Archives mensuelles: janvier 2021

Textes de travail

Com­plo­tisme en géné­ral et pan­dé­mie en particulier

Com­plo­tisme en géné­ral et pan­dé­mie en particulier

« On nous cache tout, on nous dit rien

Plus on apprend plus on ne sait rien

On nous informe vrai­ment sur rien

Adam avait-il un nombril ?

On nous cache tout on nous dit rien

(…)

L’affaire truc­muche et l’affaire machin

Dont on ne retrouve pas l’assassin

On nous cache tout on nous dit rien

On nous cache-cache et cache-tampon

Colin-maillard et tartempion

Ce sont les rois de l’information »

(Jacques Dutronc, 1967)

« Ima­gine qu’on nous ment, depuis des siècles et des siècles / Que cer­taines com­mu­nau­tés haut pla­cées connaissent les recettes / Les secrets de la vie, pas celle qu’on nous laisse voir. »

(Keny Arkana).

Quelques consi­dé­ra­tions préalables

Dans le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, la popu­la­tion n’est pas un fait de « nature », sa pro­duc­tion, repro­duc­tion, ges­tion et les caté­go­ries qui la consti­tuent sont le pro­duit de rap­ports de classe et de genre qui en struc­turent la mise en forme et l’évolution. Cette popu­la­tion n’existe socia­le­ment et ne se repro­duit que comme fonc­tion du capi­tal. Il n’y a pas de sub­strat intact ou pur pou­vant ser­vir de pré­fi­gu­ra­tion de quoique ce soit, il n’y pas de bon­heur ou de souf­france, de bonne santé ou de mala­die, de manière de vivre ou de mou­rir qui puissent se com­prendre autre­ment que comme une expres­sion de ces rap­ports de classe et de genre. Il faut ajou­ter, vu le sujet, que cette expres­sion sans cesse renou­ve­lée — car pro­duit his­to­rique — du rap­port de classe et de genre existe dans le quo­ti­dien de la pen­sée et de l’action pour toutes les classes, et encore plus à l’insu (mais « de leur plein gré ») de ses acteurs pour ce qui concerne les classes domi­nantes ou supérieures.

Cette repro­duc­tion n’est pas une méca­nique idéale et froide des rap­ports de pro­duc­tion met­tant en mou­ve­ment ses propres maté­riaux idéaux. Les rap­ports de classe et de genre comme rap­ports de pro­duc­tion ne se donnent pas en clair, ils existent dans une com­plexité qui peut être com­prise concep­tuel­le­ment comme un déploie­ment dyna­mique des caté­go­ries de l’exploitation (rap­port sur­tra­vail / tra­vail néces­saire) sur tous les pans de l’existence que le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste met en mou­ve­ment de par son carac­tère total. Ainsi la popu­la­tion est pro­duite et existe bien sûr dans les rap­ports de pro­duc­tion à pro­pre­ment par­ler, mais, par là, dans l’existence quo­ti­dienne à tra­vers laquelle se consti­tue la (re)production du rap­port d’exploitation dans son ensemble comme condi­tion d’existence de ces rap­ports de pro­duc­tion stricts (à tra­vers idéo­lo­gies, pen­sées, affec­ti­vité, socia­bi­lité, loi­sirs, santé, rap­port à l’habitat, nour­ri­ture, symp­tômes, ins­crip­tion ins­ti­tu­tion­nelle, 1 ou 2 sur la carte de sécu…). lire la suite »

Faire tenir ces élé­ments appa­rem­ment dis­pa­rates ou hété­ro­gènes n’est pas l’affaire d’un Macron ou d’un lobby même puis­sant et elle n’est pas non plus le fruit du hasard ni dénuée d’intentions, de volon­tés et de déci­sions. Mais tou­jours les struc­tures dominent les indi­vi­dus ou groupes d’individus et leurs actions, pen­sées, idéo­lo­gies, etc. sont elles-mêmes l’expression de ces rap­ports de classes et de genre qu’ils pro­duisent et, les repro­dui­sant natu­rel­le­ment, qui les repro­duisent1.

Par­tons d’une idée simple, même sim­pliste.

