti­tuées dans l’échange. C’est alors la mon­naie en tant que moyen d’échange qui se dépasse en but en s’appropriant le tra­vail et les moyens de pro­duc­tion. La mon­naie en tant que média­trice de l’échange se dépasse en tant que telle. La mon­naie n’est pro­duite que comme l’instrument le plus adé­quat, le plus pra­tique pour la cir­cu­la­tion des mar­chan­dises. Or, la grande avan­cée théo­rique de Marx par rap­port à Ricardo sur cette ques­tion est de pro­duire la mon­naie comme inhé­rente à la mar­chan­dise en tant que pro­duit d’un tra­vail double. En revanche, la dia­lec­tique des « formes pures » par­vient à la mon­naie avant d’avoir trouvé le tra­vail. C’est le tra­vail comme tra­vail abs­trait qui contient la néces­sité de l’autonomisation de la valeur d’échange et de la mon­naie. La dia­lec­tique sys­té­ma­tique qui part des formes pures pour ensuite décou­vrir le tra­vail comme sub­stance de la valeur ne peut pas rendre compte de cette avan­cée théo­rique. « Il s’agit main­te­nant de faire ce que l’économie bour­geoise n’a jamais essayé ; il s’agit de four­nir la genèse de la forme mon­naie, c’est-à-dire de déve­lop­per l’expression de la valeur conte­nue dans le rap­port de valeur des mar­chan­dises depuis son ébauche la plus simple et la moins appa­rente jusqu’à cette forme mon­naie qui saute aux yeux de tout le monde. En même temps sera réso­lue et dis­pa­raî­tra l’énigme de la mon­naie. » (Le Capi­tal, t.1, p.63). Ce rap­port de valeur qui contient la forme mon­naie n’est autre alors que la mani­fes­ta­tion néces­saire du carac­tère double du travail.

Dans la dia­lec­tique sys­té­ma­tique, cet effa­ce­ment de la ren­contre de l’homme aux écus et du tra­vailleur libre pro­duit un dom­mage col­la­té­ral : la ques­tion des formes de l’échange et de la mon­naie dans les formes anté­rieures au capital.

Il est sur­pre­nant qu’une ques­tion qui selon la réponse qu’on lui donne inva­lide radi­ca­le­ment la « dia­lec­tique sys­té­ma­tique » soit trai­tée dans le texte Abs­trac­tion, uni­ver­sa­lity, money and capi­tal : the capital-theory of value, qua­si­ment comme une ques­tion annexe. La mon­naie et la valeur auraient revê­tues dans les formes anté­rieures au capi­tal des « formes antédiluviennes ».

« Une autre façon de pro­duire cela est de dire, comme nous l’avons fait pré­cé­dem­ment, qu’il n’y a pas de société de pro­duc­tion géné­ra­li­sée de mar­chan­dises sans exploi­ta­tion capi­ta­liste des tra­vailleurs. La loi de la valeur n’opère que sur cette base. » (La contra­dic­tion en pro­cès). Il est exact qu’il n’y a pas de « pro­duc­tion géné­ra­li­sée de mar­chan­dises » avant le capi­tal. Cela ne sup­prime pas la ques­tion : sur quel fon­de­ment échange-t-on dans les modes de pro­duc­tion pré­cé­dant le capi­tal ? Echanges régu­liers de mar­chan­dises pro­duites pour l’échange : Athènes, Rome, Byzance, etc. Pour ce texte, comme chez Arthur, il sem­ble­rait que la théo­rie mar­gi­na­liste de la valeur est cor­recte jusqu’au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Com­ment expli­quer que la mon­naie, cet « équi­valent uni­ver­sel », existe deux mille ans avant le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste ? La dia­lec­tique sys­té­ma­tique a du mal avec les for­mules de Marx du genre « pas entiè­re­ment », « non en tota­lité », « pas de déve­lop­pe­ment com­plet », par rap­port à la mar­chan­dise et la valeur « pré-capitaliste ». Arthur fait comme s’il n’y avait là aucun pro­blème et ses remarques sur la régu­la­tion des échanges avant le MPC sont for­mel­le­ment et his­to­ri­que­ment très super­fi­cielles et rapides. La qua­li­fi­ca­tion d’ « anté­di­lu­viennes » uti­li­sée dans le texte Abs­trac­tion, uni­ver­sa­lity, money and capi­tal : the capital-theory of value à pro­pos des formes de l’échange et de la mon­naie avant le capi­tal ne nous avance pas beau­coup. Ce n’est pas parce qu’on ne consi­dère pas, avec rai­son, le « point de départ du Capi­tal » comme une pré­sup­po­si­tion his­to­rique que l’on peut déduire auto­ma­ti­que­ment que l’échange à la valeur n’a jamais existé avant le capi­tal. Il aurait fallu ana­ly­ser ces formes « anté­di­lu­viennes » : en quoi elles sont bien des formes de la mon­naie et de la valeur et en quoi elles se dis­tinguent des formes plei­ne­ment déve­lop­pées dans le mode de pro­duc­tion capitaliste.

Quand Marx uti­lise cet adjec­tif « anté­di­lu­vien », ce n’est pas à pro­pos des formes de la valeur et de la mon­naie, mais des formes du capi­tal : le capi­tal mar­chand et « son frère jumeau », le capi­tal usu­raire. Il s’agit bien de formes du capi­tal, elles sont « anté­di­lu­viennes » seule­ment dans la mesure (c’est énorme) où leur déve­lop­pe­ment et leur impor­tance sont inver­se­ment pro­por­tion­nelles au déve­lop­pe­ment du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, elles pré­parent celui-ci en dis­sol­vant les anciens modes de pro­duc­tion, mais ni ces formes ni la dis­so­lu­tion qu’elles pro­voquent ne portent en elles le pas­sage au capi­tal. C’est « du carac­tère de l’ancien mode de pro­duc­tion que dépend le résul­tat de la dis­so­lu­tion. » (Marx, Le Capi­tal, t.6, p.340, « Aperçu his­to­rique sur le capi­tal mar­chand »). C’est le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste qui achève ces formes « anté­di­lu­viennes » en sou­met­tant le capi­tal mar­chand et le capi­tal usu­raire au capi­tal indus­triel, le pre­mier deve­nant capi­tal com­mer­cial, le second cré­dit. En pas­sant des formes « anté­di­lu­viennes » du capi­tal aux formes « anté­di­lu­viennes » de la valeur, la dia­lec­tique sys­té­ma­tique peut sau­ver ses pos­tu­lats fon­da­men­taux : c’est tou­jours de la valeur comme prin­cipe de l’évolution his­to­rique et de for­ma­tions des socié­tés dont il s’agit, même si l’on doit faire quelques conces­sions aux formes pures. En fait, les formes « anté­di­lu­viennes » de la valeur sont dépen­dantes des formes « anté­di­lu­viennes » du capi­tal, pour autant qu’existe his­to­ri­que­ment une rela­tion entre les deux. Là où les choses se com­pliquent pour la dia­lec­tique sys­té­ma­tique c’est quand les « formes anté­di­lu­viennes de la valeur » résul­tant de formes anté­di­lu­viennes du capi­tal cor­res­pondent à ce qu’elle nous dit de la valeur dans le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste déve­loppé là où seule­ment la valeur exis­te­rait. « La for­tune mar­chande indé­pen­dante, comme forme domi­nante du capi­tal, c’est le pro­cès de cir­cu­la­tion devenu auto­nome par rap­port à ses extrêmes qui sont les pro­duc­teurs échan­gistes. (…) Ici, le pro­duit devient mar­chan­dise par le com­merce (sou­li­gné par nous). C’est le com­merce qui déve­loppe la forme mar­chan­dise prise par les pro­duits ; ce n’est point la mar­chan­dise pro­duite qui, par son mou­ve­ment, fait naître le com­merce. (…) Par contre, dans la pro­duc­tion capi­ta­liste, (…). Le pro­cès de pro­duc­tion repose entiè­re­ment sur la cir­cu­la­tion, et celle-ci est un simple élé­ment, une phase tran­si­toire de la pro­duc­tion ; elle n’est que la simple réa­li­sa­tion du pro­duit créé comme mar­chan­dise (sou­li­gné par nous) et le rem­pla­ce­ment de ses élé­ments de pro­duc­tion pro­duits comme mar­chan­dises. » (ibid, pp.336 – 337). La dia­lec­tique sys­té­ma­tique n’aborde pas les formes anté­di­lu­viennes du capi­tal car elle y trou­ve­rait sa théo­rie de la valeur. Pour sa propre cohé­rence, la ques­tion des formes de la valeur et de la mon­naie anté­rieures au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste devient un interdit.

Mais, pour­quoi, en dehors de la pré­ser­va­tion interne de sa cohé­rence, la dia­lec­tique sys­té­ma­tique ne peut pas abor­der cette ques­tion, pour­quoi fait-elle par­tie de ses inter­dits ? Si la valeur pré­existe au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste ou, dans le voca­bu­laire de la dia­lec­tique sys­té­ma­tique, à sa « forme-capital », tout le méca­nisme qui conduit inexo­ra­ble­ment des formes de l’échange à l’absorption du tra­vail s’effondre puisque la valeur et l’échange et même la pro­duc­tion pour l’échange auraient existé avant la forme-capital. Elles ont existé, mais la dia­lec­tique sys­té­ma­tique ne peut pas le dire, elle relègue cela en ques­tion annexe, « anté­di­lu­viennes ». Ce que la dia­lec­tique sys­té­ma­tique refoule, c’est la cou­pure radi­cale qu’introduit la ren­contre de l’homme aux écus et du tra­vailleur libre, ren­contre qu’aucune dia­lec­tique des formes ne peut, dans son propre mou­ve­ment, pro­duire. La ques­tion devient alors : pour­quoi la dia­lec­tique sys­té­ma­tique tient-elle tant à effa­cer cette ren­contre ? Qu’elle efface déjà et pré­ven­ti­ve­ment en sub­sti­tuant aux formes anté­di­lu­viennes du capi­tal, les « formes anté­di­lu­viennes de la valeur ». Bien sûr, dans cette dis­con­ti­nuité, Hegel ne retrouve plus ses petits. Mais ce n’est pas tout.

Tant que l’on pro­duit la forme-capital en conti­nuité dia­lec­tique avec les formes de la valeur, comme un mou­ve­ment inhé­rent à ces formes, l’absorption du tra­vail, l’existence de l’ouvrier, prennent place dans une pro­blé­ma­tique qui demeure celle de la valeur : la pro­blé­ma­tique de l’aliénation comme abs­trac­tion géné­rale du tra­vail. L’exploitation dans toute sa tri­via­lité, le par­tage de la jour­née de tra­vail, l’extorsion de sur­tra­vail ne sont plus l’essentiel de la contra­dic­tion à l’intérieur du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste mais une déter­mi­na­tion enve­lop­pée dans l’abstraction du tra­vail qui est la vraie « contra­dic­tion » (voir plus loin). Arthur évoque à peine ce par­tage de la jour­née de tra­vail pour nous dire immé­dia­te­ment que l’essentiel, « la nou­velle théo­rie de l’exploitation », c’est l’abstraction du tra­vail et que face à cela le tra­vail déborde tou­jours. La dia­lec­tique sys­té­ma­tique est en der­nière ana­lyse une théo­rie anthro­po­lo­gique du tra­vail et de l’aliénation humaine. Le texte La contra­dic­tion en pro­cès ne pou­vant tota­le­ment faire sienne cette pers­pec­tive navigue à vue entre plu­sieurs pro­blé­ma­tiques qu’il a beau­coup de mal à conci­lier (nous y revien­drons dans la troi­sième par­tie et dans la conclusion).

Cette ques­tion de la valeur et de la mon­naie dans les formes anté­rieures est cru­ciale et sa déné­ga­tion utile dans l’exposé et la vali­dité de la dia­lec­tique sys­té­ma­tique : « La dia­lec­tique sys­té­ma­tique consiste dans l’articulation de caté­go­ries inter­dé­pen­dantes à l’intérieur d’un tout concret. » (La contra­dic­tion en pro­cès…). C’est un peu rapide comme défi­ni­tion quand on sait ce que signi­fie « sys­té­ma­tique » chez Hegel et quand il s’agit de dia­lec­tique. Conce­voir le capi­tal comme tota­lité sys­té­mique, au sens hégé­lien, cela signi­fie que tous les termes du sys­tème s’impliquent mutuel­le­ment. OK. Mais sys­tème signi­fie que la vérité de cette tota­lité orga­nique réside dans le fait que du pre­mier élé­ment, par lequel on com­mence, on ne ren­dra rai­son qu’à la fin, parce que cette fin est déjà en lui. En cela le sys­tème s’oppose à la struc­ture, c’est une « struc­ture téléo­lo­gique » si l’on peut dire, struc­ture sans réelle dif­fé­rence, pro­duc­tion de nou­veau, dif­fé­rences de niveaux, déca­lages, etc.

Le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste est conçu dans la dia­lec­tique sys­té­ma­tique comme le déve­lop­pe­ment, au sens hégé­lien d’une forme simple pri­mi­tive, ori­gi­naire : la valeur. A ce moment là on lit non seule­ment Le Capi­tal, mais encore on com­prend le mode de pro­duc­tion comme une déduc­tion logico-historique de toutes les caté­go­ries éco­no­miques à par­tir d’une caté­go­rie ori­gi­naire, la caté­go­rie de valeur. A cette condi­tion, la méthode d’exposition du Capi­tal se confond avec la genèse spé­cu­la­tive du concept. Bien plus, cette genèse spé­cu­la­tive du concept est iden­tique avec la genèse du concret réel lui-même, c’est-à-dire avec le pro­ces­sus de l’histoire empi­rique. Dans ce type de construc­tion, il ne peut rien y avoir de nou­veau, le déve­lop­pe­ment ne fait que confir­mer son ori­gine. Au contraire, même lorsque Marx nous parle de la repro­duc­tion simple, c’est-à-dire une répé­ti­tion à la même échelle, il sou­ligne que « cette répé­ti­tion ou conti­nuité lui imprime cer­tains carac­tères nou­veaux » (Le Capi­tal, t.3, p.10) et que les faits changent d’aspect « si l’on envi­sage non le capi­ta­liste et l’ouvrier indi­vi­duels, mais la classe capi­ta­liste et la classe ouvrière, non des actes de pro­duc­tion iso­lés, mais la pro­duc­tion capi­ta­liste dans l’ensemble de sa réno­va­tion conti­nuelle et dans son carac­tère social » (idem, pp.14 – 15). Le mou­ve­ment du capi­tal social n’est pas la somme des mou­ve­ments des capi­taux indi­vi­duels, mais un mou­ve­ment propre com­plexe. Si l’on consi­dère la repro­duc­tion, elle appa­raît non seule­ment comme une suite de la pro­duc­tion mais encore comme un sup­plé­ment à l’analyse de la pro­duc­tion, une vraie pro­duc­tion de concepts nou­veaux qui ne sont pas le simple dérou­le­ment d’un concept originaire.

En cela éga­le­ment, dans la dia­lec­tique sys­té­ma­tique, l’ordre d’exposition est miné par la méthode même d’exposition du « pen­ser vrai » : « Nous ne pré­sen­tons pas ici une confi­gu­ra­tion com­plète de la dia­lec­tique sys­té­ma­tique du capi­tal – un pro­jet que de toute façon Marx n’a jamais achevé. Les trois Livres publiés du Capi­tal de Marx traitent du capi­tal en géné­ral, res­pec­ti­ve­ment au niveau de l’universalité, de la par­ti­cu­la­rité et de la sin­gu­la­rité – c’est-à-dire en allant pro­gres­si­ve­ment vers des niveaux plus concrets d’abstraction, ou des niveaux plus com­plexes de média­tion. » (La contra­dic­tion en pro­cès). Dans ses pre­miers plans, Marx uti­li­sait de telles arti­cu­la­tions : la tri­par­ti­tion Uni­ver­sel (Livre I), Par­ti­cu­lier (Livre II), Sin­gu­lier (Livre III). L’Académie des Sciences de l’URSS a pro­posé, en 1971, l’ordre inverse : Sin­gu­lier pour le Livre I, Par­ti­cu­lier pour le Livre II, Uni­ver­sel pour le Livre IIIWhy not, puisque tout est dans tout?

Un mode de pro­duc­tion peut s’exposer par une déduc­tion / recons­truc­tion abs­traite de ses élé­ments, mais on ne peut déduire, expli­quer, son exis­tence d’un mou­ve­ment logique.

« Certes, le pro­cédé d’exposition doit se dis­tin­guer for­mel­le­ment du pro­cédé d’investigation. A l’investigation de faire la matière sienne dans tous ces détails, d’en ana­ly­ser les diverses formes de déve­lop­pe­ment et d’en décou­vrir leur lien intime. Une fois cette tâche accom­plie, mais seule­ment alors, le mou­ve­ment réel peut être exposé dans son ensemble. Si l’on y réus­sit, de sorte que la matière se réflé­chisse dans sa repro­duc­tion idéale, ce mirage (c’est nous qui sou­li­gnons) peut faire croire à une construc­tion a priori. » (Marx, Post­face à la deuxième édi­tion alle­mande du Capi­tal). Si la « dia­lec­tique sys­té­ma­tique » est inca­pable de rendre compte du capi­tal (le mode de pro­duc­tion), elle n’est pas plus effi­cace pour rendre compte du Capi­tal (le livre). Marx pré­cise que le mode d’exposition est un « mirage ». Le concept, le « concret de pen­sée » n’est pas le réel. Avec Arthur, la théo­rie est folle d’elle-même dans le miroir méta­phy­sique que lui tend le capi­tal (pp. 26 – 27).

Le concept n’est pas la réa­lité ; la dis­tinc­tion est tou­jours très floue et vacillante chez Arthur, la logique hégé­lienne est peut-être un ins­tru­ment d’analyse du capi­tal – le spectre – on est dans la ques­tion des « formes d’apparition » sans les­quelles la réa­lité n’est pas mais qui ne sont pas la réa­lité. Que pen­ser d’un astro­nome qui uti­li­se­rait le sys­tème de Pto­lé­mée parce que le soleil lui-même paraît tour­ner autour de la Terre.

« Dans la mesure où le rap­port d’exploitation entre le capi­tal et le pro­lé­ta­riat se repro­duit lui-même, on peut dire que la dia­lec­tique sys­té­ma­tique du capi­tal est tota­li­sante et close dans sa cir­cu­la­rité. » (La contra­dic­tion en pro­cès…).

Le texte La contra­dic­tion en pro­cès, comme le livre d’Arthur, confond la décons­truc­tion / recons­truc­tion de ce qui est et la construc­tion de ce qui doit être, il fait du pro­cès logique d’exposition de ce qui est, un devoir-être. Or, l’objet du Capi­tal c’est le capi­tal, ce n’est pas la valeur. Il faut en finir avec ces concepts qui se fondent rétro­ac­ti­ve­ment dans leur achè­ve­ment qui était déjà là dans leur forme ini­tiale. Il y a un point qu’une telle approche est inca­pable de for­ma­li­ser et d’appréhender c’est la rela­tion, entre le sys­tème et ses ten­dances d’évolution, son déve­lop­pe­ment. Le déve­lop­pe­ment n’est que quan­ti­ta­tif, une per­pé­tuelle et linéaire fuite en avant. Si l’histoire du mode de pro­duc­tion est réel­le­ment qua­li­ta­tive, alors nous n’avons pas tou­jours déjà tout dans tout. Le mode de pro­duc­tion est une struc­ture, c’est-à-dire une tota­lité où les par­ties ne sont pas pour elles-mêmes, mais par le tout et dans le tout, mais l’unité de ce tout est l’unité d’un tout struc­turé, hié­rar­chisé, com­por­tant des niveaux dis­tincts qui coexistent et s’articulent selon des modes de déter­mi­na­tions spé­ci­fiques, c’est là que la struc­ture n’exclut pas ses propres ten­dances et son his­toire, contrai­re­ment au sys­tème, car il n’y a pas de cir­cu­la­rité et de rétro­ac­ti­vité Au contraire, la défi­ni­tion cir­cu­laire dans le sys­tème avec rétro­ac­tion de la défi­ni­tion des concepts exclut son his­toire et les modi­fi­ca­tions qua­li­ta­tives internes. Dans le sys­tème, les concepts fon­da­men­taux, celui de valeur essen­tiel­le­ment, contiennent tout le déve­lop­pe­ment dès le début, aucune nou­veauté et aucun concept nou­veau ne peuvent appa­raître. C’est le sys­tème (dans le sens hégé­lien reven­di­qué et mis en œuvre), à la dif­fé­rence d’une struc­ture, qui s’engendre continuellement.

Un concept comme celui de restruc­tu­ra­tion peut être dif­fi­ci­le­ment inté­gré dans la dia­lec­tique sys­té­ma­tique. Les ten­dances de long terme évo­quées par­fois dans le texte sont pure­ment linéaires, sans rup­ture. D’une part, l’introduction du texte La contra­dic­tion en pro­cès qui reprend cer­tains thèmes de TC et, d’autre part, l’exposé de la dia­lec­tique sys­té­ma­tique sont dif­fi­ci­le­ment com­pa­tibles, les pro­blé­ma­tiques sont hétérogènes.

On peut, comme Arthur le fait, expo­ser l’analyse du capi­tal comme une « dia­lec­tique concep­tuelle » : le capi­tal est un « être méta­phy­sique » (inver­sion, trans­po­si­tion : jus­ti­fi­ca­tion dans l’objet de la méthode hégé­lienne). Le capi­tal en tant qu’abstraction réelle jus­ti­fie que l’on en rende compte avec la logique hégé­lienne, c’est-à-dire que la décons­truc­tion du capi­tal selon la logique hégé­lienne (dia­lec­tique sys­té­ma­tique) est simul­ta­né­ment sa cri­tique. Mais, même ce qui pour­rait être inté­res­sant chez Arthur est déna­turé par sa confu­sion réa­lité / concept et sa non-compréhension de la spé­ci­fi­cité de la valeur comme capi­tal. Sa théo­rie bute sur deux points obs­curs qui ne sont pas des points de détail, deux trous noirs dans les­quels elle s’effondre : l’absorption du tra­vail qu’il ne com­prend pas parce qu’elle est incom­pré­hen­sible dans son sys­tème et, c’est lié, la contra­dic­tion entre le pro­lé­ta­riat et le capi­tal comme étant la tota­lité (le mode de pro­duc­tion) comme contra­dic­tion pour elle-même dans la contra­dic­tion de ses termes. Bref, la dia­lec­tique sys­té­ma­tique d’Arthur est inca­pable de rendre compte de l’exploitation … c’est gênant.

2) Une cri­tique formelle

« La déduc­tion com­mence à par­tir de la sur­face de la société capi­ta­liste – c’est-à-dire de la sphère de la cir­cu­la­tion et de l’échange des mar­chan­dises. » (La contra­dic­tion en pro­cès…)

« A par­tir de l’échange géné­ra­lisé de mar­chan­dises, une dia­lec­tique de la valeur, la richesse abs­traite, se déploie en fai­sant abs­trac­tion du contenu ou de la sub­stance de la valeur – c’est-à-dire en fai­sant abs­trac­tion du tra­vail. » (La contra­dic­tion en pro­cès)

D’emblée se trouve expo­sés tous les embar­ras de la dia­lec­tique sys­té­ma­tique avec la pro­duc­tion et le tra­vail. Les « formes pures » ne savent quoi faire de leur sub­stance. Chez Marx, les mar­chan­dises sont sup­po­sées pro­duites comme mar­chan­dises : pro­duc­teur privé, divi­sion du tra­vail. Que cette pro­duc­tion mar­chande ne ren­voie pas à une réa­lité his­to­rique comme le fait remar­quer Arthur est exact, mais nous sommes théo­ri­que­ment d’entrée dans une pro­duc­tion. Dès les pre­mières pages du Livre I, l’introduction du tra­vail abs­trait et du tra­vail concret n’est pas sim­ple­ment une allu­sion pré­ci­pi­tée au résul­tat « poli­tique » à atteindre, mais une déter­mi­na­tion néces­saire à la construc­tion des concepts de mar­chan­dise et de valeur. Et Marx s’en féli­cite : « Ce qu’il y a de meilleur dans mon livre c’est : 1 (et c’est sur cela que repose la com­pré­hen­sion des faits) la mise en relief, dès le pre­mier cha­pitre (sou­li­gné par nous), du carac­tère double du tra­vail, selon qu’il s’exprime en valeur d’usage ou en valeur d’échange … » (Marx, lettre à Engels, 24 août 1867)

Dans le cha­pitre « Labour » (pp.156 – 157-158) de son livre, Arthur explique que Marx ne serait pas par­venu dans le pre­mier cha­pitre du Capi­tal à démon­trer la théo­rie de la valeur tra­vail, il ne ferait que pré­sup­po­ser comme acquis que la valeur se rap­porte à l’échange de pro­duits du tra­vail et que les autres choses échan­geables ont un prix mais pas de valeur. Marx pose­rait un « début dog­ma­tique » dans la mesure où il pré­sup­pose dès le début que les élé­ments échan­gés sont des pro­duits du travail.

La remarque d’Arthur est par­fai­te­ment exacte, mais ce n’est pas une cri­tique ou alors il faut cri­ti­quer la ques­tion même que Marx se pose : le rap­port des pro­duc­teurs entre eux. Si l’on veut don­ner (avec rai­son) toute son impor­tance au cha­pitre sur le carac­tère fétiche de la mar­chan­dise, il faut admettre que la ques­tion et l’analyse de la valeur portent sur la nature du rap­port des pro­duc­teurs entre eux. Dès la pre­mière phrase du Capi­tal, Marx donne son objet, le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste « qui appa­raît comme immense accu­mu­la­tion de marchandises ».

Le tra­vail comme sub­stance de la valeur n’est pas plus une qua­lité natu­relle du tra­vail qu’une déter­mi­na­tion des « formes pures » cher­chant et pro­dui­sant leur contenu adé­quat. Ce carac­tère double n’est pas « natu­rel », il est la carac­té­ri­sa­tion du tra­vail dans une société de pro­duc­teurs indé­pen­dants dans laquelle leur indé­pen­dance est pré­ci­sé­ment leur connexion sociale. « Il faut que la pro­duc­tion mar­chande se soit com­plè­te­ment déve­lop­pée avant que de l’expérience même se dégage cette vérité scien­ti­fique : que les tra­vaux pri­vés exé­cu­tés indé­pen­dam­ment les uns des autres, bien qu’ils s’entrelacent comme rami­fi­ca­tion du sys­tème social et spon­tané de la divi­sion du tra­vail, sont constam­ment rame­nés à leur mesure sociale pro­por­tion­nelle (sou­li­gné par nous) » (Le Capi­tal, t.1, p.87).

« A l’ensemble des valeurs d’usage de toutes sortes cor­res­pond un ensemble de tra­vaux utiles éga­le­ment variés, dis­tincts de genre, d’espèce, de familles – une divi­sion sociale du tra­vail. Sans elle, pas de pro­duc­tion de mar­chan­dises, bien que la pro­duc­tion des mar­chan­dises ne soit point réci­pro­que­ment indis­pen­sable à la divi­sion sociale du tra­vail. (…) Il n’y a que les pro­duits de tra­vaux pri­vés et indé­pen­dants les uns des autres qui se pré­sentent comme mar­chan­dises réci­pro­que­ment échan­geables. (…) Dans une société dont les pro­duits prennent en géné­ral la forme mar­chan­dise, c’est-à-dire dans une société où tout pro­duc­teur doit être mar­chand, la dif­fé­rence entre les genres divers des tra­vaux utiles qui s’exécutent indé­pen­dam­ment les uns des autres pour le compte privé de pro­duc­teurs libres, se déve­loppe en un sys­tème for­te­ment rami­fié, en une divi­sion sociale du tra­vail. » (Le Capi­tal, t.1, p.57 – 58).

Marx peut don­ner presqu’immédiatement dans son déve­lop­pe­ment le contenu de la valeur (dès la troi­sième page du Capi­tal) tout en consi­dé­rant que « this form is an alien impo­si­tion on labour » et que bien loin de trai­ter la valeur comme sim­ple­ment la forme sociale d’apparition du tra­vail, il faut mon­trer que la valeur est une forme non-naturelle (arti­fi­cielle) qui s’accroche au tra­vail comme un vam­pire et s’en nour­rit (Arthur). Même si on admet­tait, comme dit Arthur, que c’est par l’échange que l’abstraction se trans­met elle-même au tra­vail, en fai­sant du tra­vail abs­trait, il fau­drait bien que l’on ait quelque chose à échan­ger, c’est-à-dire des pro­duits de la diver­sité des acti­vi­tés humaines dans une société de pro­duc­teurs indé­pen­dants pour les­quels leur pro­duit n’a pas de valeur d’usage. En quoi, le tra­vail consa­cré à leur pro­duc­tion peut être rap­porté à lui-même comme tra­vail indif­fé­ren­cié, frac­tion d’une seule force de tra­vail sociale qui aura à prou­ver sa vali­dité comme telle dans l’échange. Que la sub­stance de la valeur, le tra­vail abs­trait, ne se mani­feste que dans et par l’échange, ne signi­fie pas que l’on tra­vaille deux fois. « Il résulte de ce qui pré­cède que s’il n’y a pas à pro­pre­ment par­ler, deux sortes de tra­vail dans la mar­chan­dise, cepen­dant le même tra­vail y est opposé à lui-même, sui­vant qu’on le rap­porte à la valeur d’usage de la mar­chan­dise comme à son pro­duit, ou à la valeur de cette mar­chan­dise comme à sa pure expres­sion objec­tive. Tout tra­vail est d’un côté dépense, dans le sens phy­sio­lo­gique, de force humaine, et, à ce titre de tra­vail humain égal, il forme la valeur des mar­chan­dises. De l’autre côté, tout tra­vail est dépense de la force humaine sous telle ou telle forme pro­duc­tive, déter­mi­née par un but par­ti­cu­lier, et à ce titre tra­vail concret et utile, il pro­duit des valeurs d’usage ou uti­li­tés. » (Le Capi­tal, t.1, p.61)

Le point de départ de Marx ce n’est pas la valeur, c’est la mar­chan­dise (un pro­duit dans un cer­tain type de société) comme il le rap­pelle dans les Notes sur Wag­ner. Le tra­vail abs­trait n’est pas une qua­lité cachée du tra­vail ne deman­dant qu’à se révé­ler dans la forme valeur, puisqu’il implique cette forme, sa forme : « Il res­sort de notre ana­lyse que c’est de la nature de la valeur des mar­chan­dises que pro­vient sa forme (c’est nous qui sou­li­gnons), et que ce n’est pas au contraire de la manière de les expri­mer par un rap­port d’échange que découlent la valeur et sa gran­deur » (Le Capi­tal, t.1, p. 74). Quand Arthur écrit : « As soon as we reach that conclu­sion, howe­ver, through reflec­ting the com­mo­dity into itself, we the­reby posit a realm of “values”, whe­rein is dis­tin­gui­shed the essence, value, from its forms of appea­rance, exchange values. Thus value must now reflect back on exchange value that is to say, make of it its appea­rance. » (p.96), nous sommes proche d’une confu­sion entre le couple valeur / valeur d’échange avec le couple tra­vail abs­trait / valeur d’échange. La valeur est sub­stance et forme : tra­vail abs­trait / valeur d’échange. La valeur n’est pas l’essence dont la forme serait la valeur d’échange. L’essence c’est le tra­vail abs­trait. Dans ce déca­lage, Arthur éli­mine le tra­vail abs­trait et met la valeur à la place, alors que la valeur est sub­stance et forme (96−98). Dans tout ce pas­sage, Arthur rem­place le tra­vail abs­trait comme sub­stance de la valeur en rela­tion avec la valeur d’échange comme forme par la valeur comme sub­stance. Ce sub­ter­fuge per­met d’éliminer le travail.

Arthur réplique que beau­coup de « non-produits » s’inscrivent adé­qua­te­ment dans cette forme. Ce n’est pas sérieux. Ces non-produits ne sont pas si nom­breux que cela : la terre vierge, les prai­ries natu­relles et puis l’amour, l’honneur, la répu­ta­tion, etc. Mais l’objet de Marx ce sont les rela­tions entre pro­duc­teurs, c’est cela qu’il s’agit d’expliquer. Quand tous les pro­duits sont objets d’échange et que la valeur prend comme mon­naie une exis­tence néces­sai­re­ment (à par­tir de ce qu’est la rela­tion de valeur) indé­pen­dante d’eux (auto­nome) et qu’elle devient prix, son indé­pen­dance d’équivalent géné­ral s’impose à tout ce qui consti­tue la vie com­mune d’individus sépa­rés les uns des autres ou qui est utile à leur vie com­mune : l’honneur, la beauté ou la terre. En outre, en ce qui concerne la terre, tout cela est par­fai­te­ment élu­cidé dans la théo­rie de la capi­ta­li­sa­tion à pro­pos de la rente foncière.

Par la suite, avec le cha­pitre « The Onto­logy of Value », Arthur a si bien déve­loppé les « formes pures » qu’il a tout le mal du monde à retrou­ver le tra­vail comme contenu de la forme valeur dans une série de démons­tra­tions dia­lec­tiques qui reprennent le début de la Logique avec les pas­sages néant, être, être-là…, extrê­me­ment dif­fi­ciles à suivre. Contraint par ses « formes pures » à com­men­cer par le néant, Arthur s’embrouille et nous embrouille parce qu’il ne peut que dire (mais ne peut pas le dire) que si la forme de l’échange impose la sub­stance comme tra­vail abs­trait, c’est parce que les pro­duits échan­gés sont des pro­duits du tra­vail et que la forme de l’échange n’est objet d’analyse que comme et parce que rap­ports entre des pro­duc­teurs. Que les élé­ments échan­gés sont des pro­duits du tra­vail est donné dans la ques­tion elle-même. Cela ne réduit en aucune façon la forme à l’expression natu­relle d’un contenu déter­miné (p.196). De même la forme capi­tal ne plonge pas (sin­king, comme le dit sou­vent Arthur) dans la pro­duc­tion comme si elle était consti­tué en tant que telle avant cette plon­gée, d’où les pro­blèmes d’Arthur lorsqu’il est confronté aux réa­li­tés capi­ta­listes qui alors ne peuvent être « capi­ta­listes » qu’en se confor­mant par­fai­te­ment au concept (voir plus loin à pro­pos de l’URSS).

« Bien sûr, c’est une évi­dence de dire qu’il n’y a pas d’échange sans pro­duc­tion préa­lable ; on ne peut pas dire pour autant que le tra­vail est consti­tu­tif de la dia­lec­tique des formes pures de la valeur. » (La contra­dic­tion en pro­cès). On ne peut pas le dire et c’est bien là un des pro­blèmes de la « dia­lec­tique systématique ».

Avec rai­son, la dia­lec­tique sys­té­ma­tique part en guerre contre l’idée du tra­vail qui devien­drait « natu­rel­le­ment », « de fait », valeur, c’est-à-dire la cri­tique de tout natu­ra­lisme, mais elle le fait pour deux mau­vaises rai­sons. Pre­miè­re­ment, parce que le dédou­ble­ment du même tra­vail est refusé comme point de départ au nom de la cri­tique du natu­ra­lisme ; deuxiè­me­ment, parce qu’il lui faut, para­doxa­le­ment, conser­ver une dimen­sion anthro­po­lo­gique du tra­vail excé­dant tou­jours sa vam­pi­ri­sa­tion (voir cha­pitre sui­vant). Pour pré­ser­ver cet huma­nisme benêt qui est le fond de sa pen­sée, Arthur sou­tient que c’est la forme (la valeur) qui va elle-même s’appliquer au contenu (le tra­vail) et non le contenu qui cherche sa forme : une variante de la ques­tion de la poule et de l’œuf. Pour Arthur, le contenu de la valeur comme tra­vail doit être déduit de la forme valeur et non pas consi­dé­rer le tra­vail comme se diri­geant de lui-même vers son objec­ti­va­tion comme valeur. Arthur veut la construc­tion for­melle totale de la valeur et ensuite le tra­vail (p.101). Très bien, sauf qu’Arthur a tout le mal du monde pour retrou­ver le tra­vail à par­tir (et non dans) la forme valeur (pp.81– 86).

Dans cette pré­sen­ta­tion des rap­ports entre valeur et tra­vail nous retrou­vons ce que nous avons vu pré­cé­dem­ment à pro­pos du pas­sage de la valeur au capi­tal. La façon dont Arthur par­vient à la valeur déve­lop­pée par la néces­sité de s’emparer des mar­chan­dises a pour objet de faire dis­pa­raître l’originalité de la valeur en pro­cès, c’est-à-dire du capi­tal, car la valeur n’est valeur en pro­cès qu’en pas­sant par le tra­vail. Arthur rem­place ce pas­sage par le tra­vail par l’appropriation et la déter­mi­na­tion des pro­duits (p.101), il découvre alors (logi­que­ment) qu’il n’y a et qu’il ne peut y avoir appro­pria­tion des pro­duits que par l’appropriation anté­rieure (logi­que­ment) du travail.

« The acti­vity of pro­duc­tion is an acti­vity of labour. Hence, capi­tal must set itself to make that acti­vity its own acti­vity » ( 105). Pour en arri­ver là, Arthur ne passe pas dans son rai­son­ne­ment for­mel par la mar­chan­dise par­ti­cu­lière qu’est la force de tra­vail pour « self-grounded the value » mais déduit le tra­vail à par­tir de ce « self-grounded » en tant que rap­port entre des mar­chan­dises. Toutes les mar­chan­dises doivent être pro­duites comme valeur pour fina­le­ment que la valeur existe dans la mesure où elle n’existe que « self-grounded », d’où, presque comme une consta­ta­tion empi­rique : « the acti­vity of pro­duc­tion is an acti­vity of labour », il faut donc que le capi­tal s’occupe du travail.

Dans tout cela Arthur, mal­gré quelques hési­ta­tions ne par­vient pas à se débar­ras­ser d’une dia­lec­tique du concept comme mou­ve­ment his­to­rique (confu­sion des deux). Même chose page 148 : « the forms can­not rea­lise their logi­cal poten­tial unless mate­rially sup­por­ted (there is no sur­plus value without the exploi­ta­tion of labour). Howe­ver the form-determination of capi­tal as inhe­rently self-expanding makes capi­ta­lism utterly dif­ferent from any other mode of pro­duc­tion… » (pp.142 à 145). Comme si l’exploitation of labour n’était fina­le­ment qu’une néces­sité exté­rieure au concept, une contrainte maté­rielle par laquelle il fau­drait pas­ser. Le concept doit prendre des formes his­to­riques, on serait presque tenté d’y voir une « alié­na­tion » … pour se réa­li­ser, mais une alié­na­tion tout de même (comme toutes les aliénations).

« Nous avons vu com­ment la dia­lec­tique des formes de la valeur, s’élevant à par­tir de l’échange géné­ra­lisé de mar­chan­dises, engendre une contrainte logique imma­nente condui­sant constam­ment à un mou­ve­ment d’auto-reproduction de l’auto-valorisation de la valeur. Cette dia­lec­tique des formes pures se déve­loppe abs­trai­te­ment à par­tir du pro­cès immé­diat de pro­duc­tion et abs­trai­te­ment à par­tir de la ques­tion de la sub­stance de la valeur. Tou­te­fois, les formes pures sont à la recherche d’un contenu, car la logique abs­traite de l’accumulation du capi­tal doit deve­nir effec­tive. » (La contra­dic­tion en pro­cès). On sent que ça coince dans la dia­lec­tique. On retrouve le pro­ces­sus pré­cé­dent des « néces­si­tés dia­lec­tiques » avec leurs « recherche d’un contenu » et leur « devoir-être effectif ».

Pré­sen­tée de cette façon, l’auto-valorisation de la valeur ne place pas en son centre l’achat-vente de la force de tra­vail et l’exploitation du tra­vail. .« Thus to gain control of its condi­tions of exis­tence capi­tal must pro­duce these com­mo­di­ties. The acti­vity of pro­duc­tive labour as form-determined by capi­tal is thus the next domain to be inves­ti­ga­ted. » (p.107). Non, il doit s’emparer de l’activité pro­duc­trice de valeur. Pour Arthur, l’expansion (accu­mu­la­tion) est inhé­rente à la forme valeur et c’est pour cela qu’elle doit com­man­der la pro­duc­tion des pro­duits dont elle est la forme et ensuite logi­que­ment s’emparer du tra­vail. A-A’ est posée comme une néces­sité for­melle qui explique que la valeur s’empare du tra­vail : s’emparer du tra­vail devient une consé­quence (néces­sité) for­melle de la forme valeur (mais comme on l’a vu au cha­pitre pré­cé­dent, cela ne marche pas). Le biais de l’argumentation d’Arthur est là. C’est ce biais qui lui per­met de relé­guer le tra­vail à la fin de son exposé et de poser une forme valeur sans contenu. « The demand of valo­ri­sa­tion flo­wing from the form » : elle n’est donc pas défi­ni­toire de la forme mais seule­ment néces­sité par elle, on pour­rait donc défi­nir la « forme » préa­la­ble­ment (idem pour la valeur dans son rap­port au tra­vail). Le pro­blème d’Arthur est qu’il consi­dère que ce qui est juste dans la « méthode d’exposition » est aussi la réa­lité, ce qui devient encore plus grave quand c’est faux.

On peut même dire que c’est le point final, c’est-à-dire sa com­pré­hen­sion du capi­tal qui contient l’erreur de sa démarche. Quand on défi­nit le capi­tal comme valeur se valo­ri­sant, on ne peut que déjà avoir l’échange avec le travail.

L’exploitation ne serait qu’un moment de la dia­lec­tique imma­nente de la forme valeur. Dans le texte La contra­dic­tion en pro­cès, cette exploi­ta­tion doit néces­sai­re­ment adve­nir de par cette forme, ainsi le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste n’est que la valeur sous un autre nom, la valeur tota­le­ment déve­lop­pée. Dans un cer­tain sens, c’est exact, mais cela ne tient pas à une dia­lec­tique imma­nente de la valeur mais au fait qu’il est le mode de pro­duc­tion fondé sur l’achat-vente de la force de tra­vail, c’est ainsi qu’il devient la forme déve­lop­pée (totale si on veut) de la valeur, et non l’inverse. Même si le terme est uti­lisé de temps à autre, le concept de mode de pro­duc­tion a dis­paru de ce texte, rem­placé par la valeur comme forme-capital.

Quand la valeur devient capi­tal et exis­te­rait alors « réel­le­ment » comme valeur (valeur accom­plie), elle existe selon les caté­go­ries spé­ci­fiques du capi­tal, ce der­nier point est gra­ve­ment absent chez Arthur. Il faut non seule­ment consi­dé­rer le capi­tal comme la valeur entiè­re­ment déve­lop­pée (donc exis­tante), mais aussi et en consé­quence que la valeur deve­nue capi­tal ce sont les caté­go­ries propres et les contra­dic­tions du capi­tal : le tra­vail pro­duc­tif, les déter­mi­na­tions de l’échange, l’exploitation du tra­vail, la baisse du taux de pro­fit, le par­tage de la jour­née de tra­vail en tra­vail néces­saire et sur­tra­vail, etc. La valeur est bien une orga­ni­sa­tion sociale mais si on ne l’a pas spé­ci­fiée comme capi­tal mais qu’on a pro­cédé à la réduc­tion inverse, il s’ensuit que tout tra­vail devient valeur et en tant que tel capi­tal (la valeur n’existant pas si elle n’est pas capi­tal). On a alors une ques­tion qu’Arthur ne peut abor­der, celle du tra­vail pro­duc­tif. La valeur entiè­re­ment déve­lop­pée (et n’existant pas dans la dia­lec­tique sys­té­ma­tique en dehors de son entier déve­lop­pe­ment), c’est le capi­tal en tant que tel, en tant que capi­tal (et non sim­ple­ment forme ultime de la valeur dans une construc­tion spé­cu­la­tive et téléo­lo­gique) donc ne recon­nais­sant comme tra­vail pro­duc­tif que le tra­vail qui le valo­rise. Le capi­tal c’est la valeur, cela signi­fie que la valeur c’est le capi­tal. Alors, contrai­re­ment aux niai­se­ries finales d’Arthur sur la « révo­lu­tion » que nous ver­rons plus loin, l’analyse du tra­vail abs­trait, en tant que tel, ne nous donne pas l’exploitation, même si l’on appelle cela « nou­veau concept d’exploitation » (p.46). Il y a, comme on le verra plus loin, une rela­tion néces­saire entre cette « erreur » et les remarques sur le dépas­se­ment du capi­tal et la révo­lu­tion qui par­sèment les textes d’Arthur.

Une fois que l’on a dit que la valeur se déve­loppe néces­sai­re­ment en capi­tal, n’existe (exis­tence accom­plie) que comme capi­tal, c’est alors comme capi­tal qu’il faut la trai­ter et non rame­ner le capi­tal à la valeur (l’exploitation comme alié­na­tion) comme si le fait que la valeur n’existe que comme capi­tal n’apportait rien, ne chan­geait rien. Faire comme si le capi­tal n’était en fin de compte qu’un ava­tar de la valeur, la valeur demeu­rant comme quelque chose de plus pro­fond (p.47). The « foun­da­tion » du capi­tal n’est pas la valeur, mais l’exploitation. Le capi­tal est valeur en pro­cès, s’il est exact que logi­que­ment la valeur devient valeur en pro­cès, capi­tal, c’est alors en tant que capi­tal que la valeur est déve­lop­pée, existe comme déve­lop­pée. La « foun­da­tion » de la valeur déve­lop­pée c’est l’exploitation. Au contraire, Arthur cherche à faire l’impossible : déduire l’exploitation de la forme valeur. On trouve la même erreur chez Jappe (Les aven­tures de la mar­chan­dise). Si le capi­tal est valeur déve­lop­pée, c’est comme capi­tal qu’il faut consi­dé­rer la valeur déve­lop­pée.

Arthur conserve la dia­lec­tique de la valeur dans le capi­tal non en tant que dia­lec­tique du capi­tal, d’où son retour et sa réfé­rence au tra­vail anthro­po­lo­gique de l’ouvrier comme résis­tance au capi­tal, comme on le verra au cha­pitre sui­vant. Il ne passe pas à une contra­dic­tion interne au capi­tal ou plu­tôt à une contra­dic­tion interne au capi­tal sur la base de la valeur deve­nue capi­tal. Pour Arthur la valeur n’existant que comme capi­tal signi­fie que le capi­tal n’existe pas, la valeur est son vrai nom (d’où de grandes dif­fi­cul­tés théo­riques à rendre compte, dans le cadre de sa théo­rie, de l’exploitation capi­ta­liste – sur­tra­vail – cf. le cha­pitre : The new concept of exploi­ta­tion). Par exemple, contrai­re­ment à ce que dit Arthur page 103, c’est le mou­ve­ment du capi­tal qui est le constant pas­sage d’une forme de la valeur à l’autre et non le mou­ve­ment de la valeur, en outre c’est du rap­port du pro­fit dont il s’agit ici, c’est-à-dire d’une forme déjà très médiatisée.

Les âne­ries d’Arthur sur l’URSS (A clock without a spring : Epi­taph for the USSR) sont la consé­quence logique de tout le for­ma­lisme de la dia­lec­tique systématique.