Aucun Etat, aucune bour­geoi­sie ne fou­tra en l’air son éco­no­mie (déjà pas brillante) dans le but de ren­for­cer le « contrôle » et « l’asservissement » de la popu­la­tion ou pour favo­ri­ser les labo­ra­toires et autres Gafa. A la limite cela peut être une oppor­tu­nité mais à mani­pu­ler avec d’extrêmes pré­cau­tions par cette classe domi­nante pour en évi­ter les effets per­vers sur le tra­vail, la pro­duc­tion géné­rale, la repro­duc­tion de la force de tra­vail, la cir­cu­la­tion, la consom­ma­tion et de façon glo­bale la vie sociale quo­ti­dienne qui nour­rit le mode de production.

Pas­sons à un niveau un peu plus éla­boré, rela­tif à la méca­nique du dis­cours com­plo­tiste (ou conspi­ra­tion­niste).

  • Ne jamais accu­ser l’institution, le pou­voir, la cible en géné­ral, de « com­plot ». Ne pas employer le terme.

  • Se posi­tion­ner en avant-garde éclairée.

  • S’appuyer sur la science et la rai­son (pro­li­fé­ra­tion des notes de bas de page, réfé­rences uni­ver­si­taires abs­conses, liens hyper­textes, gra­phiques, cartes, etc.).

  • Tou­jours poser la ques­tion : « à qui pro­fite le crime ? ». Dési­gner pour chaque évé­ne­ment un res­pon­sable, une orga­ni­sa­tion (si pos­sible groupe occulte), et une cause unique. Ainsi on pour­rait dire que puisque la révo­lu­tion bol­ché­vique de 1917 a été en par­tie pos­sible dans les condi­tions de la pre­mière guerre mon­diale, le natio­na­liste serbe qui assas­si­nat l’archiduc d’Autriche à Sara­jevo était un agent de Lénine.

  • Accu­mu­ler des « détails trou­blants » en les connectant.

  • Refu­ser le hasard, ne voir que des cor­ré­la­tions néces­saires (« Savez-vous que … ? » ; « Ce n’est pas un hasard si … »)

  • S’appuyer sur l’histoire et trou­ver toutes sortes d’événements sem­blables aussi dis­pa­rates que pos­sible, mais « ressemblant ».

  • Consi­dé­rer que l’ennemi (orga­ni­sa­tions occultes, ser­vices secrets, Gold­man Sachs, etc.) ne fait jamais d’erreurs. Tout ce qui arrive est voulu et ne peut lui avoir échappé.

  • Consi­dé­rer inver­se­ment et dans le même temps que l’ennemi fait des erreurs de débu­tants (ici retour aux « détails troublants »).

  • Refu­ser la contra­dic­tion en la dis­qua­li­fiant d’office dans la mesure où elle ne peut que pro­ve­nir de sources ayant des inté­rêts liés au(x) chef(s) d’orchestre.

  • Construire le monde comme une « tota­lité expres­sive » (la tota­lité est toute entière pré­sente dans cha­cun de ses élé­ments ou cha­cune de ses par­ties). Mais, mal­heu­reu­se­ment tout le monde n’est pas Leib­niz et nous nous conten­te­rons de quelques cor­ré­la­tions abusives.

  • La tota­lité expres­sive s’exprime dans une « théo­rie des catas­trophes » (le bat­te­ment d’aile du papillon aus­tra­lien et le cyclone en Jamaïque), mais sans entro­pie puisque tout se résout dans la réa­li­sa­tion d’un but unique mûre­ment conçu.

Concluons ici : le sys­tème est clos, infal­si­fiable et téléologique.

Venons-en aux faits

Plus pré­ci­sé­ment, dans le cadre de la pan­dé­mie pré­sente, la colère d’inspiration com­plo­tiste com­porte plu­sieurs temps :