« As far as social form is concer­ned capi­ta­lism was des­troyed in the USSR. It is not mea­ning­ful to speak of the sys­tem as having had value, sur­plus value, or capi­tal accu­mu­la­tion… » (p.207). Il n’y avait pas de valeur parce que c’était un « sys­tème admi­nis­tré » (p.208). La dia­lec­tique sys­té­ma­tique (dans ce qu’elle a de plus inté­res­sant et de plus impor­tant : le capi­tal comme sys­tème où chaque fonc­tion est fonc­tion du tout en tant que forme sociale) est bien loin. Main­te­nant Arthur nous dit : pas de capi­ta­lisme parce que per­sonne en URSS ne pour­suit his own inter­est (p.211). Ici, la struc­ture éco­no­mique dépend de la volonté de ceux qui la « dirigent » : « What a bureau­crat wants is above all a quiet life » (p.211). Pre­miè­re­ment la loi de la valeur peut très bien pas­ser par le plan ; deuxiè­me­ment, le plan est par nature tou­jours en retard et retou­ché pour suivre les échanges réels (ce que dit aussi Arthur). Que l’ouvrier sovié­tique ait été « très mal exploité » ne l’empêchât pas d’être exploité. Que le capi­ta­lisme sovié­tique ait été peu effi­cace ne l’empêchât pas d’être capi­ta­liste. Le concept de capi­tal per­met de com­prendre comme capi­ta­liste la société sovié­tique dans la mesure où aucun capi­ta­lisme réel­le­ment exis­tant n’est une réa­li­sa­tion du concept de capi­tal plon­geant (to sink) sur ou dans la pro­duc­tion. Il faut être un trots­kiste impé­ni­tent pour croire à la contra­dic­tion et à l’exclusion logique entre échange, valeur et plan. Quant à « l’attachement du tra­vailleurs à ses condi­tions de tra­vail », il faut d’abord signa­ler qu’il n’est pas pré­sup­posé par l’appartenance à la com­mu­nauté dans la mesure où il y a mon­naie et rap­port sala­rial, ce n’est donc pas une « unité avec les condi­tions de tra­vail » comme dit Arthur, mais une mobi­li­sa­tion de la force de tra­vail néces­saire à l’accumulation dans les condi­tions de com­po­si­tion orga­nique du capi­ta­lisme sovié­tique dans les années 1930 qui se révèle un obs­tacle que, dès les années 50, le capi­ta­lisme sovié­tique s’emploie à contourner.

Le texte sur l’URSS n’est pas inno­cent par rap­port à ce que la démarche d’Artur a de plus faible : une démarche for­melle inabou­tie deve­nant for­ma­liste (c’est-à-dire ne consi­dé­rant pas et ne pro­dui­sant pas la forme comme le contenu comme forme ; la confu­sion de la logique du concept et de la réa­lité, du Capi­tal – le livre – et du MPC, de la logique et de l’ontologie, même si cette der­nière confu­sion se jus­ti­fie comme moment dans l’être du capi­tal). Quand Marx parle de la « méta­phy­sique » du capi­tal, Arthur fait jus­te­ment remar­quer que c’est tou­jours sur le mode de l’ironie (p.244), mais il n’explique jamais cette iro­nie, si ce n’est en réfé­rence à quelque chose qui, dans le tra­vail excède son rap­port au capi­tal. Le capi­tal est un être tout à fait méta­phy­sique mais par rap­port à lui-même, pas par rap­port à la vraie richesse du tra­vail social vis-à-vis duquel il ne serait qu’une enve­loppe (p.244). Le pas­sage du capi­tal à la pro­duc­tion, tout comme celui de la valeur (forme) au tra­vail n’est pas chez Arthur un mou­ve­ment de défi­ni­tion mais une simple déduc­tion : le capi­tal ou la valeur doivent faire ceci ou cela (pro­duc­tion, tra­vail), mais en disant cela le capi­tal ou la valeur sont déjà consti­tués. Quand la forme sociale peut être défi­nie sans aucune « maté­ria­lité », cette der­nière étant déduite de la forme, il ne peut y avoir de maté­ria­lité de cette forme sociale que lui cor­res­pon­dant abso­lu­ment – confu­sion du réel et du concept au sens où le réel se doit d’être par­fai­te­ment le concept sous peine d’être décla­rée nul et non avenu. Entre autres, cela peut avoir des consé­quences graves : le pas­sage au tra­vail est alié­na­tion ou domi­na­tion, les conne­ries sur l’URSS.

Cen­tra­le­ment, ce qu’Arthur reproche à Marx, c’est de ne pas avoir englobé l’exploitation dans l’aliénation, de ne pas avoir déduit l’exploitation de l’aliénation (p.87). Arthur dans sa démarche ne peut arri­ver qu’à l’aliénation, l’exploitation (dans son sens le plus immé­diat, le plus strict et le plus tri­vial : par­tage de la jour­née de tra­vail) n’est même pas une déri­vée de l’aliénation mais, chez Arthur, un phé­no­mène annexe (cf. le cha­pitre sur le nou­veau concept d’exploitation). C’est, à l’inverse de la démarche d’Arthur, l’achat-vente de la force de tra­vail donc la dif­fé­rence entre la valeur d’échange et la valeur d’usage de la force de tra­vail qui explique que l’extorsion de sur­tra­vail est le fait de l’ensemble du pro­cès de tra­vail, se confond avec le pro­cès de tra­vail (dif­fé­rence d’avec les modes de pro­duc­tion anté­rieur). Tout le tra­vail est alors étran­ger à l’ouvrier, mais pour Arthur c’est alors tout le tra­vail deve­nant abs­trac­tion qui fait « l’exploitation », c’est-à-dire qu’il n’y a plus exploi­ta­tion mais une vaste alié­na­tion, perte de soi. Pour par­ler d’exploitation, il faut avoir consi­dé­rer la réa­lité du capi­tal en tant que tel et non comme le nom le plus adé­quat de la valeur. Il est évident que dans les congrès phi­lo­so­phiques cela parle beau­coup plus aux séminaristes.

3) Quelle « contra­dic­tion » et quel « dépas­se­ment » dans la « dia­lec­tique systématique » ?

L’abstraction comme contradiction

« Si le capi­tal est la forme réi­fiée de l’activité du pro­lé­ta­riat qui l’affronte dans le rap­port d’exploitation – sa propre acti­vité qui lui est ren­due étran­gère en tant qu’abstraction, appro­priée comme capi­tal et sub­su­mée sous la forme de la valeur en pro­cès – alors même le niveau le plus concret du rap­port de classe est sous l’emprise de l’abstraction. » (La contra­dic­tion en pro­cès). Il faut sou­li­gner ce « en tant qu’abstraction », car pour Arthur et géné­ra­le­ment pour la dia­lec­tique sys­té­ma­tique la contra­dic­tion que l’on veut contra­dic­tion entre le pro­lé­ta­riat et le capi­tal est là : dans le pro­ces­sus d’abstraction qu’est la forme valeur. Arthur avec sa concep­tion de l’exploitation / alié­na­tion ne par­vient pas à dire clai­re­ment si tout le temps de tra­vail est du « sur­tra­vail » ou seule­ment une par­tie. Cette impré­ci­sion sur l’exploitation est grave car elle laisse dans l’ombre en quoi, spé­ci­fi­que­ment en tant que capi­tal, le capi­tal est une contra­dic­tion en pro­cès (p.57). Que le tra­vail soit absorbé dans le mou­ve­ment de la valeur en pro­cès et que toute sa pro­duc­tion s’éloigne de lui comme valeur en tant que pro­priété du capi­tal est une déter­mi­na­tion de l’exploitation et non l’inverse. Il n’y a pas exploi­ta­tion pour qu’enfin la valeur devienne ce qu’elle doit être.

Cette « abs­trac­tion » comme valeur de la tota­lité de la pro­duc­tion se dres­sant face au tra­vail résulte de la valeur d’usage de cette mar­chan­dise étrange qu’est la force de tra­vail : être créa­trice de valeur. Cette mar­chan­dise une fois ache­tée, sa valeur d’usage appar­tient à celui qui l’a ache­tée et son ancien pro­prié­taire doit la livrer, c’est-à-dire se faire tan­ner. Sa valeur d’échange a été payée et sa valeur d’usage livrée. Dans le rap­port sala­rial, rien n’indique alors au cours du pro­cès de tra­vail quand s’achève le temps de tra­vail néces­saire et quand com­mence le temps de sur­tra­vail : la force de tra­vail a été ache­tée pour que sa valeur d’usage soit consom­mée un cer­tain temps. Il est dans la nature du rap­port d’exploitation, au sens le plus strict de par­tage de la jour­née de tra­vail, d’effacer la dis­tinc­tion entre tra­vail néces­saire et sur­tra­vail, que toute la pro­duc­tion comme valeur se dresse face au tra­vail, mais là n’est pas la contra­dic­tion. A moins de consi­dé­rer le salaire comme prix du tra­vail non comme une forme de mani­fes­ta­tion néces­saire du salaire comme rap­port de pro­duc­tion (valeur de la force de tra­vail) mais comme le rap­port réel.

L’exploitation pour Arthur n’est pas un rap­port entre sur­tra­vail et tra­vail néces­saire. Pour Arthur, c’est la trans­for­ma­tion (trans­po­si­tion) du tra­vail vivant en valeur : inver­sion du carac­tère pro­duc­tif du tra­vail (« tra­vail extor­qué » dit-il dans une for­mule très ambigüe). Le pro­ces­sus est exact, mais insuf­fi­sant à pro­duire théo­ri­que­ment et décrire l’exploitation. L’exploitation ne peut exis­ter que dans un tel pro­cès, mais ce pro­cès n’en rend pas compte exhaus­ti­ve­ment. On retrouve le pro­blème fon­da­men­tal de la dia­lec­tique sys­té­ma­tique : la valeur n’est qu’en tant que capi­tal ne signi­fie rien d’autre, pour la dia­lec­tique sys­té­ma­tique, que le capi­tal c’est la valeur, en tant que capi­tal n’apporte rien. Quand on lit : « Les formes mar­chan­dise, argent et capi­tal de la valeur sont des formes qui média­tisent les rap­ports sociaux capi­ta­listes, leur cri­tique est une cri­tique de la forme sociale. » (La contra­dic­tion en pro­cès), « cri­tique de la forme sociale » se suf­fit pour dési­gner un pro­ces­sus d’exploitation saisi comme domi­na­tion d’une abs­trac­tion. Ren­voyer la tota­lité des rap­ports sociaux capi­ta­listes à la valeur de la mar­chan­dise, c’est sub­su­mer la contra­dic­tion de classe sous les contra­dic­tions de la mar­chan­dise, c’est faire de l’échange et de ses abs­trac­tions, même déve­loppé comme « exploi­ta­tion », le contenu de la contra­dic­tion entre pro­lé­ta­riat et capi­tal. Arthur mélange tout : le tra­vail « non valeur », c’est le tra­vail base de la valo­ri­sa­tion ; le tra­vail n’est pas ensuite expro­prié, il crée la valeur parce qu’exproprié (cf. p.54) ; la forme valeur inclut la contrainte à l’exploitation (cf. p.55). La contra­dic­tion de classe baigne alors dans cet éther des contra­dic­tions mar­chandes. On est assez proche de l’intérêt et des limites de l’I.S.

Arthur est un théo­ri­cien de l’impossibilité du pro­gram­ma­tisme mais il n’est que cela et il ne le sait pas. Il refonde poli­ti­que­ment une vague théo­rie humano-prolétarienne appuyée sur un vague concept de tra­vail vivant excé­dant tou­jours (acti­vité humaine) son appro­pria­tion par le capi­tal, jus­ti­fiant une vague pers­pec­tive révo­lu­tion­naire vague­ment gau­chiste, un peu auto­ges­tion­naire et beau­coup démocratique.

La per­ver­sion

« Avec la sub­somp­tion du tra­vail sous le capi­tal, le pro­cès de tra­vail est spé­ci­fié dans sa forme comme le pro­cès de pro­duc­tion du capi­tal. La logique du capi­tal s’impose elle-même sur la pro­duc­tion pour les besoins humains. Le capi­tal est l’alpha et l’oméga de ce pro­cès. C’est l’imposition per­verse de la logique de son être qui prime sur l’activité pro­duc­tive, de telle sorte que les pro­duc­teurs ne sont pas repro­duits (ou ne sont pas à même de se repro­duire eux-mêmes) comme étant fin en eux-mêmes. » (La contra­dic­tion en pro­cès). Pour com­plé­ter ce para­graphe, on trouve la note sui­vante : « Dans les rap­ports sociaux capi­ta­listes les formes logiques (c’est-à-dire les formes de la valeur) ont un sta­tut onto­lo­gique en tant qu’abstractions réelles. A tra­vers la sub­somp­tion du tra­vail sous lui, le capi­tal affirme la pri­mauté de sa logique, dont on peut dire qu’elle a une exis­tence réelle. Par là, le capi­tal affirme sa pri­mauté logique ou onto­lo­gique, sur le mou­ve­ment de la vie sociale. ».

Avec ce para­graphe et cette note de bas de page, nous voilà avec des rela­tions sociales entre indi­vi­dus « per­ver­ties ». Il faut donc que ces indi­vi­dus soient autre chose que ce qu’ils sont. S’ils sont des pro­lé­taires et des capi­ta­listes, il n’y a aucune « per­ver­sion ». Tout le rai­son­ne­ment implique ce non-dit. Le texte n’est cohé­rent et ne peut conce­voir un dépas­se­ment révo­lu­tion­naire du capi­tal que par ce non-dit. La contra­dic­tion entre le pro­lé­ta­riat et le capi­tal tota­le­ment absor­bée comme auto-détermination de la valeur est sou­mise quant à son dépas­se­ment à l’opposition de la valeur et de ce qu’elle per­ver­tie. Dans le texte La contra­dic­tion en pro­cès tous les élé­ments sont là mais la conclu­sion n’est pas fran­che­ment expri­mée, en revanche c’est dit de façon expli­cite et naïve par Chris Arthur pour qui l’absorption / alié­na­tion / exploi­ta­tion / abs­trac­tion du tra­vail est une per­ver­sion qui par là même, en tant que per­ver­sion, est constam­ment à la merci de l’excès, du débor­de­ment, de ce qu’elle per­ver­tit. La valeur che­vauche le tigre. Quand le texte La contra­dic­tion en pro­cès se pour­suit sur le thème de « l’inversion entre fin et moyens », il fau­drait sup­po­ser que le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste est l’inversion de la véri­table fin des socié­tés humaines qui est la satis­fac­tion des besoins et cela bizar­re­ment au tra­vers de l’échange de mar­chan­dises que le capi­tal per­ver­tit : « Bien sûr, le capi­tal comme objec­ti­vité alié­née qui sup­pose une sub­jec­ti­vité dans le pro­cès de sa propre auto-valorisation, n’est rien d’autre qu’une forme per­verse des rela­tions sociales entre indi­vi­dus. » (La contra­dic­tion en pro­cès). Par­tout nous ren­con­trons ces « rap­ports de la vie sociale », cette « pra­tique sociale » qui est sou­mise, fina­li­sée, qui « doit se fondre » dans la logique du capi­tal, tou­jours ce sub­strat indé­ter­miné sous (ou dans) les rap­ports sociaux existants.

Il est inhé­rent à une théo­rie des formes sociales se cher­chant un contenu de ne pou­voir conce­voir ce contenu quand la forme le ren­contre ou le pro­duit que comme une per­ver­sion de ce qu’il pour­rait être : « Pour se rendre elle-même effec­tive et être fon­dée en réa­lité, cette forme tota­li­sante doit prendre un contenu, ce qu’elle fait par la sub­somp­tion du tra­vail sous le capi­tal et la détermination-de-forme du pro­cès de la vie sociale en tant que pro­cès de pro­duc­tion du capi­tal. En effet, comme nous l’avons vu, le capi­tal n’est rien d’autre qu’une forme tra­ves­tie (per­ver­ted : tra­ves­tie, per­verse, dépra­vée, détour­née, faus­sée, déna­tu­rée… ndt) des rap­ports sociaux humains (sou­li­gné par nous). » (La contra­dic­tion en pro­cès). Qu’est-ce qu’une forme qui va prendre un contenu ? Qui n’est pas tou­jours déjà un contenu ? Ce n’est rien. Ou alors, c’est une mise en forme d’activités et de rela­tions sociales exis­tant quelque part et que la forme va modu­ler à sa conve­nance, va « per­ver­tir », mais jamais tout à fait : « Sans des pra­tiques et des rela­tions humaines qui sub­sistent sous le mode “d’étant déniées” au tra­vers de la per­ver­sion et du féti­chisme des caté­go­ries de l’économie, il ne pour­rait exis­ter de caté­go­ries éco­no­miques : pas de valeur, pas de mar­chan­dises, de mon­naie et de capi­tal. » (La contra­dic­tion en pro­cès). Il est vrai que s’il n’y avait pas d’hommes il n’y aurait pas d’économie ni de société, le pro­blème est de nous les pré­sen­ter sous la forme de « sub­sis­tant » (ou ? com­ment ? chez qui ?), mais de sub­sis­tant comme « déniées » : « sub­sis­tants » ne sub­sis­tant pas.

De la per­ver­sion à la « révolution »

« Déniées », mais heu­reu­se­ment, jamais tout à fait : « its (du capi­tal) sub­somp­tion of labour can never be per­fec­ted ; labour is always in and against capi­tal » (Arthur, p.52)

Arthur semble sup­po­ser pour écrire une telle phrase que la sub­somp­tion (« in ») impli­que­rait la dis­pa­ri­tion de la contra­dic­tion (« against »). Mais « dans » et « contre » n’ont jamais été exclu­sifs l’un de l’autre (on peut même dire qu’il n’y a pas de « contre » sans « dans »). Si cela est pro­blé­ma­tique dans le for­ma­lisme d’Arthur, c’est parce que Arthur ne par­vient pas à sai­sir dans le for­ma­lisme son dépas­se­ment, il a peur d’avoir trop rai­son. La « dia­lec­tique sys­té­ma­tique » a peur de son contenu et de ses consé­quences, Arthur veut se conser­ver un quelque chose en soi contre le capi­tal : un tra­vail essen­tiel. Il est pré­ven­ti­ve­ment effrayé par la conclu­sion de ses théo­ries, alors il sent bien qu’il ne faut pas aller jusqu’à elles (quelle que soit leur vali­dité) et qu’il faut limi­ter son ori­gi­na­lité à ses rela­tions avec ses col­lègues uni­ver­si­taires, ori­gi­na­lité qui n’engage à rien : une remise en cause de bon ton « l’orthodoxie » sans conclu­sion poli­tique autre que quelques consi­dé­ra­tions sans impor­tance. Ce qui nous donne cette for­mi­dable conclu­sion poli­tique : « Of course a more or less long per­iod of tran­si­tion to socia­lism is inevi­table, but it can be argued that things would be very dif­ferent if a tran­si­tion were to occur with an edu­ca­ted work-force and a demo­cra­tic tra­di­tion ; then self-management and poli­ti­cal pro­gress could be a real pos­si­bi­lity » (224). No com­ment, le ridi­cule le dis­pute à la bêtise et au mépris de classe.

Tout à coup Arthur a peur de son propre hégé­lia­nisme qui, poussé à bout, détrui­rait sa pers­pec­tive « révo­lu­tion­naire » fon­dée sur l’excès du tra­vail vivant par rap­port à son absorp­tion capi­ta­liste : « no genuine unity in dif­fe­rence is achie­ved » (pp.107 – 108). Le pro­lé­ta­riat doit in extre­mis demeu­rer un exté­rieur, conser­ver quelque chose d’extérieur. Sa démarche « poli­tique » s’enferme dans un bizarre hegeliano-programmatisme : « …. libe­ra­ting an inter­ior moment within the capi­ta­list tota­lity » (p. 122). Com­ment un moment interne de la tota­lité du capi­tal peut-il être libéré ? En fait, ce petit « can never be per­fec­ted » fout en l’air en quatre mots tout son tra­vail théo­rique : quand on a le « tout » on n’a plus la « contra­dic­tion », quand on a la « contra­dic­tion » on n’a plus le « tout ». L’élément contra­dic­toire a tou­jours un pied en dehors du tout.

Arthur en arrive (p. 53) à des bana­li­tés extrêmes. Il for­ma­lise une contra­dic­tion interne du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste : la trans­for­ma­tion du tra­vail en valeur dans la lutte des classes (l’idée est inté­res­sante), mais il donne à un pôle de la contra­dic­tion interne une posi­ti­vité de dépas­se­ment : le tra­vail. Bana­le­ment, l’aliénation est alors le concept qui lui per­met de trans­for­mer une telle « contra­dic­tion interne » en dépas­se­ment (pp.52 – 53). Il reste enfermé dans le dilemme : soit en res­ter au syn­di­ca­lisme, soit si l’on veut du dépas­se­ment, faire du tra­vail une acti­vité humaine dif­fi­ci­le­ment appro­priée par le capi­tal (p.53). On en revient à une « contra­dic­tion » avec un pôle posi­tif : « the increa­sing socia­li­sa­tion of labour ». Ici (p.130), tout sim­ple­ment on se retrouve avec le carac­tère de plus en plus social des forces pro­duc­tives fai­sant explo­ser l’enveloppe (the inte­gu­ment ) de la pro­priété pri­vée : « The libe­ra­tion of the content… » (p.149). De toute évi­dence, Arthur ne sait com­ment arti­cu­ler le déve­lop­pe­ment du capi­tal et la révo­lu­tion. Quelle est alors la rela­tion de ce mou­ve­ment objec­tif avec la lutte de classe, c’est-à-dire avec la situa­tion du pro­lé­ta­riat ? Chez Arthur, le pro­lé­ta­riat est souf­frant et cette rela­tion est à cher­cher dans le carac­tère humain du tra­vail (p.129) que pour­tant tout le livre nous avait mon­tré comme le contenu adé­quat enfin trouvé de la dia­lec­tique des formes de la valeur. C’est vrai qu’il ne s’agissait que de « formes » cher­chant un contenu.

Un peu effrayé par ses inno­centes audaces et ce qui doit en résul­ter, Arthur, après avoir conservé un petit exté­rieur à la contra­dic­tion, sou­dain s’avise, un peu tard, que la néces­sité logique n’est pas la néces­sité empi­rique. Pour se sor­tir de la nasse, comme n’importe quel gau­chiste, il fait appel, sous la forme d’un deus ex machina, à la « conscience de classe ». Si l’on veut par­ler de « néces­sité logique », il faut la consi­dé­rer comme une néces­sité pré­sente du com­mu­nisme et non pas comme rap­port à un futur, en cela elle est une pra­tique tou­jours actuelle pro­dui­sant son propre déve­lop­pe­ment (empi­rique si l’on veut et non pas « gua­ran­teed »). Il faut tout de même un peu fon­der la pos­si­bi­lité de cette « conscience de classe » : « …the social rela­tions are nothing but their rela­tions and alte­rable by them accor­ding to deter­mi­nates pos­si­bi­li­ties… » (p.177). Ceci n’a pas à voir direc­te­ment avec le sujet prin­ci­pal, mais c’est dans ce genre de remarque en appa­rence banale qu’il faut aller cher­cher la « poli­tique » d’Arthur. C’est une variante de la for­mule qui passe pour révo­lu­tion­naire : « ce que les hommes ont construit ils peuvent le défaire ». Ce qui est socia­le­ment construit appa­raît comme fra­gile, on pour­rait faci­le­ment s’en défaire, comme si cela était sur­ajouté. Sous les struc­tures sociales exis­te­rait l’activité d’un sujet, mais ce sujet doit tenir compte des deter­mi­nates pos­si­bi­li­ties, comme s’il était autre chose que ces deter­mi­nates pos­si­bi­li­ties. Ce sont les contra­dic­tions internes d’un sys­tème qui sont les acti­vi­tés qui peuvent détruire ce sys­tème. En fait, chez Arthur, une telle for­mule d’apparence banale ren­voie au tra­vail vivant excé­dant tou­jours son absorp­tion capi­ta­liste et à la résis­tance ouvrière qua­si­ment anthro­po­lo­gique qui y serait liée. Dès qu’il est ques­tion de révo­lu­tion et de dépas­se­ment du capi­tal, Arthur accu­mule toutes les impasses du pro­gram­ma­tisme : le « poten­tiel révo­lu­tion­naire » du pro­lé­ta­riat (p.235) ; la forme sociale capi­ta­liste qui ne par­vient pas à conte­nir la socia­li­sa­tion du tra­vail ; le pro­lé­ta­riat pro­fi­tant de la dia­lec­tique of capital’s own deve­lop­ment qui impli­citly puts socia­lism on the agenda (p.235). Il n’est pas lui-même un terme de ce déve­lop­pe­ment contra­dic­toire. Com­ment arti­cu­ler les inté­rêts à court et long terme du pro­lé­ta­riat ? (p.237). C’est-à-dire que chaque fois qu’il s’agit de la révo­lu­tion (telle qu’il l’entend) Arthur avoue que son ana­lyse du capi­tal est inutile.

En bref, Arthur pré­sente le dépas­se­ment du capi­tal comme rele­vant de deux points : d’abord, néga­ti­ve­ment le capi­tal force le pro­lé­ta­riat à la révolte, ensuite posi­ti­ve­ment il pose les bases d’une néga­tion déter­mi­née de lui-même (le déve­lop­pe­ment du tra­vail social qu’il ne peut plus conte­nir). Le dépas­se­ment du capi­tal est uni­fié en tant que déve­lop­pe­ment du capi­tal, his­toire, lutte des classes et acti­vité d’un pôle de la contra­dic­tion quand on consi­dère le pro­lé­ta­riat comme néga­tion des condi­tions exis­tantes sur la base des condi­tions exis­tantes. Il n’y a plus besoin de faire réfé­rence à un hypo­thé­tique « bequest » (bas de la page 123) dont le pro­lé­ta­riat pro­fite une fois qu’il est poussé à la révolte. Nous avons, chez Arthur, une vision d’une pla­ti­tude extrême de la contra­dic­tion entre pro­lé­ta­riat et capi­tal en tant que pro­duc­trice du dépas­se­ment du capi­tal, c’est-à-dire de son propre dépas­se­ment. Il est tou­jours sur­pre­nant de voir coexis­ter une débauche de finesses théo­riques sans enjeux expli­cites avec des consi­dé­ra­tions d’une bana­lité totale quand les enjeux sont là.

Une impasse systémique

Le fond du pro­blème c’est que la dia­lec­tique sys­té­ma­tique ne peut par­ve­nir aux contra­dic­tions propres du capi­tal. « Plus encore, comme nous l’avons vu, la tota­lité même consti­tuée par la dia­lec­tique sys­té­ma­tique du capi­tal – la pra­tique sociale spé­ci­fiée en tant que forme comme pra­tique ayant pour fin le pro­cès de valo­ri­sa­tion du capi­tal – est intrin­sè­que­ment contra­dic­toire. Ce sont ces contra­dic­tions internes – leur déve­lop­pe­ment his­to­rique – qui menacent de dis­so­lu­tion la tota­lité capi­ta­liste par l’activité révo­lu­tion­naire du pro­lé­ta­riat. » (La contra­dic­tion en pro­cès). Pour­quoi ? puisque la contra­dic­tion pro­lé­ta­riat capi­tal n’est pas mon­trée comme contra­dic­toire à ce dont elle est, comme contra­dic­tion, la dyna­mique. La dia­lec­tique sys­té­ma­tique ne peut par­ve­nir aux contra­dic­tions propres du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Le capi­tal n’est que l’achèvement de la forme valeur, il est un ava­tar, un ectoplasme.

« En effet, dans la mesure où il existe des ten­dances de long terme inhé­rentes à l’accumulation du capi­tal qui tra­vaillent à saper sa propre base et dans la mesure où la dia­lec­tique sys­té­ma­tique du capi­tal – en tant que dia­lec­tique de la lutte de classe – pro­duit un pro­lé­ta­riat révo­lu­tion­naire, on ne peut pas dire que la dia­lec­tique est close, elle est seule­ment gran­de­ment limi­tée et déter­mi­née quant à son ouver­ture (open-endedness : « une fina­lité ouverte » ? ndt). » (La contra­dic­tion en pro­cès)

La dia­lec­tique sys­té­ma­tique est close c’est même défi­ni­toire, sinon il n’y a pas de sys­tème, sinon tout fout le camp. En conclu­sion, c’est-à-dire quand il s’agit de par­ler de la révo­lu­tion (ce qui n’est pas un détail) ce texte se trouve confronté à une ques­tion : l’auto-détermination de l’Un (pour par­ler le même lan­gage que le texte) qui est l’âme même du sys­tème, de tout sys­tème. Cet Un ici c’est la valeur. Les par­ti­cu­la­ri­tés en les­quelles l’Un s’autodétermine sont le capi­tal et le pro­lé­ta­riat, mais en tant que par­ti­cu­la­ri­tés de l’auto-détermination de l’Un elles n’ont, dans ce texte, aucune réa­lité sub­sis­tant par elles-mêmes. En fait, pour être plus simple, l’implication réci­proque entre pro­lé­ta­riat et capi­tal ne met pas en jeu des élé­ments ayant en eux-mêmes leur réa­lité, leur exis­tence, et ayant entre eux une rela­tion d’implication réci­proque fai­sant de chaque élé­ment pour l’autre, Son autre et fai­sant du tout une rela­tion. Ici, dans ce texte, le tout est l’Un et c’est de son mou­ve­ment que naissent les par­ti­cu­liers qui fina­le­ment ne sont que ses ombres.

Ensuite, quand il faut par­ler de révo­lu­tion, on est dans l’impasse : le pro­lé­ta­riat n’a aucune exis­tence réelle autre que moment de l’Un. Pour que cette tota­lité pro­duise son dépas­se­ment il faut qu’en elle-même elle soit une oppo­si­tion qui soit à la fois interne et qui l’excède, ce sont « les rela­tions sociales de la vie humaine ».

Dans la manière de TC, il y a bien l’idée de l’exploitation comme contra­dic­tion qui est contra­dic­toire à ce dont elle est la dyna­mique, une contra­dic­tion pour les rap­ports sociaux de pro­duc­tion dont elle est le mou­ve­ment, donc « un jeu qui peut abo­lir sa règle », cette thé­ma­tique est en par­tie reprise dans le texte La contra­dic­tion en pro­cès. Mais il y a dans le trai­te­ment total de cette thé­ma­tique une dif­fé­rence essen­tielle entre la manière de TC et ce texte. Dans la manière de TC, le pro­lé­ta­riat est en contra­dic­tion avec sa propre exis­tence dans l’implication réci­proque, c’est fon­da­men­tal, et c’est ce qui est absent de ce texte qui s’arrête à l’implication réci­proque et à des inté­rêts oppo­sés. Cela signi­fie, pour TC, que le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste est en contra­dic­tion avec lui-même, comme tota­lité, dans la contra­dic­tion de ses élé­ments. Dans la manière de TC, dire que le pro­lé­ta­riat est constam­ment en contra­dic­tion avec sa propre défi­ni­tion comme classe car la néces­sité de sa repro­duc­tion est quelque chose qu’il trouve face à lui repré­sen­tée par le capi­tal, c’est dire qu’il ne trouve jamais sa confir­ma­tion dans la repro­duc­tion du rap­port social dont il est pour­tant un pôle néces­saire, c’est aussi et sur­tout dire que, quand on défi­nit l’exploitation comme une contra­dic­tion pour elle-même (baisse ten­dan­cielle du taux de pro­fit), on défi­nit la situa­tion et l’activité révo­lu­tion­naires du pro­lé­ta­riat. C’est dans la situa­tion et l’activité d’un de ses pôles que la contra­dic­tion est contra­dic­toire pour elle-même. La dia­lec­tique n’est alors ni close, ni close et un peu ouverte parce qu’on n’a pas créé de sys­tème. C’est-à-dire que les élé­ments qui forment le Tout ne sont pas des auto-déterminations du Tout. Nous ne sommes pas dans une dia­lec­tique sys­té­ma­tique de l’Un, la contra­dic­tion est alors « ouverte ».

La dia­lec­tique sys­té­ma­tique échoue à pas­ser au dépas­se­ment de son objet dans le propre mou­ve­ment de celui-ci, et même à seule­ment poser la ques­tion dans les termes propres de cet objet. Elle nous donne une ana­lyse du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste qui, au moment cru­cial (hic Rho­dus, hic Salta), avoue qu’elle n’est plus com­pé­tente. Il faut que les termes même de la contra­dic­tion mènent ce dont ils sont la dyna­mique à la contra­dic­tion avec lui-même. Pour cela, il aurait fallu que le capi­tal dans sa spé­ci­fi­cité entre dans le mou­ve­ment : sur­tra­vail / tra­vail néces­saire ; baisse ten­dan­cielle du taux de pro­fit ; tra­vail pro­duc­tif et accu­mu­la­tion du capi­tal ; valo­ri­sa­tion et tra­vail immé­diat / gene­ral intel­lect ; le capi­tal comme contra­dic­tion en pro­cès. Pour tout cela, il aurait fallu consi­dé­rer la « valeur accom­plie » réel­le­ment comme capi­tal.

4) En conclu­sion

Le pro­blème géné­ral de la dia­lec­tique sys­té­ma­tique c’est de faire dis­pa­raître le concept de mode de pro­duc­tion sous celui de valeur, de ne faire du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste qu’une exten­sion logique de la valeur. Outre les objec­tions métho­do­lo­giques que l’on peut faire à ce pro­cédé (sys­té­ma­tisme hégé­lien, rétro­ac­tion, téléo­lo­gie, méta­phy­sique du pas­sage de la néces­sité logique à l’existence néces­saire…), plus direc­te­ment, en ce qui concerne la concep­tion de la lutte des classes, en fai­sant dis­pa­raître le concept de mode de pro­duc­tion sous celui de valeur, le mode de pro­duc­tion n’est plus qu’une ren­contre d’échangistes. « L’échange » de la force de tra­vail est réduit à un échange, certes très par­ti­cu­lier, mais échange tout de même. Si bien que l’ensemble de la contra­dic­tion entre des classes qu’est l’exploitation peut être sub­sumé en tant que contra­dic­tion sous les caté­go­ries qui font, avec la valeur, de l’échange de la force de tra­vail, une alié­na­tion mar­chande. L’aliénation mar­chande résu­me­rait ce qu’est l’exploitation comme contradiction.

On ne passe pas, par simple voie dia­lec­tique, de l’échange géné­ra­lisé de mar­chan­dises au rap­port de classes qu’est l’échange de la force de tra­vail, il y a hété­ro­no­mie entre les élé­ments en jeu. Le pro­blème n’est pas que la dia­lec­tique sys­té­ma­tique ne parle pas ou peu de mode de pro­duc­tion, mais qu’elle parle de mode de pro­duc­tion comme déve­lop­pe­ment de la valeur, de même qu’elle parle dans le même registre d’exploitation et de classes. Le pro­ces­sus dia­lec­tique s’arrête à la mon­naie et à la « contra­dic­tion du tré­sor », de la mon­naie on ne passe pas par le même jeu des incom­plé­tudes hégé­liennes au capi­tal. Le pro­blème posé par cette dia­lec­tique n’est pas qu’elle lais­se­rait de côté l’exploitation mais qu’elle la traite sous le registre du « déve­lop­pe­ment de la valeur », c’est-à-dire fina­le­ment qu’elle ne traite l’exploitation que comme une forme géné­rale, déve­lop­pée, de l’aliénation mar­chande, et là on ne peut aller plus loin que la cri­tique d’une forme « per­ver­tie » des « rela­tions sociales humaines ». Le pro­lé­taire n’est alors qu’un échan­giste qui se fait par­ti­cu­liè­re­ment grugé. Où sont les classes ? La lutte de classe est pri­vée de sa force pri­mor­diale qui est sa tri­via­lité, sa maté­ria­lité sor­dide. En effa­çant, dans l’aliénation et l’abstraction, la tri­via­lité de l’exploitation, la dia­lec­tique sys­té­ma­tique devient théo­rie universitaire

On peut faire un rap­pro­che­ment avec les « 28 thèses » de Kos­mo­pro­let. Glo­ba­le­ment les thèses de Kos­mo­pro­let sont inco­hé­rentes. Elles font appel à deux registres, deux pro­blé­ma­tiques dif­fé­rentes et ana­chro­niques. Tout est dans le titre : « Société de classes sans classes ». Société de classe est une consta­ta­tion incon­tour­nable de la situa­tion actuelle, « sans classe » se réfère au pro­gram­ma­tisme ou tout du moins à l’ « iden­tité ouvrière » comme dis­pa­rus. Kos­mo­pro­let affronte les pro­blèmes de la défi­ni­tion de la phase actuelle du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, capi­ta­lisme restruc­turé pour aller vite, pro­blème de sa des­crip­tion, de ses contra­dic­tions, et pro­blèmes du cours de la lutte de classe dans cette période en pos­tu­lant que l’action de classe, dans cette période doit avoir la forme cano­nique de la géné­ra­lité de la classe exis­tant pour soi et agis­sant en tant que telle. Comme on ne trouve pas une telle chose, la « société de classes » est « sans classe ». A la dif­fé­rence de Kos­mo­pro­let, End­notes a fait son deuil de la « belle classe ouvrière », mais la lutte de classe n’est plus qu’une auto­dé­ter­mi­na­tion de la tota­lité du capi­tal comme contra­dic­tion en pro­cès ramené à une déduc­tion logique de la forme-valeur. Le deuil a été si bien mené que la lutte de classe n’est plus une contra­dic­tion dans ses propres termes mais la repré­sen­ta­tion de contra­dic­tions expri­mées dans les termes de la valeur.

L’enjeu du texte La contra­dic­tion en pro­cès, jamais expli­ci­te­ment exprimé, est de répondre à la ques­tion : com­ment par­ler de révo­lu­tion comme lutte de classe en l’absence de cette « belle classe ouvrière », ou dit plus sérieu­se­ment après la dis­pa­ri­tion de toute forme de pro­gram­ma­tisme, y com­pris l’autonomie ouvrière. La réponse serait dans le mou­ve­ment du sys­tème. La lutte de classe n’est plus qu’un moment de l’auto-détermination de la valeur comme tout ou Un, elle est révo­lu­tion­naire dans la mesure où le mou­ve­ment de la tota­lité en tant que telle est contra­dic­toire à lui-même. Le pro­blème c’est que cette contra­dic­tion de la tota­lité à elle-même n’est pas com­prise comme la contra­dic­tion interne de cette tota­lité entre ses élé­ments : « C’est l’objet comme tota­lité, le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, qui est en contra­dic­tion avec lui-même dans la contra­dic­tion de ses élé­ments parce que cette contra­dic­tion à l’autre est pour chaque élé­ment une contra­dic­tion à soi même, dans la mesure où l’autre est son autre. « (TC 22) ; ou alors : « quand on défi­nit l’exploitation comme une contra­dic­tion pour elle-même (baisse ten­dan­cielle du taux de pro­fit) on défi­nit la situa­tion et l’activité révo­lu­tion­naires du pro­lé­ta­riat » (Le moment actuel, Sic 1). Il faut voir la dif­fé­rence avec la for­mu­la­tion avan­cée dans le texte : « La dia­lec­tique sys­té­ma­tique du capi­tal ne s’accomplit elle-même que comme un pro­cès se fon­dant lui-même (en tant que contra­dic­toire de façon inhé­rente, et fina­le­ment sapant ses propres bases) quand le capi­tal pose ses propres pré­sup­po­si­tions dans les formes de sa propre dyna­mique. En inté­grant la cri­tique imma­nente des rap­ports sociaux capi­ta­listes, la repro­duc­tion – la repro­duc­tion du rap­port de classe qui est, en lui-même, lutte — s’affirme comme une caté­go­rie cen­trale. La lutte de classe est à la fois condi­tion et résul­tat de la dia­lec­tique systématique. »

Dans ce texte, la lutte de classe n’est pas réel­le­ment la contra­dic­tion, mais là où elle se mani­feste, elle est en quelque sorte le por­teur de cette contra­dic­tion, mais cela ne suf­fit pas à nous don­ner un dépas­se­ment pos­sible. Pour cela, il faut que cette contra­dic­tion de la tota­lité à elle-même soit une pure contra­dic­tion de la tota­lité en tant que telle : en tant que telle elle est « per­ver­sion ». La lute de classe est alors non seule­ment le por­teur de la contra­dic­tion de la tota­lité avec elle-même mais encore elle n’est cela que dans le mou­ve­ment de cette « pure contra­dic­tion ». Il faut que la tota­lité s’oppose à l’intérieur d’elle-même à quelque chose qui ne soit pas elle, qui la rela­ti­vise. Sinon, les choses sont si bien agen­cées sys­té­ma­ti­que­ment, que même la contra­dic­tion à elle-même ne com­porte pas son dépas­se­ment car la lutte de classe n’est que l’auto-détermination de cette contra­dic­tion à soi et non son exis­tence même.

La contra­dic­tion en pro­cès est bien un texte actuel (en cela il se dif­fé­ren­cie du livre de Chris Arthur), son enjeu est la com­pré­hen­sion de la révo­lu­tion et du com­mu­nisme dans les contra­dic­tions du capi­ta­lisme restruc­turé ; la révo­lu­tion de l’après pro­gram­ma­tisme. Nous sommes avec ce texte de plain pied avec les ques­tions de la révo­lu­tion comme com­mu­ni­sa­tion. Même ce vis-à-vis de quoi on peut être le plus cri­tique, c’est-à-dire l’absorption de la lutte de classe et de la contra­dic­tion entre pro­lé­ta­riat et capi­tal dans la contra­dic­tion de la forme valeur et fina­le­ment de la mar­chan­dise, affronte un point non éclairci de la théo­rie de la révo­lu­tion comme com­mu­ni­sa­tion et apporte des pistes (à tra­vailler et inté­grer dans une autre pro­blé­ma­tique) pour affron­ter ce point obscur :

Abor­der la com­mu­ni­sa­tion comme créa­tion de rap­ports entre les indi­vi­dus comme indi­vi­dus sin­gu­liers conduit à une consi­dé­ra­tion pro­blé­ma­tique. Le pro­lé­ta­riat agit comme classe du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, c’est celui-ci qu’il abo­lit et par là s’abolit lui-même, mais si nous consi­dé­rons les mesures com­mu­ni­sa­trices nous nous aper­ce­vons que, dans leur contenu posi­tif, c’est avec les caté­go­ries défi­nis­sant la valeur qu’elles sont en rap­port. Le pro­lé­ta­riat abo­lit le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste en abo­lis­sant les déter­mi­na­tions de la valeur. Il appa­raît que la ques­tion de la com­mu­ni­sa­tion doit être prise à par­tir de la valeur, c’est-à-dire du faire valoir social de l’activité indi­vi­duelle. Nous sommes là face à un pro­blème théo­rique : l’abolition du capi­tal est le dépas­se­ment posi­tif des déter­mi­na­tions de la valeur, or, dans le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, la valeur n’existe que comme capi­tal, mais c’est comme valeur que nous pra­ti­quons l’abolition du capi­tal. Atten­tion, nous ne sommes pas là comme dans Le Capi­tal dans le domaine du « concret de pen­sée », mais dans les mesures empi­riques de la com­mu­ni­sa­tion. Pour l’instant, nous en res­te­rons là.

Textes de travail

Com­mu­ni­sa­tion, com­mu­nisme, valeur, etc…

« Un jour, quelqu’un lui demanda qui cire­rait les bottes dans l’Etat de l’avenir. Marx, agacé, lui répon­dit « Ce sera vous ! » Le ques­tion­neur sans gêne se tut, décon­certé. Ce fut sans doute la seule fois où Marx per­dit patience… »

(Sou­ve­nirs de Fran­zisca Kugel­mann, in Marx, Lettres à Kugel­mann, Ed. Anthro­pos)

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1) Chan­ger de problématique

Le com­mu­nisme n’est pas le meilleur sys­tème social à ima­gi­ner et à appli­quer, et encore moins une orga­ni­sa­tion idéale de la production.

On peut ima­gi­ner cette orga­ni­sa­tion idéale sous l’égide de la valeur demeu­rant le mode de régu­la­tion de la pro­duc­tion sans l’échange, le tra­vail abs­trait deve­nant unité de mesure a priori. On peut objec­ter à cela, avec rai­son, que l’on ne peut dis­so­cier la sub­stance et la forme de la valeur, le tra­vail abs­trait et l’échange. Mais Marx lui-même, en de nom­breux pas­sages, ne se prive pas de le faire pour par­ler de la « pro­duc­tion sociale com­mu­nau­taire » après la dis­pa­ri­tion du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. On peut mon­trer toutes les apo­ries, les incon­grui­tés, aux­quelles abou­tissent les ten­ta­tives de réduc­tion de la diver­sité des tra­vaux, de leur inten­sité, de leur pro­duc­ti­vité, en une unité com­mune abs­traite, sans l’échange et l’autonomisation de la valeur d’échange comme mon­naie. Et Marx ne se prive pas éga­le­ment de le faire dans sa cri­tique récur­rente de la théo­rie des bons de tra­vail et de l’unité de mesure idéale[1].

Dans une société où la connexion des pro­duc­teurs est leur indé­pen­dance les uns vis-à-vis des autres, cette connexion est celle de leurs pro­duits. Le tra­vail abs­trait est un rap­port néces­saire du tra­vail à lui-même ins­crit dans chaque acti­vité, l’échange et ses formes sont sa forme de mani­fes­ta­tion néces­saire. Autant les formes de l’échange n’induisent pas leur sub­stance sous la forme du tra­vail abs­trait, autant il ne peut exis­ter d’autres formes de mani­fes­ta­tion du tra­vail abs­trait, à moins de vou­loir un tra­vail abs­trait sans tra­vail concret, c’est-à-dire d’évacuer la dua­lité forme rela­tive et forme équi­valent ins­crite dans le même tra­vail qui, dans une société de pro­duc­teurs indé­pen­dants, se rap­porte dou­ble­ment à lui-même.

S’il y a tra­vail abs­trait, il y a double nature du tra­vail qui ne peut exis­ter que dans la sépa­ra­tion du par­ti­cu­lier et du social et la réduc­tion abs­traite du pre­mier au second. Ou alors ce n’est pas de tra­vail abs­trait dont on parle. « La mar­chan­dise n’est valeur que dans la mesure où elle s’exprime dans une autre », bref où elle est un rap­port. Si une telle réduc­tion est effec­tuée au tra­vers de la pla­ni­fi­ca­tion, non seule­ment c’est cela que l’on fait – on n’a pas sup­primé la forme mar­chan­dise et l’échange en tant que tel, on les a seule­ment pré­sup­po­sés dans le plan – mais encore le pro­ces­sus constant d’ajustement se ven­gera tou­jours contre le car­can du plan contraire à sa nature jusqu’à prendre corps dans des forces sociales et des classes qui sau­ront faire valoir les droits de cette ven­geance[2].

Même dans l’hypothèse où l’on consi­dère la pro­duc­tion totale comme une seule mar­chan­dise et une seule masse de tra­vail abs­trait, on n’a pas sup­primé l’échange, on a opéré idéa­le­ment toutes ces opé­ra­tions d’échanges et l’on peut s’attendre à ce qu’elles sub­ver­tissent cette opé­ra­tion idéale en créant tous les organes qui leur sont néces­saires : classes et Etat.

Tout par­tage / dis­tri­bu­tion de l’activité n’est pas en soi valeur, pour cela il faut pre­miè­re­ment construire a priori toutes les acti­vi­tés comme une seule poten­tielle acti­vité sociale et deuxiè­me­ment les réduire à une qua­lité com­mune. La pla­ni­fi­ca­tion est un par­tage quan­ti­ta­tif qui sup­pose la réduc­tion à une qua­lité com­mune, elle sup­pose éga­le­ment de faire idéa­le­ment du moment de la déci­sion un moment par­ti­cu­lier anté­rieur à l’effectuation des acti­vi­tés. Comme struc­ture de l’enchaînement social, la valeur inclut les classes et l’Etat car sa réduc­tion à une qua­lité com­mune de toutes les acti­vi­tés est une abs­trac­tion face aux acti­vi­tés indi­vi­duelles par­ti­cu­lières, elle ne peut se confondre avec elles (dans ce cas ce serait avouer qu’elle n’est pas néces­saire). Cette abs­trac­tion face aux acti­vi­tés par­ti­cu­lières est une auto­no­mi­sa­tion de leur qua­lité com­mune. La fonc­tion crée ses organes. Qui cen­tra­lise la répar­ti­tion sur la base de cette abs­trac­tion ? L’ensemble des pro­duc­teurs ? Cet ensemble aura vite fait, dans l’instant même de son appa­ri­tion, de se dis­tin­guer de ce dont il est l’ensemble.