1– la colère contre cer­taines mesures sani­taires prises par les gou­ver­ne­ments et vues comme liber­ti­cides. Ces mesures sont : le port du masque – de sur­croît pour les enfants, la fer­me­ture des com­merces « non essen­tiels » avec la cri­tique molle de la divi­sion essentiel/non essen­tiel, les régle­men­ta­tions des dépla­ce­ments, le fli­cage au tra­vers des attes­ta­tions, la mise en place de l’application du gou­ver­ne­ment Stop Covid et autre ver­sion, la mise sur la touche des cher­cheurs met­tant en cause les stra­té­gies gou­ver­ne­men­tales contre l’épidémie, la mise en place d’un Conseil de défense et d’un état d’urgence pour ne pas en pas­ser par l’Assemblée, les couvre-feu, la pers­pec­tive d’une obli­ga­tion vac­ci­nale au nom de la liberté de se soi­gner mais en même temps la cri­tique du refus des auto­ri­tés médi­cales de déli­vrer sys­té­ma­ti­que­ment l’hydroxychloroquine et autres trai­te­ments anti­bio par­fois uti­li­sés, notam­ment aux USA.

2– Cette colère crée des rap­pro­che­ments avec toute une série de sources d’informations, d’intellectuels et de cher­cheurs divers et variés dont le point com­mun est de don­ner un point de vue dis­so­nant mais revan­chard vis-à-vis des intel­lec­tuels mains­tream.

3– L’explication par une volonté déli­bé­rée du gou­ver­ne­ment d’asservir les gens à tra­vers des mesures dites liber­ti­cides et de les rendre ser­viles par la peur coa­gule tous les élé­ments dis­pa­rates. La peur devient de manière géné­rale l’émotion la plus raillée et la plus avi­lis­sante pour ceux qui n’ont pas peur du covid.

4– La conclu­sion est que le gou­ver­ne­ment et les lob­bies forment une clique sur­puis­sante qui par­vient à mener en bateau les popu­la­tions abru­ties par la peur avec un virus qui existe à peine, à mani­pu­ler les chiffres, à mettre à l’arrêt l’économie dans le simple but d’asservir les popu­la­tions dès lors tout juste bonnes à engrais­ser l’industrie pharmaceutique.

Or,

- Cet atta­che­ment et cette pro­mo­tion de ces liber­tés individuelles,

- ce réflexe d’assoir la légi­ti­mité d’un point de vue par la réfé­rence à un monde d’intellectuels plus ou moins en place, mais tou­jours cou­verts de titres plus pres­ti­gieux les uns que les autres,

- cette mise en avant de l’asservissement de tous et de la peur qui les tient et à quoi cette avant-garde éclai­rée par­vient à échap­per pour por­ter vaillam­ment et contre tous les dan­gers la parole libre et non masquée,

- et enfin cette vision de la popu­la­tion comme simple chair à pâtée consom­ma­trice d’un quel­conque lobby indus­triel média­tique et pharmaceutique.

Tous ces élé­ments viennent vio­lem­ment indi­quer à quel point cette pen­sée ne peut que venir d’une caté­go­rie de la popu­la­tion dont l’existence tient tout entière dans sa capa­cité à pro­duire et repro­duire une par­tie de l’idéologie capi­ta­liste en la pre­nant au pied de la lettre. C’est-à-dire dans une ver­sion conforme et non contra­dic­toire à sa propre exis­tence qui ren­voie à la place occu­pée dans les rap­ports de production.

Le vécu de cette caté­go­rie quant à son ins­crip­tion sociale c’est :

* Un rap­port non contra­dic­toire avec la liberté indi­vi­duelle dont ils jouissent. Leur ins­crip­tion dans la com­mu­nauté du capi­tal comme société capi­ta­liste est telle que leur exis­tence d’individu isolé n’est pas contra­dic­toire avec sa dépen­dance à cette com­mu­nauté car cette dépen­dance n’existe pas avant tout comme une contrainte vio­lente mais spon­ta­né­ment comme par­tie pre­nante, comme une soli­da­ri­sa­tion totale avec ses ins­ti­tu­tions (voir plus loin sur les organes de l’appareil d’Etat). C’est l’individu isolé de la liberté et du choix que l’on a ici et non l’individu isolé dont la liberté de choi­sir se retourne immé­dia­te­ment au pire en errance, désaf­fi­lia­tion, précarité.