Limi­tées à elles-mêmes, de telles cri­tiques, mal­gré leur per­ti­nence, ne font que répondre à la même fausse ques­tion. Fausse ques­tion qui consiste à faire de la « société future » un but, c’est-à-dire une forme idéale. Forme idéale car nous l’aurions alors sépa­rée du mou­ve­ment de sa pro­duc­tion.

Il est éga­le­ment pos­sible de dire que le com­mu­nisme étant « l’immédiateté sociale de l’individu », il est, par défi­ni­tion, incom­pa­tible avec la valeur, avec la réduc­tion de la diver­sité des acti­vi­tés à une qua­lité com­mune abs­traite ser­vant de média­tion entre elles. Cette cri­tique est juste mais, énoncé ainsi, c’est juste comme n’importe quelle tau­to­lo­gie. Comme pré­cé­dem­ment, quel que soit l’intérêt de ce que l’on dit, en se conten­tant de réfu­ter ainsi la thèse de la valeur comme orga­ni­sa­tion de la pro­duc­tion com­mu­niste, on ne sort pas de l’idéologie du but à atteindre et d’une posi­tion normative.

On peut éga­le­ment condam­ner cette vision de l’organisation com­mu­niste de la pro­duc­tion sur la base de la valeur au nom du pro­gram­ma­tisme qu’elle paraît res­sus­ci­ter. Il est vrai que, dans la pra­tique et la pers­pec­tive pro­gram­ma­tiques de la révo­lu­tion, le com­mu­nisme n’était autre que la valeur deve­nue mode de pro­duc­tion. Mais ici, comme lorsqu’il s’agissait de la défi­ni­tion du com­mu­nisme, l’utilisation cri­tique du concept de pro­gram­ma­tisme fonc­tionne d’une façon nor­ma­tive, comme ins­tru­ment de clas­se­ment de théo­ries et de pra­tiques. Une uti­li­sa­tion non nor­ma­tive consiste à fon­der la cri­tique de cette vision comme pro­gram­ma­tique sur le fait que la révo­lu­tion ne peut plus l’être. Il est évident que cela est sous-entendu dans la carac­té­ri­sa­tion comme pro­gram­ma­tique de la thèse cri­ti­quée, mais dépas­ser le sous-entendu, c’est dépas­ser ce normativisme.

Le pro­blème récur­rent de toute des­crip­tion du com­mu­nisme n’est pas le contenu de la vision, mais d’être une vision, une construc­tion, un but, qui se place d’emblée au-delà de la révo­lu­tion, au-delà de la com­mu­ni­sa­tion, sans jamais consi­dé­rer, c’est ce qu’elle a en propre comme vision, qu’elle en est le pro­duit. Il faut chan­ger de pro­blé­ma­tique. En tant que pris spé­ci­fi­que­ment comme objet dans la réflexion sur son fonc­tion­ne­ment, le com­mu­nisme devient un choix de société, il arrive au terme d’une lutte de classe et d’une révo­lu­tion qui en tant que telles sont effa­cées comme l’acte de sa pro­duc­tion. La révo­lu­tion comme com­mu­ni­sa­tion n’est pas le com­mu­nisme, mais la pro­duc­tion com­mu­niste du com­mu­nisme, l’activité révo­lu­tion­naire a tou­jours pour contenu de médier l’abolition du capi­tal par son rap­port au capi­tal. Le com­mu­nisme est ce qui sort de la com­mu­ni­sa­tion, il est for­maté par elle. Cela en est notre seule appré­hen­sion. La com­mu­ni­sa­tion doit être l’élément cen­tral, struc­tu­rant toutes les ques­tions en jeu dans le débat apparu sur la liste Sic : la per­sis­tance de la sub­stance de la valeur – le tra­vail abs­trait - dans le com­mu­nisme et plus géné­ra­le­ment le « fonc­tion­ne­ment » d’une « société communiste ».

Du com­mu­nisme, nous ne pou­vons en dire que peu de choses, si ce n’est rien, et c’est tant mieux. Notre hori­zon théo­rique s’arrête au cycle de luttes actuel et à ce qu’il porte comme révo­lu­tion : la com­mu­ni­sa­tion. Pour cette der­nière, c’est à par­tir des luttes actuelles où le capi­tal comme contra­dic­tion en pro­cès est construit comme l’action en tant que classe du pro­lé­ta­riat deve­nant une limite pour elle-même et le fait d’être femme, l’objet même de la distinction-contradiction de genres, que nous en par­lons. La révo­lu­tion comme com­mu­ni­sa­tion n’est pas une norme que l’on se pro­pose, une défi­ni­tion de la révo­lu­tion comme un but à atteindre, mais un contenu actuel dans ce qu’est la lutte des classes. Nous devons mon­trer que c’est l’action révo­lu­tion­naire comme mesures com­mu­nistes (abo­li­tion de la pro­priété, de la divi­sion du tra­vail, de l’échange, de la valeur, de la dis­tinc­tion de genres) qui est la des­truc­tion de la valeur. Nous pré­fé­rons le terme de des­truc­tion à celui d’abolition pour sou­li­gner le carac­tère mul­tiple des attaques et des luttes qui pro­duisent cette « dis­pa­ri­tion » qui n’est pas en soi un pro­jet. Cette des­truc­tion a beau être néces­saire dans le cours de la révo­lu­tion, elle n’en demeure pas moins « bri­co­lée » au fil de l’eau des luttes.

La com­mu­ni­sa­tion ce n’est rien d’autre que les mesures com­mu­nistes pra­ti­quées comme simples mesures de luttes contre le capi­tal et la dis­tinc­tion de genres tou­jours repro­duite en lui et néces­saire. Ces mesures sont la réa­lité même de la pro­duc­tion du com­mu­nisme : sa pro­duc­tion. L’expression « mesures com­mu­nistes » peut paraître ambigüe et tom­ber sous la cri­tique géné­rale que nous fai­sons ici du com­mu­nisme comme pro­jet à accom­plir. En effet, cette expres­sion pré­sup­pose de savoir ce qu’est le com­mu­nisme alors que seules ces pra­tiques, dans leurs déter­mi­na­tions, le défi­nissent Ces pra­tiques, en revanche peuvent être défi­nies. Nous appe­lons « mesures com­mu­nistes » le cours de la lutte de classe quand, à par­tir du cycle de luttes actuel, cette lutte fran­chit le pas consis­tant à prendre pour objet le fait même pour le pro­lé­ta­riat d’être une classe. Dans leur diver­sité, les pra­tiques qui construisent l’abolition de l’exploitation, du rap­port qu’est le capi­tal, peuvent être qua­li­fiées de « mesures com­mu­nistes » dans la mesure seule­ment où nous appe­lons com­mu­nisme ce qu’elles pro­duisent. Ce n’est pas là pur rela­ti­visme et absence de cri­tère, notre cri­tère ce sont les acti­vi­tés d’écart dans le cours actuel de la lutte de classe et la pro­duc­tion de l’appartenance de classe comme contrainte exté­rieure dans le cours de la lutte de classe dont les mesures com­mu­nistes sont le dépas­se­ment produit.

Parce qu’elles sont des actes de la lutte de classe, toutes les mesures de com­mu­ni­sa­tion doivent être une action éner­gique pour le déman­tè­le­ment des liens qui unissent nos enne­mis et leurs sup­ports maté­riels, des­truc­tion rapide, sans pos­si­bi­lité de retour. L’unité de la classe capi­ta­liste repose sur l’imposition par la concur­rence à cha­cun de ses membres de la loi de la valeur, de la répar­ti­tion du tra­vail selon cette loi comme tra­vail abs­trait. La com­mu­ni­sa­tion n’est pas la pai­sible orga­ni­sa­tion de la gra­tuité et d’un mode de vie agréable entre pro­lé­taires. La des­truc­tion de la valeur c’est la néces­sité de la des­truc­tion de l’ennemi. Le mou­ve­ment social de com­mu­ni­sa­tion se construit au tra­vers de ses propres contra­dic­tions (entre les hommes et les femmes, sur la divi­sion du tra­vail, entre com­mu­ni­sa­tion et socia­li­sa­tion), dans les luttes internes à la classe révo­lu­tion­naire et entre celle-ci et tous les rap­ports sociaux du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Etendre le com­mu­nisme, avant qu’il soit étouffé dans les tenailles de la mar­chan­dise ; inté­grer l’agriculture pour ne pas avoir à échan­ger avec les pay­sans ; défaire les liens échan­gistes de l’adversaire pour lui impo­ser la logique de la com­mu­ni­sa­tion des rap­ports et de l’emparement des biens, défaire les sphères publique et pri­vée, la dis­tinc­tion de genre et toutes les déter­mi­na­tions inhé­rentes à la mar­chan­dise. Ce n’est pas autre­ment que la valeur est détruite, ce n’est pas autre­ment que la ques­tion de sa per­sis­tance comme orga­ni­sa­tion de la pro­duc­tion com­mu­niste est pra­ti­que­ment effa­cée comme ques­tion avant même d’être posée.

La com­mu­ni­sa­tion est une conjonc­ture. La contra­dic­tion entre les hommes et les femmes, entre le pro­lé­ta­riat et le capi­tal sont sur la table au tra­vers de toutes les déter­mi­na­tions sociales qui les consti­tuent comme contra­dic­tions. Toutes les contra­dic­tions, toutes les ins­tances du mode de pro­duc­tion deviennent, dans les termes mêmes où elles existent, des lieux d’affrontements, de luttes. Sur­tout, une conjonc­ture révo­lu­tion­naire c’est le bou­le­ver­se­ment de la hié­rar­chie des ins­tances du mode de pro­duc­tion par laquelle s’impose son auto­pré­sup­po­si­tion dans laquelle la loi de la valeur existe comme un des­tin. La crise de l’autoprésupposition du capi­tal est une crise de ce des­tin. Dans cette crise, dans ce bou­le­ver­se­ment de la hié­rar­chie des ins­tances qui la défi­nit, ni l’Etat, ni la pro­priété, ni la divi­sion du tra­vail, ni l’échange, ni les hommes et les femmes, rien n’est aboli par voie de consé­quence. La mul­ti­pli­cité des fronts de luttes, la varia­tion des déter­mi­na­tions du mode de pro­duc­tion sus­cep­tible à un moment donné de concen­trer l’ensemble des contra­dic­tions épuisent, chaque fois spé­ci­fi­que­ment, la pré­gnance de loi de la valeur comme âme de cette struc­ture hiérarchisée.

C’est l’insuffisance de la plus-value par rap­port au capi­tal accu­mulé qui est au cœur de la crise de l’exploitation. Au cœur de la contra­dic­tion entre le pro­lé­ta­riat et le capi­tal, il y a la ques­tion du tra­vail pro­duc­tif de valeur comme pro­duc­tif de plus-value, par là la contra­dic­tion entre le pro­lé­ta­riat et le capi­tal est une contra­dic­tion pour cela même, le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, dont elle est la dyna­mique. Au cœur de la dis­tinc­tion de genres, il y a le tra­vail et la popu­la­tion comme prin­ci­pale force pro­duc­tive, par là le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste est un jeu qui pro­duit l’abolition de sa règle. Com­ment par­ler de la valeur et de son abo­li­tion, sans par­ler du tra­vail, de la popu­la­tion, des femmes ? Si, en résumé, la valeur, bien que jamais enjeu de luttes en tant que telle, n’était pas au cœur des contra­dic­tions diverses de cette conjonc­ture, il n’existerait qu’un pro­blème de dis­tri­bu­tion entre les classes sociales et d’égalité à conqué­rir entre les hommes et les femmes.

Dans la crise de la repro­duc­tion de l’exploitation, le dépas­se­ment de la lutte reven­di­ca­tive est une attaque du côté des moyens de pro­duc­tion. C’est leur abo­li­tion comme valeur absor­bant le tra­vail pour se valo­ri­ser. Cette abo­li­tion n’est pas une abs­trac­tion, c’est la des­truc­tion (qui peut être phy­sique) de cer­tains moyens de pro­duc­tion, leur abo­li­tion en tant que lieux de la pro­duc­tion dans laquelle se défi­nit ce qu’est un pro­duit, c’est-à-dire les cadres de l’échange et du com­merce, c’est leur défi­ni­tion, leur absorp­tion dans les rap­ports qui deviennent des rap­ports indi­vi­duels dans l’autotransformation des pro­lé­taires. L’attaque contre la nature de capi­tal des moyens de pro­duc­tion, c’est leur empa­re­ment qui, ne se limi­tant pas au strict moyens de pro­duc­tion, réduit ces der­niers au rang de simples ins­tru­ments devant satis­faire des besoins dans la lutte. Tout ce dont on s’empare est une exten­sion de la gra­tuité. La des­truc­tion de la valeur n’est pas un but en soi et en tant que telle une cible des luttes, c’est l’abolition du public et du privé dont elle pré­sup­pose la consti­tu­tion et la dis­tinc­tion, de la pro­duc­tion et de la repro­duc­tion, c’est la lutte des femmes qui auront aussi de mau­vais sou­ve­nirs à régler, c’est aussi l’abolition de la divi­sion du tra­vail telle qu’elle est ins­crite dans le zonage urbain, dans la confi­gu­ra­tion maté­rielle des bâti­ments, dans la sépa­ra­tion entre la ville et la cam­pagne, dans l’existence même de quelque chose que l’on appelle un lieu de pro­duc­tion, dans l’autonomie et la per­son­ni­fi­ca­tion des fonc­tions intel­lec­tuelles et de déci­sion. Abo­lir des rap­ports sociaux est une affaire très matérielle.

Dans le cours de la lutte révo­lu­tion­naire, l’abolition de la valeur (sub­stance et forme) c’est aussi le conflit néces­saire, interne à cette lutte, entre com­mu­ni­sa­tion et socia­li­sa­tion, l’apparition inévi­table de formes d’autogestion qui deviennent des obs­tacles à la pour­suite du mou­ve­ment même qui les a fait naître. Dans ce mael­ström de luttes contre les forces de la classe capi­ta­liste et ses rap­ports de pro­duc­tion tou­jours pré­sents de façon pro­téi­forme à l’intérieur même de l’action révo­lu­tion­naire qui ne se pro­duit comme telle que dans ces conflits, dans toutes ces tâches à accom­plir qui se décident et s’imposent, toutes les acti­vi­tés sont spé­ci­fiques, par­ti­cu­lières. Elles ne se relient entre elles que par leur carac­tère concret et leur fina­lité propre. Pro­duire ceci ou cela, faire cir­cu­ler tel bien à l’autre bout du monde pour que l’insurrection ne soit pas écra­ser pour cause de famine ou toute autre rai­son, la néces­sité de se dépla­cer en masse sur telle zone de la lutte, tout cela relève de déci­sions, mais d’aucun cal­cul qui rédui­rait les acti­vi­tés et les per­sonnes qui les accom­plissent à une qua­lité com­mune.

Que pour la classe des tra­vailleurs, leur appar­te­nance de classe soit actuel­le­ment une contrainte exté­rieure, que leur unité n’existe qu’objectivée dans le capi­tal et que celle-ci ne soit pour eux que divi­sions, que leur seule unité soit celle de leur abo­li­tion ne sont pas des choses vaines quant à la société qui est alors pro­duite dans les luttes de la com­mu­ni­sa­tion. Il n’en sor­tira pas une unité abs­traite du tra­vail social. Dans le cours de la com­mu­ni­sa­tion, ce n’est pas seule­ment comme forme (échange) que la valeur est détruite mais comme sub­stance (tra­vail abstrait).

Non seule­ment les échanges sont abo­lis comme dérou­le­ment et arme de la révo­lu­tion, mais encore la sub­stance même de ces échanges : une qua­lité com­mune de toutes ces acti­vi­tés. La pro­priété et la divi­sion manu­fac­tu­rière et sociale du tra­vail sans les­quelles il n’y a ni valeur, ni échange sont non seule­ment atta­quées comme des carac­tères du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, mais aussi, simul­ta­né­ment, à l’intérieur même du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire. Celui-ci se consti­tue dans le mou­ve­ment unique de la coïn­ci­dence du chan­ge­ment des cir­cons­tances et de l’activité humaine ou auto­chan­ge­ment, c’est-à-dire comme pra­tique révo­lu­tion­naire. A l’intérieur de la pra­tique révo­lu­tion­naire, le risque et le conflit sur la pro­priété c’est la socia­li­sa­tion ; la divi­sion du tra­vail est éga­le­ment un enjeu pra­tique : le risque interne de la divi­sion du tra­vail selon des capa­ci­tés pro­fes­sion­nelles acquises existe, à l’intérieur du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, sous la forme de l’injonction d’un com­bat à mener avec « effi­ca­cité ». Les savoir faire se trans­mettent, cir­culent et s’acquièrent très rapi­de­ment dans cer­taines cir­cons­tances, de très nom­breuses per­sonnes les pos­sèdent sans en être des « pro­fes­sion­nels ». C’est dans l’autotransformation des indi­vi­dus que réside l’efficacité de la lutte contre tous les rap­ports de pro­duc­tion capi­ta­liste, et non la lutte « effi­cace » qui auto­ri­se­rait ensuite cette autotransformation.

Consi­dé­rer la révo­lu­tion comme conjonc­ture, c’est en pre­mier lieu la consi­dé­rer comme le pro­cès de dépas­se­ment de deux contra­dic­tions dis­tinctes mais tou­jours déjà jointes et se consti­tuant comme contra­dic­tions l’une par l’autre : la contra­dic­tion entre le pro­lé­ta­riat et le capi­tal, la contra­dic­tion entre les femmes et les hommes (cf. « Tel Quel » in TC 24 et « Conjonc­ture » in Sic 2)[3]. Si les femmes ne veulent pas res­ter ce qu’elles sont c’est que leur propre situa­tion est une contra­dic­tion dans et pour le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste lui-même : le tra­vail comme pro­blème ; la popu­la­tion comme prin­ci­pale force pro­duc­tive dans le capi­ta­lisme ne va pas de soi[4]. Mais le tra­vail comme pro­blème ne prend pas la forme de la lutte des femmes, il est, dans la révo­lu­tion, la lutte des femmes contre leur propre défi­ni­tion et assi­gna­tion en tant que telles. Cette lutte est une déter­mi­na­tion essen­tielle consti­tuant la com­mu­ni­sa­tion. Tout cela exis­tera, contre les hommes, sur une mul­ti­pli­cité de front de lutte à l’intérieur du pro­ces­sus révo­lu­tion­naire. C’est dans son carac­tère concret, immé­diat, que cette contra­dic­tion entre hommes et femmes s’impose dans la réus­site de la com­mu­ni­sa­tion contre ce que ce rap­port implique de vio­lence, d’invisibilisation, d’assignation à une place de subor­di­na­tion natu­relle rele­vant de l’ « être » même des « per­sonnes » : la fameuse « divi­sion natu­relle du tra­vail ». Dans un mode de pro­duc­tion qui sépare la pro­duc­tion de la repro­duc­tion, dans lequel toute la pro­duc­tion est des­ti­née à la vente, la pro­duc­tion et le mar­ché défi­nissent le carac­tère social de cette pro­duc­tion comme publique Il s’ensuit que, dans la mar­chan­dise, si la dis­tinc­tion de genres peut être pro­cla­mée comme non per­ti­nente inté­rieu­re­ment à la chose, c’est que l’existence même de la mar­chan­dise la pré­sup­pose. Dans la contra­dic­tion entre les hommes et les femmes, la lutte non seule­ment contre la dis­tinc­tion du public et du privé mais contre leur exis­tence même est, en tant que telle, une attaque pra­tique de la mar­chan­dise et de la valeur qui est détruite par tous ses bouts.

Dans la com­mu­ni­sa­tion, toutes les contra­dic­tions s’entremêlent dans les néces­si­tés de la lutte, le com­mu­nisme s’y pro­duit contre le capi­tal dans les termes même des contra­dic­tions de toutes ses ins­tances et non comme sys­tème. Dans ce cours, chaque acti­vité est par­ti­cu­lière mais aucune n’existe comme défi­nie en elle-même à côté d’autres acti­vi­tés pareille­ment exis­tantes. Dans le cours de la lutte qui est son unité se crée une acti­vité humaine infi­nie et sécable en uni­tés dis­tinctes. Tout n’est pas dans tout, mais la tota­lité n’acquiert aucune exis­tence indé­pen­dante de ce qui la consti­tue. Dans ce cours, chaque acti­vité a des résul­tats concrets ou abs­traits, mais ces résul­tats ne sont jamais des « pro­duits » pour les­quels se pose­rait la ques­tion de leur appro­pria­tion ou de leur ces­sion sous quelque moda­lité que cela soit. C’est ainsi, direc­te­ment comme mesures com­mu­nistes, que l’on entre en contra­dic­tion avec la valeur comme forme et comme sub­stance. C’est-à-dire contre la forme sociale du pro­duit du tra­vail comme mar­chan­dise qui est valeur d’usage et valeur. Dans le cours même de la révo­lu­tion toute acti­vité est déter­mi­née et déter­mi­nante dans le flux continu de la pra­tique révolutionnaire.

Dans le com­mu­nisme, tel qu’il se construit dans la com­mu­ni­sa­tion et en sort, les acti­vi­tés ne dif­fé­rent pas en quan­tité, mais en qua­lité. Le com­mu­nisme peut être une « éco­no­mie de temps » et une dis­tri­bu­tion de ce temps. Mais le temps ne mesure aucune rela­tion entre les acti­vi­tés et / ou leurs « pro­duits ». C’est la qua­lité, c’est-à-dire le but spé­ci­fique de telle ou telle acti­vité qui est déter­mi­nant et le carac­tère social de celle-ci n’a pas à être prouvé : son effec­tua­tion contient son rap­port aux autres acti­vi­tés, elle est sa propre média­tion. Si l’on sup­prime l’échange et que l’on qua­li­fie de tra­vail abs­trait la sub­stance de cette acti­vité glo­bale de la société qui est répar­tie, l’erreur consiste à iden­ti­fier pour tou­jours répar­ti­tion des acti­vi­tés et sub­stance com­mune de ces acti­vi­tés. Pro­duc­tion sociale et valeur ne sont pas syno­nymes, le com­mu­nisme ne serait pas la pre­mière forme his­to­rique, où, comme écrit Marx à pro­pos du féo­da­lisme : « La forme natu­relle du tra­vail, sa par­ti­cu­la­rité – et non sa géné­ra­lité, son carac­tère abs­trait, comme dans la pro­duc­tion mar­chande – en est aussi la forme sociale. La cor­vée est tout aussi bien mesu­rée par le temps de tra­vail qui pro­duit des mar­chan­dises ; mais chaque cor­véable sait fort bien, sans recou­rir à Adam Smith, que c’est une quan­tité déter­mi­née de sa force de tra­vail per­son­nelle qu’il dépense au ser­vice de son maître » (Marx, Le Capi­tal, t.1, p.89).

On ne répar­tit plus le temps de tra­vail social dis­po­nible (ce qui par là même est la dis­pa­ri­tion de ces notions) entre des acti­vi­tés exis­tant comme mesu­rables selon une norme com­mune, c’est l’effectuation même des acti­vi­tés, chaque acti­vité pro­duc­tive dans son pro­cès qui est répar­ti­tion du temps. Chaque acti­vité contient et rend effec­tives et néces­saires ses déter­mi­na­tions, c’est-à-dire l’existence de toutes les autres acti­vi­tés. Sa forme natu­relle est sa forme sociale, chaque indi­vidu n’a pas besoin d’Adam Smith pour savoir que dans ce temps c’est de son acti­vité dont il s’agit.

On peut déduire du cours de la com­mu­ni­sa­tion que dans le com­mu­nisme ce n’est plus l’économie, et donc la pro­duc­tion comme acti­vité sépa­rée qui déter­mine des rap­ports qui deviennent immé­dia­te­ment sociaux, il n’en reste pas moins que la ritour­nelle du « il fau­dra bien pro­duire » revient de façon lan­ci­nante, et avec elle la ritour­nelle du « il fau­dra bien que les femmes fassent des enfants », et donc la ques­tion de l’abolition de la valeur, des genres et des classes, et au bout du compte cette chose inima­gi­nable que sont les « indi­vi­dus immé­dia­te­ment sociaux ». Ce bon sens plein de réa­lisme et de pieds sur terre n’est que le résul­tat idéo­lo­gique des rap­ports sociaux exis­tants : naturalisation-objectivation.