* Une vision nor­ma­tive de la société comme devant faire la pro­mo­tion du libre épa­nouis­se­ment indi­vi­duel, à tra­vers la liberté édu­ca­tive, la liberté sani­taire, la liberté ali­men­taire, la liberté artis­tique, avec au pire une inter­ven­tion de l’État réduite au mini­mum sur ces ter­rains qui sont ceux qui leur per­mettent de se repro­duire en tant qu’individu isolé conforme à l’idéologie capi­ta­liste. Car c’est bien l’idéal capi­ta­liste qui ren­voie à sa prise en charge pri­vée la repro­duc­tion des tra­vailleurs. Sauf que, pour le pro­lé­ta­riat, cette prise en charge pri­vée ne marche pas, pour les classes supé­rieurs non plus mais là elle s’appuie sur la pos­si­bi­lité d’un libre arbitre réel­le­ment vécu. C’est grâce à cette assu­rance et à cette homo­gé­néité sans reste de la repro­duc­tion que cette pen­sée peut dénon­cer l’intervention de l’État comme un sys­tème tota­li­taire et mensonger.

Ce libre épa­nouis­se­ment de l’individu dans la société fait face à l’appartenance de classe comme contrainte inté­rio­ri­sée qui est effec­ti­ve­ment liber­ti­cide dans son fon­de­ment contrac­tuel d’achat-vente de la force de tra­vail libre. C’est ainsi que le chan­tage de reti­rer ses enfants de l’école, ou de s’opposer à une poli­tique sani­taire, n’existe que pour des gens dont l’affiliation sociale est non seule­ment garan­tie dans les faits mais aussi dans l’adhésion pleine à l’idéologie du contrat social capi­ta­liste et dans la fonc­tion qu’ils ont de ciment dans la repro­duc­tion des rap­ports sociaux capi­ta­liste. Cer­tains peuvent se per­mettre de mena­cer de reti­rer leurs enfants de l’école quand d’autres savent que les rem­parts à une mise au ban de l’école répu­bli­caine s’amenuisent par manque de moyens, de maî­trise de la « carte sco­laire » et/ou au tra­vers du pas­sage des poli­tiques d’intégration à celles lut­tant contre la « radi­ca­li­sa­tion » et le « séparatisme ».

Cette vision des popu­la­tions comme masses abru­ties de consom­ma­teurs cap­tifs des lob­bies vient dire à quel point ceux qui la portent sont à la fois idéo­lo­gi­que­ment domi­nants, inutiles pro­duc­ti­ve­ment, et du coup idiots au point qu’ils peuvent être aveugles au fait que c’est le tra­vail pro­duc­tif qui est au fon­de­ment du monde qu’ils célèbrent en creux au tra­vers de leurs dénonciations.

Il faut avoir un cer­tain rap­port à l’existence pour pré­tendre que la peur est un frein comme si elle était un choix. Il faut ne rien tra­ver­ser des méandres plus ou moins vio­lents et « pié­geux » de l’appartenance de classe pour n’y voir qu’une ques­tion de mani­pu­la­tion idéo­lo­gique. Enfin il faut pou­voir vivre une exis­tence oua­tée où s’indigner cherche à se faire pas­ser pour de la lutte sociale pour pen­ser que la peur empêche de penser.

Arri­vons à la rai­son d’être externe de l’idéologie com­plo­tiste.

La société est décom­po­sée en une somme d’éléments dis­crets, sépa­rés et indé­pen­dants : tra­vail, édu­ca­tion, santé, sala­riat, consom­ma­tion, loi­sirs, inti­mité, famille, rap­ports amou­reux, etc., tels qu’ils sont actuel­le­ment. Il faut consi­dé­rer ensuite que ces élé­ments et fonc­tions tels qu’ils sont pré­sen­te­ment ne s’organiseraient pas tels qu’ils le devraient de par l’activité, les pra­tiques, les inten­tions, la mani­pu­la­tion, la publi­cité et les inté­rêts mal­veillants d’un cer­tain nombre d’individus for­mant une caste incluant les banques, les grands patrons, les médias, les labo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques, les gou­ver­ne­ments non en tant qu’Etat mais comme bande orga­ni­sée. En un mot : les élites. L’ordre éma­nant spon­ta­né­ment de ces élé­ments est une ver­sion cor­rom­pue de l’ordre nécessaire.