La com­mu­ni­sa­tion comme conjonc­ture révo­lu­tion­naire, à sup­po­ser qu’elle par­vienne à exis­ter, c’est une lutte révo­lu­tion­naire qui détruit les rap­ports sociaux exis­tants, et s’exerce dans une mul­ti­pli­cité de conflits. Si, à par­tir du cycle de luttes actuel, nous pou­vons par­ler de com­mu­ni­sa­tion, c’est aussi parce qu’il n’y a plus aucun pré­sup­posé com­mu­nau­taire qui serait une unité de la classe hors de cette lutte et qui don­ne­rait d’emblée son carac­tère col­lec­tif à une pro­duc­tion sup­po­sée « com­mu­niste ». Lorsque nous disons « le com­mu­nisme n’est pas un mode de pro­duc­tion », ce que nous disons, c’est que la com­mu­ni­sa­tion comme lutte révo­lu­tion­naire détruit le rôle défi­ni­toire de la pro­duc­tion. Si on pra­tique la gra­tuité et le don sans retour entre révo­lu­tion­naires, c’est à la fois pour court-circuiter l’échange capi­ta­liste et pour conti­nuer à « pro­duire », c’est-à-dire concrè­te­ment s’approvisionner, avoir des matières pre­mières, des armes, de la nour­ri­ture, etc., c’est-à-dire à assu­rer la sur­vie des révo­lu­tion­naires et celle de la lutte. A mesure qu’on défi­nit des objec­tifs, des enne­mis à abattre, des manières de faire, on défi­nit de nou­velles néces­si­tés. Les enjeux qui sont posés sont des enjeux vitaux, des ques­tions de vie ou de mort. Dès lors ce sont tous les rap­ports sociaux, leur hié­rar­chie et la dis­tinc­tion des sphères publiques et pri­vées qui sont atta­qués. Dans le même temps, ce sont les néces­si­tés de la lutte qui struc­turent les acti­vi­tés entre elles. La com­mu­ni­sa­tion n’a pas pour objet immé­diat de construire une « société com­mu­niste », mais elle crée comme outil de lutte des rap­ports com­mu­nistes entre les indi­vi­dus.

Avec l’abolition de l’échange et de la valeur, c’est aussi la dif­fé­rence entre tra­vail pro­duc­tif et non-productif qui dis­pa­raît et par la lutte des femmes l’abolition des sphères publique et pri­vée, l’abolition des genres[5]. La lutte des femmes est acti­vité révo­lu­tion­naire, elle se fait aussi bien en impo­sant d’autres manières de pro­duire (la forme même du tra­vail mas­cu­lin — ou fémi­nin) qu’en niant la dis­tinc­tion consti­tu­tive pro­duc­tion / repro­duc­tion et leur assi­gna­tion sociale. Le cours même de la com­mu­ni­sa­tion avec ses contra­dic­tions signi­fie d’une part que l’on n’a plus une com­mu­nauté pré­sup­po­sée s’emparant de moyens de pro­duc­tion et lut­tant pour sa libé­ra­tion à par­tir de sa propre pré­sup­po­si­tion, mais aussi, d’autre part, que la « com­mu­nauté » (l’être ensemble) qui se consti­tue dans l’activité révo­lu­tion­naire n’a aucune exis­tence autre que les acti­vi­tés qui la tissent. Elle n’est jamais pré­sup­po­sée, elle n’est jamais une condi­tion de l’effectuation de ces acti­vi­tés, une garan­tie de leur sub­stance commune.

Dès lors qu’il y a empa­re­ment des moyens de pro­duc­tion, ce n’est plus comme forces de tra­vail indi­vi­duelles que les pro­lé­taires entrent dans un lieu de pro­duc­tion, mais comme révo­lu­tion­naires. La néces­sité qui les pousse à s’emparer de ces moyens de pro­duc­tion n’est plus celle de la pro­duc­tion de mar­chan­dises et de valeur avec der­rière elle la repro­duc­tion des rap­ports sociaux, la néces­sité pour eux de vendre leur force de tra­vail, mais la néces­sité de la sur­vie des révo­lu­tion­naires (tra­vailleurs pro­duc­tifs ou non) et de la conser­va­tion et exten­sion de leur lutte. Ce sont les néces­si­tés de la lutte qui défi­nissent ce qui est à pro­duire ou non, la pro­duc­tion devient une acti­vité révo­lu­tion­naire parmi d’autres, c’est l’objet de la lutte révo­lu­tion­naire de la rendre telle. Cela implique la mise en rap­port du lieu de pro­duc­tion avec toutes les autres acti­vi­tés (double néces­sité : faire cir­cu­ler les « pro­duits » et ne pas res­ter isolé sous peine d’écrasement par la répres­sion ou les rap­ports mar­chands), et donc la néga­tion de la pro­duc­tion comme moment séparé de l’activité, néga­tion de la sépa­ra­tion entre tra­vailleurs et non-travailleurs, abo­li­tion de la dis­tinc­tion entre tra­vail pro­duc­tif et non-productif, trans­for­ma­tion des formes gen­rées et hié­rar­chiques de l’organisation du tra­vail, etc. Tout cela n’est rien d’autre que l’établissement de rap­ports com­mu­nistes entre les individus.

Le but spé­ci­fique de toute acti­vité ne peut être atteint que dans et par une autre acti­vité : on tra­vaille tou­jours pour autre chose, et on a tou­jours besoin d’autre chose pour tra­vailler. Ceci n’est pas une média­tion entre les acti­vi­tés, c’est ce qui les carac­té­rise comme acti­vi­tés, c’est leur néces­sité propre qui les fait exis­ter comme telles et qui assure le lien entre elles. D’où il n’y a pas oppo­si­tion entre « pro­duire – faire – pour soi » et « pro­duire – faire – pour les autres », il n’y a que l’articulation des acti­vi­tés. Il faut se débar­ras­ser de l’illusion d’un début, l’illusion du moment-origine de la décision.

Si l’individu et la com­mu­nauté sont pen­sés simul­ta­né­ment, c’est la déter­mi­na­tion de l’individu par son rap­port aux autres qui peut légi­ti­me­ment appa­raître, car le rap­port avec les autres est ma défi­ni­tion. Les autres existent comme néces­sité, pour moi, de ma propre exis­tence, mon acti­vité inclut leur exis­tence et celle-ci est une déter­mi­na­tion néces­saire de la mienne, sa défi­ni­tion. Tel indi­vidu, telle com­mu­nauté, telle déter­mi­na­tion : j’aurai peut-être envie de par­ler du « sens de la vie », mais s’il y a des choses à faire, je les ferai. Tout cela peut cho­quer si on pro­pulse dans le com­mu­nisme le rêve de l’individu actuel. Cepen­dant, la déter­mi­na­tion, pour cha­cun, est là, elle n’est rien d’autre que l’ensemble de ses rap­ports qui le défi­nit en tant qu’individu et c’est dans cet ensemble que l’activité humaine devient infinie.

L’immédiateté sociale de l’individu n’est pas une trans­pa­rence tota­li­taire. La société n’étant plus une abs­trac­tion face à l’individu sa vie indi­vi­duelle dans ce qu’elle peut avoir de plus sin­gu­lier dans son effec­tua­tion est la mani­fes­ta­tion sin­gu­lière, dans sa sin­gu­la­rité même irré­duc­tible, de la vie sociale. Inver­se­ment toutes les acti­vi­tés col­lec­tives ne peuvent plus être dis­tin­guées selon les cri­tères d’un côté de la « contrainte » et de la « dis­ci­pline », de l’autre du « temps libre ». Toutes les « mani­fes­ta­tions de la vie accom­plie avec d’autres et en même temps qu’eux » (Marx, Manus­crits de1844, Ed. Soc., p.89), y com­pris celles que l’on appe­lait « pro­duc­tion » sont redé­fi­nies, décons­truites, recons­truites. L’immédiateté sociale est quelque chose de concret dans cette trans­for­ma­tion des pro­cé­dés et dis­po­si­tifs maté­riels de la vie col­lec­tive. Tout pro­cédé de pro­duc­tion trans­porte avec lui et objec­tive des rap­ports sociaux de classes et genres. La « pro­duc­tion com­mu­niste » est radi­ca­le­ment impen­sable à par­tir des branches pro­duc­tives, sphères sociales et pro­cé­dés tech­niques actuels. Cette des­truc­tion est une arme néces­saire dans la lutte révolutionnaire.

La déter­mi­na­tion dont nous par­lions n’a rien à voir avec les tâches répu­tées « ennuyeuses » qu’il fau­drait mesu­rer et nous répar­tir. Com­ment juger les tâches dans une société com­mu­niste à par­tir de leur maté­ria­lité et de leur mode d’effectuation actuelles ? Comme s’il y avait des tâches exis­tant en soi, telles qu’en elles-mêmes, inva­riantes. Chaque société défi­nit ses tâches ennuyeuses et désa­gréables ou n’en défi­nit pas, en même temps que la maté­ria­lité des opé­ra­tions et le sta­tut social de ceux ou celles qui les effec­tuent. Faire un bar­be­cue pour les copains n’a rien d’ennuyeux, faire les courses et la cui­sine tous les jours, oui. Les taches ennuyeuses actuelles ont une pro­pen­sion cer­taine à être domes­tiques et fémi­nines. L’ennuyeux n’est pas for­cé­ment le répé­ti­tif, mais il est sur­ement lié à la divi­sion du tra­vail et d’autant plus sur­ement quand cette divi­sion s’incarne comme acti­vi­tés natu­relles d’un groupe de per­sonnes, des femmes. La ques­tion n’est pas de répar­tir les tâches ennuyeuses ni même de tra­vailler à leur sup­pres­sion ce qui sup­pose que ces tâches le sont par nature, mais de sup­pri­mer les situa­tions ennuyeuses et nous pou­vons être cer­tain que dans la com­mu­ni­sa­tion cela ne pas­sera pas inaperçu : entre autres dans les comptes à régler entre hommes et femmes. L’activité révo­lu­tion­naire comme coïn­ci­dence du chan­ge­ment des cir­cons­tances et de l’autotransformation ou chan­ge­ment de soi risque de ne pas être irénique.

Mais même cette approche de la des­truc­tion de la valeur à par­tir de la com­mu­ni­sa­tion pour­rait être encore idéale et nor­ma­tive si on ne la fon­dait pas sur les contra­dic­tions de la valeur comme capi­tal et leurs déve­lop­pe­ments actuels. Si le com­mu­nisme est des­truc­tion de la valeur, de par le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire dont il est issu, ce der­nier est lui-même un dépas­se­ment pro­duit.

2) L’exploitation : un pro­cès contra­dic­toire de la valeur

Le pro­lé­taire appa­rait sur le mar­ché comme un échan­giste bien par­ti­cu­lier, por­teur d’une mar­chan­dise bien par­ti­cu­lière : la force de tra­vail. L’ouvrier vend cette mar­chan­dise et le capi­ta­liste l’achète à sa valeur, le coût de sa repro­duc­tion, et l’utilise ensuite comme n’importe quelle mar­chan­dise dont il s’est porté acqué­reur en en consom­mant la valeur d’usage : le tra­vail. « L’échange entre le capi­ta­liste et l’ouvrier cor­res­pond donc tout à fait aux lois de l’échange qui plus est, c’en est l’ultime éla­bo­ra­tion. Tant que la force de tra­vail ne s’échange pas elle même, la pro­duc­tion ne repose pas encore sur l’échange. La valeur d’usage reçue en échange, par le capi­ta­liste, à savoir la force de tra­vail, est l’élément direct de la valo­ri­sa­tion, la mesure de celle ci est le tra­vail vivant et le temps de tra­vail. Mais qui plus est, cette valeur d’usage crée plus de temps de tra­vail qu’il n’en est maté­ria­lisé dans la force de tra­vail. Ainsi donc en échan­geant la force de tra­vail à titre d’équivalent, le capi­tal reçoit en échange sans four­nir d’équivalent le temps de tra­vail qui dépasse celui qui est contenu dans la force de tra­vail. C’est l’appropriation du temps de tra­vail d’autrui sans équi­valent, grâce au sys­tème for­mel de l’échange. L’échange devient pure­ment for­mel et, lors de l’évolution ulté­rieure du capi­tal, on voit dis­pa­raître jusqu’à l’apparence selon laquelle le capi­tal échange autre chose contre la force de tra­vail que le propre tra­vail objec­tivé de celle ci, et, par consé­quent qu’il échange quoi que ce soit. » (Fon­de­ments, t.2, p.189).

Ce n’est pas en tant qu’échangistes que pro­lé­taires et capi­ta­listes se font face mais en tant que pôles d’un rap­port social, en tant que classes.

Ce pre­mier moment de la rela­tion entre le tra­vail et le capi­tal dans lequel le sys­tème de l’échange et de la valeur se contre­dit dans l’existence du pro­lé­taire en condi­tionne un second. Pour com­prendre l’abolition de la valeur dans son propre mou­ve­ment à par­tir d’elle-même et non comme une néces­sité tau­to­lo­gique du com­mu­nisme ou la consé­quence de la meilleure ana­lyse de la valeur, il faut consi­dé­rer le mou­ve­ment d’ensemble qui passe de l’achat-vente de la force de tra­vail à la sub­somp­tion du tra­vail sous le capi­tal (nous ver­rons plus loin ce qu’il se passe dans le troi­sième moment de l’exploitation, celui du renou­vel­le­ment du rap­port). Dans ce deuxième moment, le cœur de la ques­tion se situe dans le fait que l’accumulation du capi­tal se meut dans une contra­dic­tion qui fait que le tra­vail pro­duc­teur de mar­chan­dises devient dans le pro­cès de pro­duc­tion immé­diat, tra­vail social. Si la com­mu­ni­sa­tion est des­truc­tion de la valeur, ce n’est pas parce que le pro­lé­taire ne pro­duit pas de mar­chan­dise pour lui même (pro­prié­taire), mais parce qu’il est engagé dans une contra­dic­tion où le tra­vail, pro­duc­teur de ces mar­chan­dises qui lui échappent, fonc­tionne comme tra­vail social de par son mode même d’exploitation et que ceci est une contra­dic­tion entre des classes posée dès le pre­mier moment de l’échange.

« Dans l’échange direct entre pro­duc­teurs, le tra­vail indi­vi­duel immé­diat se trouve réa­lisé dans un pro­duit par­ti­cu­lier (et non dans une par­tie du pro­duit), et son carac­tère social com­mun — objec­ti­va­tion du tra­vail géné­ral et satis­fac­tion du besoin géné­ral — n’est posé qu’au tra­vers de l’échange. C’est le contraire qui se pro­duit dans le pro­cès de pro­duc­tion de la grande indus­trie (sou­li­gné par nous).» (Fon­de­ments, t. 2, p. 227).

« Cette pro­mo­tion du tra­vail immé­diat au rang de tra­vail social montre que le tra­vail isolé est réduit à l’impuissance vis à vis de ce que le capi­tal repré­sente et concentre de forces col­lec­tives et géné­rales » (Fon­de­ments, t.2 p. 215). L’échelle à laquelle opère néces­sai­re­ment le capi­tal trans­forme qua­li­ta­ti­ve­ment le tra­vail mis en œuvre. « Les lois de la pro­duc­tion de la valeur ne se réa­lisent com­plè­te­ment que pour le capi­ta­liste qui exploite col­lec­ti­ve­ment beau­coup d’ouvriers et met ainsi en mou­ve­ment du tra­vail social moyen (sou­li­gné par nous) » (Le Capi­tal, t.2, p. 17).

Cette pro­mo­tion est bien réelle et effec­tive, mais seule­ment dans la mesure où le tra­vail devient un mode d’existence du capi­tal. D’une part, il est dans la nature de la valeur de se pré­sen­ter comme une exté­rio­rité vis-à-vis de la pro­duc­tion, d’autre part, il est dans la nature du capi­tal d’être un pro­cès de pro­duc­tion met­tant en œuvre un tra­vail social, mais cela uni­que­ment à par­tir du moment où, dans la coopé­ra­tion, le tra­vail est un mode par­ti­cu­lier d’existence du capi­tal. Telle est de façon interne la contra­dic­tion de la chose, selon ses propres déter­mi­na­tions et sa propre effec­ti­vité. Le tra­vail pro­duc­tif existe comme tra­vail social mais seule­ment de façon contra­dic­toire dans la mesure où ce carac­tère social n’existe que dans son objec­ti­va­tion face à lui dans le capi­tal. C’est le rap­port d’exploitation.

Ce n’est pas, en eux-mêmes et pour eux-mêmes, « cha­cun de ses membres pris à part », ni même l’ensemble de la force de tra­vail enga­gée dans le pro­cès de pro­duc­tion, qui devient « tra­vail social », mais c’est le capi­tal à par­tir du moment où il absorbe la valeur d’usage de la force de tra­vail. Les forces sociales du tra­vail n’existent jamais pour les tra­vailleurs eux-mêmes, elles ne sont pas une déter­mi­na­tion des tra­vailleurs, qu’ils soient consi­dé­rés indi­vi­duel­le­ment ou même comme col­lec­ti­vité de tra­vail. Le tra­vailleur social n’existe que comme forme du capi­tal, il n’est pas un carac­té­ris­tique propre du tra­vail face au capi­tal. C’est dans la coopé­ra­tion que s’effectue cette pro­mo­tion, mais là, les tra­vailleurs ont cessé de s’appartenir.

Cepen­dant, le tra­vail pro­duc­tif fait tou­jours face au capi­tal en tant que tra­vail des ouvriers indi­vi­duels, et cela quelles que soient les com­bi­nai­sons sociales dans les­quelles ces ouvriers entrent dans le pro­cès de pro­duc­tion : « Tan­dis que le capi­tal s’oppose comme force sociale du tra­vail, aux ouvriers, le tra­vail pro­duc­tif, lui, se mani­feste tou­jours face au capi­tal comme tra­vail des ouvriers indi­vi­duels. » (Un Cha­pitre inédit, p. 254). Repre­nant le même pas­sage dans les Théo­ries sur le plus-value (Ed Soc, t. 1, p. 461), Marx ajoute : « En tant qu’il pro­duit de la valeur, le tra­vail reste donc tou­jours tra­vail de l’individu qui n’est exprimé qu’en géné­ral. » En cela, la pro­mo­tion du tra­vail indi­vi­duel en tra­vail social est, dans le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, une ten­dance.

Non seule­ment le capi­tal agglo­mère la diver­sité et la sin­gu­la­rité des tra­vaux indi­vi­duels mais encore son mou­ve­ment de concen­tra­tion est aussi un mou­ve­ment de répul­sion, de créa­tion conti­nuelle de diver­si­tés. Dans la coopé­ra­tion, le capi­tal ne fait pas que réunir, il indi­vi­dua­lise. En cela, la loi est une ten­dance, mais que ce soit le mou­ve­ment propre de la loi ou ce qui le contre­carre, la cause est iden­tique : une néga­tion du tra­vail indi­vi­duel, en tant qu’activité propre du tra­vailleur, dans le tra­vail social. Il ne s’agit pas d’une res­tric­tion en réfé­rence à un absolu du tra­vail social, hors de toute his­toire et de tout mode de pro­duc­tion. Le capi­tal ne tend pas à quelque chose sans pou­voir le réa­li­ser, c’est son propre mode de réa­li­sa­tion de cette chose qui pro­duit et résulte d’effets contraires. Les « limites » vers les­quelles tend le mou­ve­ment du mode de pro­duc­tion (sa dyna­mique) ne sont donc pas une ques­tion d’échelle, de seuil à atteindre. Si la ten­dance ne peut fran­chir ces limites, c’est qu’elles lui sont inté­rieures, et comme telles jamais ren­con­trées : dans son mou­ve­ment elle les porte avec soi.

Pre­miè­re­ment, on a rapi­de­ment dit au-dessus que pour sai­sir l’abolition de la valeur et de l’échange à par­tir d’eux-mêmes et comme lutte des classes, il fal­lait d’abord consi­dé­rer les pro­lé­taires dans leur situa­tion de non-échangistes, ce pre­mier aspect repo­sait sur l’échange du tra­vail vivant contre du tra­vail objec­tivé, échange dans lequel en défi­ni­tive le capi­ta­liste ne fai­sait que remettre à l’ouvrier une par­tie de son tra­vail pré­cé­dem­ment objec­tivé. En abo­lis­sant le capi­tal, le pro­lé­ta­riat ne libère pas le tra­vail, il abo­lit un cer­tain type de rap­port de l’activité à elle même, où son propre renou­vel­le­ment, le propre mou­ve­ment dans lequel elle était sa base même, était sépa­ra­tion entre elle même comme acti­vité immé­diate et elle même comme acti­vité objec­ti­vée, au repos.

Deuxiè­me­ment, le capi­tal ne met en œuvre du tra­vail promu au rang de tra­vail social que dans la mesure où ce tra­vail n’est tel qu’en ayant ce carac­tère social objec­tivé en face de lui, ce n’est que dans ce rap­port (et par lui) qu’on peut le qua­li­fier de tra­vail direc­te­ment social. C’est éga­le­ment pour cela que cette socia­li­sa­tion est une ten­dance contra­dic­toire et que le tra­vail non seule­ment ne peut se faire valoir immé­dia­te­ment comme tel contre le capi­tal mais encore que c’est comme capi­tal qu’il l’est, d’où la contra­dic­tion inhé­rente à la chose, c’est-à-dire à l’intérieur de l’échange, car le rap­port de valeur est et demeure le rap­port entre le tra­vail indi­vi­duel et sa déter­mi­na­tion sociale. Le déve­lop­pe­ment du pro­cès de pro­duc­tion immé­diat (unité du pro­cès de tra­vail et du pro­cès de valo­ri­sa­tion) pro­meut le tra­vail immé­diat au rang de tra­vail social dans la mesure seule­ment où ce carac­tère social s’objective en face de lui. Ce n’est que dans ce rap­port qu’on peut qua­li­fier le tra­vail de direc­te­ment social.

Ce double aspect de la contra­dic­tion de la valeur à elle-même dans l’existence du pro­lé­ta­riat ne se com­pose pas de deux moments indif­fé­rents: achat-vente et sub­somp­tion. Ces deux moments n’existent que l’un par l’autre. Avec la cadu­cité du pro­gram­ma­tisme, avec les acti­vi­tés d’écart qui annoncent la pro­duc­tion de l’appartenance de classe comme contrainte exté­rieure à l’intérieur même de la lutte de classe, ces deux moments, pris dans leur néces­saire connexion, recouvrent les deux moments de l’échange entre le tra­vail et le capi­tal et par là impliquent le troi­sième : leur repro­duc­tion, donc la repro­duc­tion du rap­port social capi­ta­liste. C’est l’achat-vente de la force de tra­vail, la ces­sion au capi­ta­liste de la valeur d’usage de la mar­chan­dise force de tra­vail, c’est-à-dire le rap­port d’exploitation entre le pro­lé­ta­riat et le capi­tal qui sont la rai­son d’être et la défi­ni­tion de cette pro­mo­tion du tra­vail indi­vi­duel au rang de tra­vail social et c’est comme capa­cité du rap­port d’exploitation à se repro­duire que cette pro­mo­tion est une contra­dic­tion. C’est par là que pro­fon­dé­ment s’établit que la des­truc­tion de la valeur est ins­crite dans l’abolition révo­lu­tion­naire de la contra­dic­tion qui oppose le pro­lé­ta­riat au capi­tal.

Cette des­truc­tion de la valeur, c’est la dés­in­té­gra­tion de l’économie. Il n’y a de réa­lité éco­no­mique qu’avec le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Il n’y a consti­tu­tion de l’économie comme réa­lité et dyna­mique de la repro­duc­tion des rap­ports sociaux que dans la sépa­ra­tion totale du tra­vail et de ses condi­tions objec­tives et la dis­so­lu­tion de l’appartenance à une com­mu­nauté comme pré­sup­po­si­tion du tra­vail de l’individu, qui membre d’une com­mu­nauté tra­vaillait comme tel. L’économie est ce moment des rap­ports de pro­duc­tion où toutes les condi­tions objec­tives du tra­vail se dressent face au tra­vail, dans leur sépa­ra­tion d’avec lui, comme la néces­sité de la repro­duc­tion du rap­port. C’est une néces­sité qui appa­raît ins­crite dans les choses.