Le com­plo­tisme fonc­tionne sur une concep­tion de l’Etat assez banale, fon­da­trice de l’idéologie juri­dique et démo­cra­tique, mais qui est notre lot de tous les jours. Il y aurait d’une part le pou­voir d’Etat, de l’autre l’appareil d’Etat ou la « machine d’Etat » comme la désigne Marx. Le pro­blème réside en ce que l’appareil d’Etat qui maté­ria­lise dans ses organes, leur divi­sion, leur orga­ni­sa­tion, leur hié­rar­chie, le pou­voir d’Etat d’une classe (et une seule) est à la fois orga­ni­sa­tion de la classe domi­nante (comme pou­voir d’Etat détenu par la frac­tion momen­ta­né­ment hégé­mo­nique de la classe domi­nante pour le compte de l’ensemble de cette classe) et orga­ni­sa­tion de toute la société sous la domi­na­tion de cette classe. Mais, si d’un côté, l’Etat du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste réa­lise com­plè­te­ment la fusion de ces deux fonc­tions2, de l’autre il devient la néces­sité « natu­relle » de toute repro­duc­tion sociale. Alors que ce sont leur divi­sion même et leur sépa­ra­tion fon­da­men­tale (réelle et idéo­lo­gique) des rap­ports de pro­duc­tion qui en font les organes d’un appa­reil d’Etat néces­sai­re­ment appa­reil de classe (voir Marx, La Guerre civile en France), tous les organes de l’appareil d’Etat (armée, police, admi­nis­tra­tion, tri­bu­naux, par­le­ment, bureau­cra­tie, édu­ca­tion, aide sociale, infor­ma­tion, par­tis, syn­di­cats, etc.) n’apparaissent plus que comme des ins­tru­ments pliables à la volonté de ceux qui en sont les maîtres. De cette double fonc­tion de l’appareil d’Etat (non pas deux fonc­tions, mais fonc­tion double) comme dic­ta­ture d’une classe et repro­duc­tion de toute la société naissent à la fois leur fusion et la neu­tra­lité des organes. Pour le com­plo­tiste, répon­dant par là à la pen­sée spon­ta­née, ces organes sont neutres et non, dans leur exis­tence même et leur forme, ceux d’une dic­ta­ture de classe. En consé­quence, s’ils ne fonc­tionnent pas « comme ils devraient », comme un « ser­vice public », comme un « bien com­mun », c’est qu’ils sont pré­emp­tés, détour­nés et per­ver­tis par une clique, une caste. Le com­plo­tiste est le citoyen idéal.

Repo­sant sur cette concep­tion « natu­relle » de l’Etat, le com­plo­tisme n’est pas la « psy­cho­pa­tho­lo­gie de quelques éga­rés », il est le « symp­tôme néces­saire de la dépos­ses­sion poli­tique » et de la « confis­ca­tion du débat public ». Il répond à la « mono­po­li­sa­tion de la parole légi­time » par les « repré­sen­tants » assis­tés des « experts », toute cri­tique devient une aber­ra­tion men­tale immé­dia­te­ment dis­qua­li­fiée comme « com­plo­tiste ». Il est vrai que si le com­plo­tisme est devenu le nou­vel indice du cré­tin, c’est qu’il est le nou­veau lieu com­mun de la bêtise jour­na­lis­tique et de nom­breux phi­lo­sophes et socio­logues qui se gardent tout de même d’épingler un pré­sident de la Répu­blique sou­te­nant que les Gilets Jaunes sont le résul­tat d’une manœuvre mos­co­vite (Le Point février 2019). Lor­don qui revient régu­liè­re­ment sur le sujet dans Le Monde diplo­ma­tique résume la chose : « Mais plus encore que la dépos­ses­sion, le conspi­ra­tion­nisme, dont les élites font le signe d’une irré­mé­diable mino­rité, pour­rait être le signe para­doxal que le peuple, en fait, accède à la majo­rité puisqu’il en a soupé d’écouter avec défé­rence les auto­ri­tés et qu’il entre­prend de se figu­rer le monde sans elles. » (Diplo, juin 2015).

Le com­plo­tisme ne serait pas un sys­tème de réponses avec ses déter­mi­na­tions sociales propres mais une simple réac­tion jus­ti­fiée néga­ti­ve­ment. Cela ne peut suf­fire, il faut sai­sir la nature de la « réac­tion » posi­ti­ve­ment comme un sys­tème de réponses adé­quat à ce qui le pro­voque.

Le com­plo­tisme appa­rait alors comme une contes­ta­tion de l’ordre domi­nant, presque comme une lutte de classe. Mais il n’en est rien. De même que l’antisémitisme était le socia­lisme des imbé­ciles, le com­plo­tisme est la lutte des classes des experts en exper­tises qui ne se situent pas n’importe où, ni dans la société, ni dans l’éventail politico-idéologique.

La « réponse com­plo­tiste » veut exac­te­ment le même monde, le même Etat, mais débar­ras­sés de la « caste » : il se « figure le monde sans elle ». Il s’agit seule­ment de conser­ver tous les élé­ments de cette société en les sous­trayant aux pra­tiques de ces indi­vi­dus « mal­veillants » et « mani­pu­la­teurs » qui les per­ver­tissent et les cor­rompent. Un vrai sala­riat, une vraie édu­ca­tion, une vraie poli­tique de santé, une vraie démo­cra­tie, une vraie infor­ma­tion, une vraie agri­cul­ture, une vraie consom­ma­tion, une vraie éco­no­mie, un vrai Etat.

Le com­plo­tisme cri­tique tout, en dési­rant que ce qui existe devienne « vrai ». Mais en conce­vant son objet comme « face obs­cure » et détour­ne­ment démo­niaque, cette cri­tique fait de cet objet un simple acci­dent de ce même monde. Elle affirme par là ne sou­hai­ter que la pour­suite du monde tel qu’il est. Le tout de ce qui existe pour­rait être si beau s’il n’était pas mani­pulé, détourné. La classe domi­nante, sa repro­duc­tion, ses pra­tiques, la pour­suite de ses inté­rêts, la pro­duc­tion idéo­lo­gique ne sont plus le pro­duit natu­rel de tous les rap­ports sociaux que le com­plo­tiste veut conser­ver, mais le fait d’une bande de mal­frats cher­chant à nous prendre pour des imbé­ciles. Le com­plo­tiste est un malin et on ne la lui fait pas, il est expert en tout. Il est remar­quable de consta­ter (il y a eu quelques études là-dessus) que le com­plo­tisme affecte en pre­mier lieu une classe moyenne diplô­mée, celle qui aime son « esprit cri­tique », s’en vante et le porte par­tout en ban­dou­lière. Pour ceux qui vivent quo­ti­dien­ne­ment toutes les humi­lia­tions et la misère des rap­ports sociaux capi­ta­listes, les « com­plots » visant à asser­vir notre liberté à nous contrô­ler n’ont guère de sens. Il faut aimer ce monde pour ne pas vou­loir qu’il nous mente.

Pour­quoi cet écho général

Ce qui pré­cède est une petite ana­lyse du dis­cours com­plo­tiste comme dis­cours cri­tique venant d’une par­tie, se consi­dé­rant comme délais­séée, des caté­go­ries domi­nantes de la popu­la­tion sur la ges­tion éta­tique et plus lar­ge­ment sur le monde envi­ron­nant. Une fois cela fait, la vraie ques­tion impor­tante est celle de savoir pour­quoi actuel­le­ment cette cri­tique est prise en charge ou relayée par une frange impor­tante des classes pro­lé­taires. D’où vient cette volonté de « sau­ve­tage » de l’État capi­ta­liste et pour­quoi n’y a-t-il pas actuel­le­ment d’autres dis­cours cri­tiques propres à des franges du pro­lé­ta­riat qui portent.

Nous n’apporterons pas de réponse, seule­ment quelques indices dont cer­tains par­sèment déjà ces notes.

Il y a dans le com­plo­tisme des briques qui rap­pellent le démo­cra­tisme radi­cal : la com­mu­nauté des citoyens dans l’Etat comme forme concrète et par­ti­ci­pa­tive de leur com­mu­nauté d’individus iso­lés. Mais la situa­tion a changé depuis les années 1990 et le début des années 2000.

Dans le capi­ta­lisme issu de la restruc­tu­ra­tion des années 1970 / 1980, la repro­duc­tion de la force de tra­vail a été l’objet d’une double décon­nexion. D’une part décon­nexion entre valo­ri­sa­tion du capi­tal et repro­duc­tion de la force de tra­vail, d’autre part, décon­nexion entre la consom­ma­tion et le salaire comme revenu.