Le tra­vail, la pro­duc­tion, l’échange, la divi­sion du tra­vail, la pro­priété, la valeur …, toutes ces caté­go­ries posent la coïn­ci­dence entre l’activité sociale et l’activité indi­vi­duelle ou sin­gu­lière, comme réa­li­sée dans l’activité des indi­vi­dus sin­gu­liers au moment même où ils ne s’appartiennent plus. Le capi­tal a élevé l’activité indi­vi­duelle au rang d’activité sociale dans la mesure seule­ment où la pre­mière est sub­su­mée sous la seconde, où elle est abo­lie en tant que telle. C’est seule­ment parce qu’elle a une forme auto­no­mi­sée que l’activité sociale donne sa propre iden­tité à l’activité indi­vi­duelle. Ces caté­go­ries ne peuvent deve­nir et ne sont cette tota­lité des rap­ports sociaux que dans la mesure où elles en sont la forme auto­no­mi­sée face aux indi­vi­dus qu’elles ren­voient à leur dis­per­sion et à leur insi­gni­fiance sin­gu­lières. Le capi­tal a aboli la sépa­ra­tion entre l’activité indi­vi­duelle et les formes sociales de cette acti­vité à l’intérieur de la sépa­ra­tion elle-même, c’est-à-dire dans l’autonomisation en éco­no­mie de toutes les caté­go­ries de l’activité des hommes en tant qu’êtres objec­tifs. Les caté­go­ries du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste sont une coïn­ci­dence du par­ti­cu­lier et du géné­ral, mais dans la sub­somp­tion du pre­mier sous le second. C’est en cela que la non-coïncidence consti­tu­tive de la valeur, du tra­vail et de l’économie (même si ces caté­go­ries ne sont pas tou­jours coexis­tantes dans tous les modes de pro­duc­tion) entre en contra­dic­tion avec elle-même.

Dans le cycle de luttes actuel, on ne peut en res­ter à une simple oppo­si­tion terme à terme entre le carac­tère isolé du tra­vailleur pour lui-même, et le carac­tère social de son acti­vité comme acti­vité du capi­tal, en consi­dé­rant cha­cun de ses termes comme sim­ple­ment rele­vant d’un moment dif­fé­rent de l’échange entre l’ouvrier et le capi­tal. Cette oppo­si­tion repose en fait sur une dyna­mique, celle de la défi­ni­tion même de la valeur : « En tant qu’il pro­duit de la valeur, le tra­vail reste tou­jours tra­vail de l’individu qui n’est exprimé qu’en géné­ral. » C’est là où pré­ci­sé­ment, dans le pro­cès de pro­duc­tion du capi­tal, des « pro­blèmes » com­mencent à se poser quant à cette dyna­mique, et que ces pro­blèmes consistent jus­te­ment à ne pas lais­ser tel quel le rap­port entre le tra­vail de l’individu et son expres­sion sociale comme valeur. Cette oppo­si­tion terme à terme est médiée, le moyen terme c’est la valeur. Les termes de cette oppo­si­tion (tra­vail indi­vi­duel / tra­vail social comme déter­mi­na­tion du capi­tal) sont le mou­ve­ment de la valeur : « le tra­vail de l’individu exprimé en géné­ral ». Dans le capi­tal, ce mou­ve­ment de la valeur parce que défini et exis­tant comme rap­port d’exploitation devient une contra­dic­tion pour lui-même et il le devient comme contra­dic­tion de classes.

3) Le cycle de luttes actuel et la des­truc­tion de la valeur

La des­truc­tion de la valeur et de l’échange se joue dans la contra­dic­tion que devient pour le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste l’extériorisation du carac­tère social de l’activité. Cette contra­dic­tion que dans le pro­gram­ma­tisme le pro­lé­ta­riat pou­vait récu­pé­rer en lui comme repré­sen­tant du tra­vail social, devient, dans le cycle de luttes actuel, une contra­dic­tion du pro­lé­ta­riat à sa propre exis­tence comme classe face au capital.

Il faut reve­nir aux trois moments de l’exploitation. Dans le pre­mier moment (l’achat-vente de la force de tra­vail), le tra­vail pro­duc­tif fait face au capi­tal comme tra­vail du tra­vailleur indi­vi­duel isolé. Dans le deuxième moment, le capi­tal est le pro­cès de consom­ma­tion de la valeur d’usage de la force de tra­vail : le tra­vail vivant. Cette valeur d’usage appar­tient au capi­tal et déve­loppe ses forces sociales comme forces sociales du capi­tal, sa socia­li­sa­tion n’est pas celle du tra­vailleur mais pro­priété du capi­tal, qui ne paie pas cette force de tra­vail sociale, cela est inhé­rent au rap­port sala­rial. Le tra­vail indi­vi­duel exprimé en géné­ral, le rap­port même de la valeur, est devenu rap­port entre des classes. Le troi­sième moment est celui de la trans­for­ma­tion de la plus-value en capi­tal addi­tion­nel. Ce moment est celui où l’accumulation du capi­tal trans­forme une par­tie de la classe ouvrière en sur­nu­mé­raire, où, plus géné­ra­le­ment, du tra­vail néces­saire est libéré et trans­formé en sur­tra­vail. C’est le moment où l’objectivation des forces sociales du tra­vail dans le capi­tal contre­dit le tra­vail immé­diat comme mesure de la valeur et le vol du temps de tra­vail comme celle de la valorisation.

On sait que le tra­vail socia­lisé ne l’est que sur une base contra­dic­toire. Tout d’abord, il s’oppose au tra­vail immé­diat pro­duc­tif de plus-value qui est tou­jours, parce que tra­vail pro­duc­tif de valeur, tra­vail de l’individu isolé deve­nant acti­vité du capi­tal. Ensuite, il est socia­lisé, non en lui-même comme tra­vail, ou comme rela­tion avec un autre tra­vail, mais comme élé­ment consti­tu­tif du capi­tal, en tant que force sociale du tra­vail objec­ti­vée et en tant que coexis­tence des tra­vaux dans le capi­tal cir­cu­lant. Il devient tra­vail social en oppo­si­tion au tra­vail immé­diat, mais dans un rap­port dont la valeur assure la connexion interne. Enfin, la trans­for­ma­tion de la plus-value en capi­tal addi­tion­nel, au tra­vers de la baisse ten­dan­cielle du taux de pro­fit, oppose à nou­veau le tra­vail immé­diat à l’accumulation de la valeur. Dans le cycle de luttes actuel, la contra­dic­tion entre les classes se situe au niveau de leur repro­duc­tion. Le troi­sième moment fait et boucle l’unité de la contra­dic­tion : la propre exis­tence sociale du pro­lé­ta­riat objec­ti­vée dans le capi­tal, face et contra­dic­toi­re­ment à lui (c’est-à-dire une contra­dic­tion de classes : l’exploitation) rend caduque son exis­tence immé­diate pour lui-même au tra­vers des lois mêmes de l’accumulation qui font du capi­tal une contra­dic­tion en pro­cès (se fon­dant sur le tra­vail / sup­pri­mant le travail).

Lorsque la contra­dic­tion se situe au niveau de la repro­duc­tion, dans cette unité des trois moments, le rap­port du tra­vail social au tra­vail pro­duc­tif de valeur et de plus-value devient lutte de classes en inté­grant la remise en cause du tra­vail pro­duc­tif, comme tra­vail indi­vi­duel tel qu’il existe pour le tra­vailleur, par le tra­vail social lui-même qui n’existe que comme force du capi­tal. Le capi­tal est, de façon contra­dic­toire au pro­lé­ta­riat, objec­ti­va­tion néces­saire des forces sociales du tra­vail, parce que le tra­vail pro­duc­tif est tra­vail indi­vi­duel (c’est le rap­port de la valeur), et la néga­tion du tra­vail pro­duc­tif immé­diat indi­vi­duel, parce que celui-ci n’est effi­cient qu’objectivé comme tra­vail social. Pour le pro­lé­ta­riat, sa propre exis­tence sociale objec­ti­vée dans le capi­tal face à lui et contra­dic­toi­re­ment à lui dans sa repro­duc­tion, rend caduque son exis­tence immé­diate pour lui-même. Parce que c’est le tra­vail qui en est l’objet, les contra­dic­tions de la valeur sont des contra­dic­tions de classes et de genres et c’est ainsi qu’elles sont objets de luttes et à régler.

Tant que l’on a une contra­dic­tion entre les hommes et les femmes qui se limite à l’inégalité, la « libé­ra­tion des femmes » est son dépas­se­ment, de même, tant que l’on a une contra­dic­tion entre le pro­lé­ta­riat et le capi­tal qui se limite aux deux pre­miers moments de l’exploitation, elle se résout comme pro­gramme de réap­pro­pria­tion par le pro­lé­ta­riat de ses forces sociales extra­néi­sées. Il faut le cycle de luttes actuel pour que le fait que le pro­lé­ta­riat ne se trouve jamais confirmé dans sa contra­dic­tion avec le capi­tal devienne quelque chose non pas que la classe com­batte, mais la propre mani­fes­ta­tion d’elle-même contre le capi­tal et que les femmes posent leur propre défi­ni­tion natu­relle comme l’objet de la contra­dic­tion qui les défi­nit. Dans le troi­sième moment de l’exploitation qui boucle la repro­duc­tion du rap­port entre les classes dans la baisse du taux de pro­fit, d’une part la contra­dic­tion entre le pro­lé­ta­riat et l’existence de ses forces sociales comme capi­tal et, d’autre part, la contra­dic­tion entre les hommes et les femmes se déter­minent réci­pro­que­ment comme, en ce qui concerne la pre­mière, incluant pour le pro­lé­ta­riat la cadu­cité de son exis­tence immé­diate pour lui-même et, pour la seconde, la remise en cause du tra­vail et de la popu­la­tion comme prin­ci­pale force pro­duc­tive. Les deux contra­dic­tions sont dis­tinctes mais ne mènent pas des vies paral­lèles. Le rap­port d’exploitation est le rap­port du capi­tal au tra­vail comme la seule valeur d’usage qui puisse lui faire face, c’est-à-dire que dans ce rap­port sont tou­jours jointes l’extorsion de plus-value et la popu­la­tion comme prin­ci­pale force pro­duc­tive, c’est-à-dire la contra­dic­tion entre le pro­lé­ta­riat et le capi­tal et la dis­tinc­tion – contra­dic­tion de genres entre hommes et femmes.

Qu’il s’agisse du pro­lé­ta­riat ou des femmes, l’unité des trois moments fait que les deux pre­miers appa­raissent dans leur unité et que le troi­sième est inclus par là dans leur contra­dic­tion. C’est la valeur qui est alors en jeu et ce qui nous fait par­ler de des­truc­tion de la valeur n’est pas ailleurs. C’est dans leur déter­mi­na­tion réci­proque comme contra­dic­tion que la contra­dic­tion entre les femmes et les hommes et entre le pro­lé­ta­riat et le capi­tal défi­nissent leur dépas­se­ment, le com­mu­nisme, comme des­truc­tion de la valeur et non la défi­ni­tion du com­mu­nisme et de son « fonc­tion­ne­ment » qui impli­que­rait pour être tel qu’il doit être cette abolition.

En conclu­sion

C’est dans le pro­ces­sus de la com­mu­ni­sa­tion que prend forme et contenu l’abolition de la valeur. C’est le tra­vail comme force pro­duc­tive et sub­stance com­mune abs­traite de toutes les acti­vi­tés qui empi­ri­que­ment devient un enjeu de la com­mu­ni­sa­tion et quelque chose à abo­lir. L’abolition de la valeur ce n’est pas une réflexion sur une nou­velle façon, la meilleure, pour orga­ni­ser la pro­duc­tion, ce sont des pra­tiques qui font de toutes les déter­mi­na­tions consti­tu­tives de la valeur des objets de luttes immé­diates et mul­tiples. C’est de cela que naît le com­mu­nisme, c’est cela qui le consti­tue. Bref, par­ler du com­mu­nisme, sans par­ler de la com­mu­ni­sa­tion comme de sa consti­tu­tion est un non-sens (presque un « cadavre dans la bouche »). Tel est le chan­ge­ment de problématique.

Les réponses appor­tées à ces ques­tions rela­tives à la valeur sont des prises de posi­tions (même seule­ment théo­riques) dans la lutte des classes : sur l’autonomie de la classe, sur l’autogestion, sur la com­pré­hen­sion des luttes reven­di­ca­tives et de leurs limites, sur le pro­gram­ma­tisme, sur les acti­vi­tés d’écart. Il ne faut pas oublier le point de départ du débat sur la liste Sic : « The exemple of Greece », c’est-à-dire la cri­tique de l’autogestion. Ce point de départ est impor­tant car il recadre le débat sur le cours même de la lutte de classe, c’est un sujet pra­tique. C’est dans la lutte de classe, dans son actua­lité, que toutes ces ques­tions sont posées et sont ou seront réso­lues comme des conflits et non comme des contro­verses sur la meilleure façon de faire fonc­tion­ner une « nou­velle société » et sur ce qui est com­pa­tible ou non avec elle. Quand celle-ci émer­gera des luttes de la com­mu­ni­sa­tion et des mesures com­mu­nistes, ces ques­tions auront été pra­ti­que­ment tran­chées manu mili­tari.

Les femmes et les pro­lé­taires ne peuvent et ne veulent res­ter ce qu’ils sont. C’est alors dans les pra­tiques de ces pro­lé­taires et de ces femmes qui consti­tue­ront la com­mu­ni­sa­tion que la valeur sera détruite et après … le com­mu­nisme sera ce qu’il sera (ou ne sera pas).



[1] Le sys­tème des bons qu’avance Marx dans la Cri­tique du pro­gramme de Gotha, n’est pas une éga­li­sa­tion des tra­vaux ni de la dis­tri­bu­tion, le sys­tème pro­clame son inéga­lité et sa conti­nuité avec le droit bour­geois. Il ne s’agit pas du fonc­tion­ne­ment de la société com­mu­niste en géné­ral comme il en est ques­tion dans le débat de la liste Sic, ni même d’une période de tran­si­tion, mais de cette société « telle qu’elle sort de la révo­lu­tion » qui a aboli la société anté­rieure. Nous repren­drons la même perspective.

[2] L’histoire de l’URSS peut être lue comme la longue marche de la classe capi­ta­liste domi­nant col­lec­ti­ve­ment vers sa libre exis­tence comme classe capitaliste.

[3] Voir Tel Quel (Théo­rie Com­mu­niste 24, p.13) : les rap­port entre hommes et femmes et entre pro­lé­ta­riat et capi­tal se construisent réci­pro­que­ment comme contra­dic­tions et consti­tuent par là ce que nous appe­lons « le capi­tal comme contra­dic­tion en pro­cès » qui est la capa­cité tou­jours remise en cause dans sa propre effec­tua­tion du tra­vail à être la mesure de la richesse et la source unique de la valorisation.

[4] Le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste est le pre­mier mode de pro­duc­tion qui a un pro­blème struc­tu­rel, dans sa propre dyna­mique d’accumulation et de repro­duc­tion, avec le tra­vail et la popu­la­tion. Par là, il est le pre­mier mode de pro­duc­tion dans lequel la dis­tinc­tion de genres est non seule­ment une oppres­sion et un conflit, mais encore une contradiction.

[5] L’abolition du privé et du public ne signi­fie pas que toute acti­vité ne peut s’effectuer que sous l’œil de la collectivité.

Textes de travail

Où en sommes-nous dans la crise?

Et oui, on périodise.

La période est celle ouverte par les révoltes arabes

Il faut par­tir de 1) l’identité de cette crise entre sous-consommation et suraccumulation

De là 2 ) crise d’une déter­mi­na­tion défi­ni­toire de la période du MPC entrant en crise : la tri­par­ti­tion zonale ;

3 ) depuis les indi­gnés, puis les révoltes arabes, Tur­quie, Bré­sil, etc, sans oublier la Grèce ou le Por­tu­gal : père de cohé­rence du système/ la tri­par­ti­tion deve­nue contre-productive ( TC 24, p.28, très impor­tant). Tant pour le pro­lé­ta­riat que pour les classes moyennes et la classe capi­ta­liste. Per­sonne ne sait où il va.

La sous-période ouverte en 2011 est celle de la crise de la tri­par­ti­tion zonale à cause de l’identité (sous conso et sur accu)

Cela signi­fie :

a ) ceux d’en haut ne peuvent continuer ;

b ) ceux du milieu sont lami­nés mais sont au cœur non pas du pro­blème mais de la pra­tique du pro­blème (nou­veau depuis Lénine) ;

c ) ceux d’en bas sont cen­traux (reprendre par exemple le mou­ve­ment en Egypte, Bré­sil, Tur­quie depuis plu­sieurs mois, impor­tance de la der­nière manif à Mahal­lah – mais c’est du sec­teur d’Etat… pas évident qu’ils n’ait un petit faible pour l’armée). Mais ils ont dans leur cen­tra­lité leur limite : rien en tant que se faire valoir (iden­tité ouvrière and so on). La limite n’est jamais abs­traite, une exis­tence logique (sui­vez mon regard), elle est iden­tique à ce qui les fait agir et reven­di­quer (mais comme Egyp­tiens et citoyens, avoir des droits c’est avoir la pos­si­bi­lité maté­rielle de la mettre en œuvre : loge­ments, ser­vices publics, nour­ri­ture, santé, etc.). lire la suite »

Dire qu’en Egypte, l’armée n’a jamais quitté le pou­voir, c’est facile, c’est le genre de for­mule qui n’est jamais fausse, jamais vraie et qui n’explique rien. L’armée s’est oppo­sée au libé­ra­lisme du fils Mou­ba­rak et à ses réformes, et à la poli­tique, elle aussi, très libé­rale des Frères. C’est le bor­del, ce qu’il fait avant tout à l’armée c’est réta­blir l’ordre que les Frères étaient deve­nus inca­pable d’assurer (elle a l’avantage d’entrer en réson­nance avec cer­tains « révo­lu­tion­naires » de 2011 et les centre ouvriers publics du Delta (ça peut dif­fi­ci­le­ment durer). Les « révo­lu­tion­naires de 2011 » (y com­pris les foot­bal­leurs) se sont enfer­més (lais­sés enfer­més ?) dans l’instance cultu­relle qui n’a jamais foca­lisé la situa­tion : mal­gré la ques­tion des femmes au centre de la construc­tion de la société civile. L’avant-garde des classes moyenes qui pour­rait por­ter quelque chose se trouve enfer­mée dans l’instance cultu­relle (modes de vie) qui pour l’instant ne foca­lise rien (cela n’avait pas été le cas en 2009 en Iran après l’élection pré­si­den­tielle tru­quée). Le pro­blème demeure celui de la société civile et la reli­gion sera tou­jours la momen­ta­née et fra­gile solu­tion. De toute façon, l’armée demeure un pro­prié­taire col­lec­tif et natio­nal qui devra éclater.

Com­ment se foca­lise la situa­tion (ne pas par­ler de conjonc­ture, il fau­drait intro­duire la notion de « situa­tion » — à la Sartre).

Crise de la mon­dia­li­sa­tion (forme spé­ci­fique, par­ti­cu­lière, déter­mi­nante comme tri­par­ti­tion), comme crise de l’Etat : un Etat déna­tio­na­lisé (y reve­nir). Cette foca­li­sa­tion des contra­dic­tions a ouvert de mul­tiples pos­sibles (natio­na­lisme, etc. pas seule­ment idéo­lo­giques : recom­po­si­tion du cycle mon­dial – on n’en sait rien pour l’instant)

Le type même de la foca­li­sa­tion exclut la pos­si­bi­lité pour le moment de conjonc­ture. La poli­tique ou l’Etat pour­raient être une foca­li­sa­tion conjonc­tu­relle, mais pas là (dire pourquoi).

La ques­tion récur­rente depuis trois ans de l’interclassisme est inhé­rente à la déter­mi­na­tion essen­tielle de cette période : crise de la tri­par­ti­tion zonale.

Le pro­blème actuel c’est l’Etat et tout ce qui en fait le pro­blème le pré­sente comme la solu­tion (là on dit le pour­quoi). La limite des luttes de toutes les classes et ce qui les unit, c’est de situer leurs luttes comme redé­fi­ni­tion de l’Etat, parce qu’elles-mêmes existent, comme luttes en tant que moment de la crise du zonage.

Ins­crip­tion de la Tur­quie ou du Bré­sil dans la glo­ba­li­sa­tion : gros prbm (des pro­blèmes spé­ci­fiques – à trai­ter). Une situa­tion géné­rale des « émer­gents » : leur propre déve­lop­pe­ment rend dif­fi­cile l’inscription dan le cycle glo­bal qui avait été le moteur de ce déve­lop­pe­ment (ça c’est de la dia­lec­tique : tou­jours TC 24, p.28). Appa­ri­tion aussi des « pays fra­giles » de l’Union euro­péenne) ; tout cela peut tout aussi bien être un « plan social » chez Michelin.

Tri­par­ti­tion et zonage d’où l’importance non comme épi­phé­no­mène, pré­texte, mais comme struc­tu­rant le mou­ve­ment et comme adé­quat les pro­blèmes de ter­ri­toire et d’espaces urbains. C’est une révolte géo­gra­phique de défi­ni­tion, d’organisation et d’occupation du ter­ri­toire. Il faut pas lais­ser de côté les « formes d’apparition », de toute façon quand on regarde des cartes des « réno­va­tions » urbaines au Bré­sil, c’est évident que la lutte des classes s’y joue. La situa­tion : Etat déna­tio­na­lisé et géo­gra­phie et inter­clas­sisme et luttes ouvrières cen­trales mais sans trans­crois­sance (c’est pas un mou­ve­ment qui dans son néga­tif et à par­tir de lui doit alors faire autre chose ; le « néga­tif » c’est l’interclassisme : à la fois impasse, pos­si­bi­lité de restruc­tu­ra­tion et néga­tion à par­tir d’elle-même de la lutte ouvrière, dépas­se­ment d’elle-même – le néga­tif n’est pas « seule­ment » une impasse) .

Quel moment dans la lutte de classe de ce cycle de luttes ?

Tout se joue, par­tout, autour des luttes ouvrières (avec les com­po­si­tions de classe par­ti­cu­lières). Et, la reven­di­ca­tion ouvrière ne porte plus rien que sa propre limite et dis­pa­ri­tion comme trans­crois­sance (iden­tité ouvrière). C’est la limite, la dyna­mique ou l’impasse. Limite qui se joue (réel­le­ment) dans l’interclassisme.

Bon, voilà.

Textes de travail

Emeutes Egypte, début 2013

Quelle est la situation ?

Une situa­tion de rup­ture de l’interclassisme (qui était recom­po­si­tion de la lutte des classes dans l’instance poli­tique) sans qu’aucune classe en pré­sence ne par­vienne à foca­li­ser les conflits sur une ins­tance du mode de production :

  • une lame de fond des grèves et reven­di­ca­tions ouvrières depuis l’élection de Morsi (juin 2012) c’est abso­lu­ment la base de ce qui se passe.
  • la recom­po­si­tion de la classe domi­nante enta­mée (amor­cée) qui dis­joint les classes moyennes de la reven­di­ca­tion ouvrière
  • un mou­ve­ment ouvrier reven­di­ca­tif qui cherche un inter­lo­cu­teur en même temps que son action déni à l’Etat actuel cette qua­lité d’interlocuteur (c’est dans ce jeu qu’il faut com­prendre l’auto-organisation).
  • Une « jeu­nesse édu­quée » rava­gée par le chô­mage (en Egypte, le taux de chô­mage est pro­por­tion­nel au niveau de diplôme) prise au piège de la géné­ra­lité qu’elle pour­rait repré­sen­ter et qu’elle s’imagine repré­sen­ter (la poursuite-achèvement de la révo­lu­tion, le véri­table Etat indé­pen­dant) rame­née au niveau de ses inté­rêts par­ti­cu­liers comme modes de vie et morale (Port Saïd est un bas­tion ouvrier et salafiste).
  • La place des femmes qui avait scellé le consen­sus poli­tique social et éco­no­mique sur les valeurs de dignité, d’honnêteté et de nation est rede­venu un enjeu vio­lem­ment réaf­firmé du côté de l’Etat. Le pro­blème est de savoir si cet affron­te­ment demeure une ques­tion par­ti­cu­lière de « mœurs » où si elle est sus­cep­tible de foca­li­ser de nom­breuses contra­dic­tions (faire sau­ter le consen­sus poli­tique et la « recon­nais­sance ouvrière »

Aussi bien du côté de la classe bour­geoise cher­chant sa recom­po­si­tion que du côté de la classe ouvrière : une situa­tion en attente de son d’inscription natio­nale dans le cours mon­dial de la valo­ri­sa­tion et pro­dui­sant ce dont elle est en attente. lire la suite »

Mais cette dyna­mique n’a pas les moyens internes de s’imposer, d’aboutir Aussi bien de par la taille, l’Egypte n’est pas la Chine ou le Bré­sil, que de par l’histoire anté­rieure de sa place dans le sys­tème , l’Egypte n’est pas inté­rieu­re­ment coin­cée dans la contra­dic­tion des capi­ta­lismes émer­gents entre d’une part leur rôle fonc­tion­nel ¾ expor­ta­tion, main-d’œuvre ¾ dans le sys­tème qui s’effondre et, d’autre part, leur propre déve­lop­pe­ment acquis qu’il ne peuvent encore faire valoir pour lui-même. Ce n’est que l’hypothétique restruc­tu­ra­tion issue de la crise actuelle (appe­lée par ce type de situa­tion, comme au foot­ball on appelle le bal­lon) qui pour­rait assi­gner sa place aux rap­ports entre bour­geois et pro­lé­taires en Egypte. D’ici là, c’est-à-dire la situa­tion actuelle : une situa­tion blo­quée, en attente (le « en attente » n’est pas une téléo­lo­gie, une défi­ni­tion par rap­port au but, mais par rap­port au mou­ve­ment réel­le­ment amorcé). L’ancien ne peut plus être et le nou­veau en ges­ta­tion ne peut abou­tir de lui-même.

La limite alors de l’activité ouvrière c’est l’auto-organisation qui s’entretient elle-même comme reven­di­ca­tion déniant à l’Etat sa qua­lité d’interlocuteur, comme base sans pers­pec­tive de la confron­ta­tion avec l’Etat. L’auto-organisation est, dans l’activité ouvrière, l’expression de cette situa­tion blo­quée. Mais cette auto-organisation est alors une pépi­nière d’écarts.

L’interclassisme est remis en selle de façon contra­dic­toire. La poli­ti­sa­tion (agenda et tempo poli­tique : thème de la « révo­lu­tion inache­vée » et de « l’appropriation de l’Etat par les Frères ») de la reven­di­ca­tion ouvrière n’est pas en soi inter­clas­siste, mais elle n’a comme pers­pec­tive que de tendre à le deve­nir face à une recom­po­si­tion inabou­tie de la classe domi­nante (le reli­gieux était la marque de la dif­fi­culté et de la fra­gi­lité de cette recom­po­si­tion pas­sant de la créa­tion d’une rela­tion Etat / société civile) parce qu’elle dénie pour cela (la recom­po­si­tion inabou­tie) à l’Etat actuel son rôle d’interlocuteur. En deve­nant révolte civile, l’auto-organisation est alors la résul­tante de ce jeu de forces.

Le maillon le plus faible de la phase anté­rieure du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste se trouve à mani­fes­ter le pre­mier la crise de cette phase.

Ne pas consi­dé­rer la situa­tion actuelle, tant la classe domi­nante et sa recom­po­si­tion inache­vable que le pro­lé­ta­riat et son auto-organisation seule­ment comme moment en attente de la recon­nais­sance de la classe ouvrière comme un acteur de la société civile, ne pas la consi­dé­rer seule­ment comme une sorte de blo­cage, mais consi­dé­rer, pré­ci­sé­ment pour ces rai­sons là, la situa­tion actuelle comme appa­ri­tion d’écarts dans la lutte de classe : les impasses de l’auto-organisation, qui s’appelle elle-même déso­béis­sance civile, dans sa confron­ta­tion néces­saire avec l’Etat : être recon­nue (société civile) / dénier la qua­lité de « reconnaisseur

» à l’Etat auquel on s’adresse parce qu’il n’est objec­ti­ve­ment pas à même d’être ce « recon­nais­seur ». La lutte en tant que classe se ren­voie à elle-même sa propre exis­tence comme limite d’elle-même.

Dans la lutte des classes actuelle, quatre ins­tances se dis­putent la domi­nante : l’économique, le social, le poli­tique, l’idéologie.

Encore que, le poli­tique semble tou­jours tenir la corde sur la base d’un inter­class­sisme contra­dic­toire et fra­gile (le fond actuel de tout ce qu’il se passe c’est la lutte ouvrière). Cepen­dant, per­sonne, y com­pris les BB ne dépasse la pers­pec­tive de lutte démo­cra­tique dont l’anarchisme n’est ici qu’une forme idéale : « Et nous avons annoncé notre révo­lu­tion à par­tir d’aujourd’hui à la Place Tah­rir jusqu’à ce que l’Egypte et son peuple obtiennent leurs droits ! Vie digne, Liberté et Jus­tice sociale ! » (Décla­ra­tion du Black Blo­cairo). L’Etat reste le seul hori­zon des luttes mais plus comme il y a deux ans : la rup­ture de l’interclassisme est depuis quelque temps dans les tuyaux.

Textes extérieurs à TC

De la Suède à la Tur­quie : Dis­pa­ri­tés dans la dyna­mique de l’ère des émeutes

L’explosion sociale en Tur­quie nous oblige impé­ra­ti­ve­ment à regar­der de plus près ce qui se passe, ce qui se pro­duit, quelles sont les nou­velles limites pro­duites durant ce que nous avons appelé l’ère des émeutes, et com­ment elles seront dépas­sées. La com­bi­nai­son des évè­ne­ments en Suède et en Tur­quie, leur ren­contre dans le temps, confirme l’existence de deux dyna­miques de la lutte de classes évo­luant dans une rela­tive auto­no­mie. Nous ne pou­vons pas igno­rer que la ren­contre atten­due de ces pra­tiques ne s’annonce pas réjouis­sante, puisque elle va poser la ques­tion des rap­ports entre deux sujets en train de se pro­duire qui n’ont pas pour le moment un hori­zon com­mun dans leur acti­vité. L’enjeu du point de vue de la révo­lu­tion c’est com­ment sera pro­duite, sur la base de leur ren­contre, leur dépas­se­ment néces­saire : la trans­for­ma­tion de la lutte en prise de mesures com­mu­nistes contre le capi­tal, c’est-à-dire en mise en ques­tion de tous les rôles qui consti­tuent la société, en com­mu­ni­sa­tion. lire la suite »

Il y a en plus une troi­sième dyna­mique : les mou­ve­ments reven­di­ca­tifs sur le salaire, qui se déroulent prin­ci­pa­le­ment à la péri­phé­rie que le néo­li­bé­ra­lisme his­to­rique a inté­grée dans l’accumulation inter­na­tio­na­li­sée, en Chine et en Asie du Sud-Est ; cepen­dant, les évè­ne­ments en cours ne font pas appa­raître une ren­contre de cette dyna­mique avec les autres. Et il y a aussi une qua­trième dyna­mique, celle qui concerne les pays sud-américains ayant pu inté­grer dans l’État la résis­tance au néo­li­bé­ra­lisme (le Chili consti­tue une excep­tion notable : le mou­ve­ment de la caté­go­rie socia­le­ment construite qu’est la « jeu­nesse » se rat­tache plus aux dyna­miques des émeutes). Cette qua­trième dyna­mique est encore plus auto­nome pour l’instant, bien qu’elle puisse nous pré­oc­cu­per à l’avenir, par­ti­cu­liè­re­ment en Grèce. Dans ce qui suit nous aurons affaire aux deux premières.

D’un côté, nous avons une série d’émeutes des « exclus » ; de l’autre, à par­tir de 2011 appa­raît une suc­ces­sion d’émeutes au cours des­quelles l’élément prin­ci­pal pour ce qui concerne leur com­po­si­tion est l’engagement des soi-disant « couches moyennes », dont le dis­cours « démo­cra­tique » forme les mou­ve­ments pro­duits. Les émeutes des exclus se déroulent dans des pays haut pla­cés dans la hié­rar­chie capi­ta­liste. Par contre, les émeutes dans les­quelles domine l’horizon démo­cra­tique, qui struc­ture du point de vue poli­tique les couches moyennes et donne leur forme aux mou­ve­ments « des places », ont lieu prin­ci­pa­le­ment dans les pays de la seconde zone et dans les « éco­no­mies émer­gentes ». Le fait qu’un pays n’appartenant pas à ces caté­go­ries en fasse par­tie, à savoir l’Espagne, est un élé­ment qui montre que la crise confirme la sape de cette stra­ti­fi­ca­tion, déjà active pen­dant le déve­lop­pe­ment de ce cycle d’accumulation (depuis la crise des années 70 jusqu’à envi­ron 2008). Le noyau dur par excel­lence (États-Unis et Alle­magne) n’a pas été encore tou­ché par ces dyna­miques. Le mou­ve­ment Occupy Wall Street, bien qu’il ait pu don­ner son nom à cette deuxième dyna­mique, n’y appar­tient que de façon très mar­gi­nale : il s’agissait d’un mou­ve­ment d’activistes (tout comme, d’ailleurs, Blo­ckupy en Alle­magne), non pas d’un mou­ve­ment de masse comme celui de l’Espagne, de la Grèce, du « prin­temps arabe » ou de la Turquie.

Ceux qui sont radi­ca­le­ment exclus du cir­cuit offi­ciel de la pro­duc­tion de plus-value (ce qui consti­tue leur mode d’intégration dans la société capi­ta­liste : inté­gra­tion à tra­vers l’exclusion) n’articulent pas de dis­cours ; leur seul dis­cours sont les pillages et les des­truc­tions. Ils ne reven­diquent pas, puisqu’il est clair pour eux que cela est inutile (sinon ils le feraient). Ils savent déjà que l’État ne les inté­grera pas mais cher­chera à les gérer en tant que popu­la­tion excé­den­taire. Dans la mesure où la crise/ restruc­tu­ra­tion qui se déroule depuis 2008 réduit encore plus les « dépenses sociales », ils savent très bien que cette ges­tion ne sau­rait qu’être de plus en plus répres­sive. En fait, ils suf­foquent dans une « pri­son sans bar­reaux » (quand on n’a pas assez d’argent pour quit­ter son coin et, où que l’on traîne les pieds, on est en per­ma­nence har­celé par la police, c’est bien dans une pri­son que l’on se trouve). Dans cette « pri­son », les rap­ports com­mu­nau­taires ne peuvent pas les sor­tir de leur misère et, dans une cer­taine mesure, sont inté­grés à l’économie échan­giste paral­lèle, c’est-à-dire la petite délin­quance, dans des ins­ti­tu­tions infor­melles où se repro­duit une inflexible hié­rar­chie répres­sive (pour ne pas par­ler de la situa­tion des femmes…). Ainsi, ils s’attaquent à leur pri­son, ils s’attaquent à toutes les ins­ti­tu­tions éta­tiques qu’ils conçoivent comme enté­ri­nant leur sta­tut de pri­son­niers à vie, et ainsi, au moment de la révolte, ils mettent aussi en ques­tion tous leurs rôles sociaux dans leur « prison ».

Les couches moyennes se révoltent parce qu’elles sont des couches moyennes en effon­dre­ment (Grèce, Espagne), ou parce qu’on ne les laisse pas se consti­tuer en tant que telles (prin­temps arabe), ou parce qu’elles sont répri­mées et com­pri­mées beau­coup plus qu’avant la crise (Tur­quie) – ceci n’impliquant pas seule­ment un revenu moindre que ce qu’elles « devraient » avoir mais aussi tous les autres rap­ports sociaux, la mar­chan­di­sa­tion et la clô­ture de l’espace public, le genre, la poli­tique ou la politique/religion (dans le cas des pays arabes, les deux faces d’une même médaille), la race, etc. La ques­tion des couches moyennes est ouverte du point de vue théo­rique. Leur défi­ni­tion même est incer­taine : la défi­ni­tion admise des couches moyennes impli­quait les caté­go­ries de la petite pro­priété de moyens de pro­duc­tion et les pro­fes­sions indi­vi­duelles tra­di­tion­nelles (méde­cins, avo­cats, notaires, etc.). Pour­tant, com­ment pourrait-on défi­nir les couches moyennes aujourd’hui ? La stra­ti­fi­ca­tion se pré­sente désor­mais dans une grande mesure à l’intérieur des sala­riés et des tra­vailleurs indé­pen­dants (donc des sala­riés qui payent eux-mêmes leur coti­sa­tion à la sécu­rité sociale), et elle se forme sur la base de la posi­tion dans la hié­rar­chie du pro­cès de pro­duc­tion, sur la base du revenu, de l’accès au cré­dit, etc. Alors les masses des chô­meurs appau­vris, des jeunes qui sont ipso facto des pauvres, ainsi que des tra­vailleurs pré­caires, tirent vers le bas le « niveau » des couches moyennes et de ce fait ame­nuisent leur influence poli­tique dans l’État.

Ces deux dyna­miques – les émeutes des exclus et les mou­ve­ments mas­sifs d’occupation d’espaces publics avec comme acteur cen­tral ces couches moyennes aux contours impré­cis – se sont croi­sées en février 2012 en Grèce (mais dans ce cas les couches moyennes étaient déjà en train de s’effondrer). Cette ren­contre a résulté des par­ti­cu­la­ri­tés de la Grèce, où d’ailleurs, à part le mou­ve­ment “place Syn­tagma 2011”, il y avait eu le mou­ve­ment “Décembre 2008”. Les émeutes de décembre 2008, tout comme celles des étu­diants au Chili et au Canada, s’inscrivent dans un éven­tail de pra­tiques qui se posi­tionnent entre ces deux dyna­miques. Dans les émeutes en ques­tion, ce qui émerge c’est la “jeu­nesse” en tant que sujet socia­le­ment construit et com­pre­nant ceux et celles qui trouvent toutes les portes fer­mées, qui n’ont pas pour pers­pec­tive de grim­per l’échelle de la hié­rar­chie sociale mais qui, au contraire des émeu­tiers de Stock­holm ou d’Angleterre, ne sont pas struc­tu­rel­le­ment exclus.

Les ques­tions posées par l’actualisation de l’ère des émeutes, telle qu’elle se réa­lise en Suède ou en Tur­quie, sont importantes:

Α) L’État pourra-t-il construire le consen­sus du pro­lé­ta­riat des pays de la pre­mière zone pour une ges­tion tour­née contre les exclus ? Sur la base des évè­ne­ments en Suède, cette ten­dance paraît se pro­duire comme une réponse presque inévi­table à l’actualisation de cette dyna­mique (en Angle­terre l’émergence de l’English Defence League, tout comme l’augmentation de l’influence poli­tique de l’UK Inde­pen­dence Party, est direc­te­ment liée à cette ques­tion ; une telle émer­gence n’a pas pu se pro­duire après les émeutes de 2011, qui étaient plus mar­quées par la cou­leur blanche). Les émeutes en Suède actua­lisent la crise d’intégration du pro­lé­ta­riat dans le pro­cès de pro­duc­tion de plus-value en tant que crise de l’immigration. La ques­tion d’un fas­cisme de type nou­veau, orienté vers la créa­tion d’une « iden­tité euro­péenne » et donc intrin­sè­que­ment raciste, s’inscrit à l’ordre du jour.

Β) Quelle sera la dyna­mique interne de l’intégration des « couches moyennes » dans le pro­lé­ta­riat, et ce non seule­ment comme situa­tion mais aussi comme acti­vité ? Est-ce envi­sa­geable que les pra­tiques de « com­mune » de ceux qui se défendent sur les places et tentent de sau­ver leur appar­te­nance de classe se ren­contrent avec les pra­tiques des­truc­trices des exclus ? Pour l’heure, les seuls cas d’espèce sont la ren­contre conflic­tuelle en mars 2006 en France durant le mou­ve­ment anti-CPE (mais c’est déjà vieux et a eu lieu avant la crise) et le 12 février 2012 en Grèce (mais cette rencontre-là était impré­gnée par la confron­ta­tion sur le “memo­ran­dum” et ne pou­vait pas durer au-delà la défaite de sa reven­di­ca­tion spé­ci­fique). Quel pourra être le resul­tat des « mou­ve­ments démo­cra­tiques », qu’au moins pour l’instant l’État n’arrive pas à inté­grer ? Ces mou­ve­ments affichent un cer­tain “com­mu­nau­ta­risme”. Le point de départ de ce com­mu­nau­ta­risme est la défense de la pro­priété éta­tique (rien n’est “com­mun”, tout ce qui n’est pas privé est éta­tique) par le moyen de son usage sur la base de sa défi­ni­tion, c’est-à-dire comme un élé­ment qui sou­tient la repro­duc­tion de la force de tra­vail. Les places ou les parcs sont des espaces du « temps libre ». Le fait que la crise/ restruc­tu­ra­tion ait beau­coup aug­menté le chô­mage per­met à un nombre impor­tant de per­sonnes d’avoir une pré­sence conti­nue sur un tel espace pen­dant le mou­ve­ment, sans que l’on consi­dère comme étrange que ceux qui tra­vaillent y viennent après le bou­lot : en effet, la pré­sence des gens est net­te­ment plus mas­sive le soir et la nuit. L’essentiel c’est qu’il se pro­duit une « vie com­mune dans l’occupation ». La « vie dans l’occupation » est certes une image de l’avenir qui dépasse l’horizon du mou­ve­ment, mais qui ne peut pas se trans­for­mer en pra­tique géné­ra­li­sée si le mou­ve­ment ne met pas réel­le­ment en cause la struc­ture qui sou­tient la dis­tinc­tion entre espace public et espace privé, donc en défi­ni­tive l’ensemble des rap­ports capi­ta­listes. La « com­mu­nauté de lutte », les « gestes com­mu­nistes », ne devraient pas être sous-estimés puisque, dans leur géné­ra­li­sa­tion, ils consti­tuent l’horizon posi­tif du mou­ve­ment. Mais au stade où nous nous trou­vons aujourd’hui nous sommes contraints à cher­cher, d’une part, ce qui fige le mou­ve­ment et ne le laisse pas ten­ter de géné­ra­li­ser ces élé­ments, et d’autre part, quels élé­ments de son contenu consti­tuent en même temps les causes de sa fin. Ceux qui par­ti­cipent à ces mou­ve­ments, au contraire de ce qui se passe avec les émeutes des exclus, accordent beau­coup d’importance à la ter­ri­to­ria­li­sa­tion de leur pré­sence (ce qui n’est pas sans rap­port avec la forme de rente assu­mée par la plus-value pro­duite dans le capi­ta­lisme actuel : l’exploitation joue un rôle déter­mi­nant dans la forme de la lutte des classes). Avec l’« occu­pa­tion », ils reven­diquent le droit à leur exis­tence maté­rielle en tant que sujet en face de l’État, qu’ils croyaient « se sou­cier d’eux ». Il n’est pas de moindre impor­tance que la pro­tec­tion de la com­mune est assu­rée sur­tout par une frac­tion du pro­lé­ta­riat jeune, mâle et pauvre, qui pos­sède l’expérience des affron­te­ments avec la police (ce rôle dis­tinct s’est mani­festé en Tur­quie aussi, bien que moins qu’en Égypte). Par la force des choses les par­ti­ci­pants essayent de for­mu­ler des reven­di­ca­tions, pour poser quelque chose de plus concret que la “démo­cra­tie” sur l’hypothétique table des négo­cia­tions (ils ne sup­portent pas de se rendre compte que cette table n’existe plus, et ils somment en per­ma­nence le gou­ver­ne­ment d’admettre son exis­tence). Ce pro­ces­sus, à cause du refus du gou­ver­ne­ment de négo­cier quoi que ce soit, débouche tout natu­rel­le­ment sur la contes­ta­tion du gou­ver­ne­ment. Néces­sai­re­ment, un mou­ve­ment dont la com­po­si­tion est domi­née par les couches moyennes demande la chute du gou­ver­ne­ment – et cette demande, étant don­née l’absence d’un « parti de la classe ouvrière » qui mène­rait le mou­ve­ment vers la « conquête du pou­voir », sous-entend le rem­pla­ce­ment de ce gou­ver­ne­ment par un autre (qui pour­rait appuyer l’existence et la repro­duc­tion de la qua­lité de vie qu’ils estiment méri­ter). Cette ten­dance endo­gène n’entre pas en contra­dic­tion avec les traits com­mu­nau­ta­ristes des occu­pa­tions, les­quels pour­tant passent au second plan en tant qu’élément de consti­tu­tion et mise en forme du mou­ve­ment quand l’objectif poli­tique se concré­tise. L’Égypte et la Tuni­sie ont bien mon­tré que la chute du gou­ver­ne­ment met fin à ces mou­ve­ments. Bien sûr, ce qui parais­sait ini­tia­le­ment comme une vic­toire s’est révelé être une défaite, puisque de nou­veaux États poli­ciers se sont consti­tués et la restruc­tu­ra­tion avance de plus belle, avec des réduc­tions des allo­ca­tions, des aug­men­ta­tions des prix des ali­ments, etc. Mais le mou­ve­ment en Égypte et en Tuni­sie n’a pas pu se redres­ser, parce que son objec­tif ini­tial, celui qui cor­res­pon­dait à son unité, a été atteint. Le mou­ve­ment en Tur­quie – le fait mar­quant sui­vant de cette dyna­mique, se ran­geant lui aussi, mal­gré ses dif­fé­rences, dans ce schéma – doit faire face à un élé­ment de plus. La puis­sance poli­tique du gou­ver­ne­ment est plus grande que celle des gou­ver­ne­ments égyp­tien ou tuni­sien. L’unité du mou­ve­ment se fonde sur la trans­for­ma­tion de cet État en État de repres­sion poli­cière pen­dant les der­nières années. La ques­tion qui se pose est la sui­vante : les couches moyennes pourront-elles s’intégrer dans le pro­lé­ta­riat, en tant qu’activité de mise en cause du capi­tal, si aupa­ra­vant ces mou­ve­ments ne sont menés à terme qu’à tra­vers leur vic­toire poli­tique (en clair, leur défaite) ? Leur défaite, qui passe par leur vic­toire poli­tique, fait néces­sai­re­ment remon­ter à la sur­face les divi­sions exis­tantes. Une frac­tion du mou­ve­ment tente de conti­nuer la révolte, qui pour­tant cesse de jouir de l’appui popu­laire (c’est-à-dire d’un appui inter­clas­siste, puisque la classe est un rap­port, non pas une caté­go­rie). Sans la par­ti­ci­pa­tion mas­sive des exclus et des pauvres, com­ment ce pro­ces­sus de révolte pourrait-il conti­nuer ? Serait-ce possible ?

Au moment où ces lignes sont écrites, le mou­ve­ment en Tur­quie est en cours. Sa par­ti­cu­la­rité, com­bi­née au fait qu’il s’agit d’un évè­ne­ment de por­tée mon­diale, déter­mine le point où l’on se trouve. Voilà où l’on se trouve : devant une révolte qui s’est déclen­chée dans un État poli­cier de plus. Une révolte avec peu de chances de « vic­toire » sur la base de son contenu, et de ce fait très importante.

Les pra­tiques de “com­mune” qui ont néces­sai­re­ment comme hori­zon une meilleure ges­tion de l’État bour­geois, mais qui voient cet hori­zon s’évanouir, ren­contrent les révoltes des exclus sur le fait que pour ces der­nières il n’y a pas d’horizon d’une quel­conque “vic­toire”. Le résul­tat de cette ren­contre – qui se jouera, entre autres, à l’interaction entre les pra­tiques de “com­mune” et les pra­tiques du quo­ti­dien de la sur­vie de ceux qui sont struc­tu­rel­le­ment exclus du cir­cuit offi­ciel de la pro­duc­tion de plus-value – déter­mi­nera dans une grande mesure l’issue de la lutte de classe dans l’ère des émeutes.