La rup­ture d’une rela­tion néces­saire entre valo­ri­sa­tion du capi­tal et repro­duc­tion de la force de tra­vail brise les aires de repro­duc­tion cohé­rentes dans leur déli­mi­ta­tion natio­nale ou même régio­nale. Ce dont il s’agit c’est de sépa­rer, d’une part, repro­duc­tion et cir­cu­la­tion du capi­tal, et d’autre part, repro­duc­tion et cir­cu­la­tion de la force de tra­vail.

Comme iden­tité d’une crise de sur­ac­cu­mu­la­tion et de sous-consommation, la crise de 2008 fut une crise du rap­port sala­rial qui est deve­nue crise de la société sala­riale en met­tant en mou­ve­ment toutes les couches et classes de la société qui vivent du salaire. Par­tout, avec la société sala­riale, il s’agit de poli­tique et de dis­tri­bu­tion. Comme prix du tra­vail (forme fétiche), le salaire en appelle à l’injustice de la dis­tri­bu­tion, c’est nor­mal. L’injustice de la dis­tri­bu­tion a un res­pon­sable qui a « failli à sa mis­sion » : l’Etat. L’enjeu qui est alors posé est celui de la légi­ti­mité de l’Etat vis-à-vis de sa société. Le pro­lé­ta­riat par­ti­cipe à tout cela, sa propre struc­tu­ra­tion comme classe l’embarque.

Dans la crise de la société sala­riale, les luttes qui se déroulent autour de la dis­tri­bu­tion désigne l’Etat comme le res­pon­sable de l’injustice. Cet Etat, c’est l’Etat déna­tio­na­lisé, tra­versé par et agent de la mon­dia­li­sa­tion. A l’inverse de la « déna­tio­na­li­sa­tion » les poli­tiques key­né­siennes rele­vaient d’un « natio­nal inté­gré » : com­bi­nai­son d’économie natio­nale, de consom­ma­tion natio­nale, de for­ma­tion et édu­ca­tion de main-d’œuvre natio­nale et maî­trise de la mon­naie et du cré­dit. Dans la « période for­diste », l’Etat était en outre devenu « la clé du bien-être », c’est cette citoyen­neté qui a foutu le camp dans la restruc­tu­ra­tion des années 1970 et 1980. Si la citoyen­neté est une abs­trac­tion, elle réfère à des conte­nus bien concrets : plein emploi, famille nucléaire, ordre-proximité-sécurité, hété­ro­sexua­lité, tra­vail, nation. C’est autour de ces thèmes que dans la crise de la société sala­riale se recons­truisent idéo­lo­gi­que­ment les conflits de classes et la délé­gi­ti­ma­tion de tous les dis­cours offi­ciels. La citoyen­neté devient alors l’idéologie sous laquelle est menée la lutte des classes.

Au pre­mier abord, cette délé­gi­ti­ma­tion et cette idéo­lo­gie citoyenne (car le com­plo­tiste est l’archétype du bon citoyen) sont cri­tiques, mais seule­ment dans la mesure où elles sont le lan­gage de la reven­di­ca­tion dans le miroir que lui tend la logique de la dis­tri­bu­tion et de la néces­sité de l’Etat. Les pra­tiques qui opèrent sous cette idéo­lo­gie sont effi­caces parce qu’elles ren­voient aux indi­vi­dus une image vrai­sem­blable et une expli­ca­tion cré­dible de ce qu’ils sont et de ce qu’ils vivent, elles sont consti­tu­tives de la réa­lité de leur vie quo­ti­dienne. La recons­truc­tion idéo­lo­gique des conflits de classes devient le peuple face aux élites qui mono­po­lisent la parole légi­time (ce qui a tou­jours été le cas), mais une parole qui ne fait plus sens. Le conflit mute en conflit cultu­rel se menant au nom de valeurs : l’artifice et le men­songe contre l’authenticité et la vérité (celle qu’on nous cache, comme le chan­tait iro­ni­que­ment déjà Dutronc et bête­ment aujourd’hui Arkana).

Ce qui, dans le com­plo­tisme, se joue de façon tota­le­ment per­verse comme « conflit » c’est le rap­port de l’Etat, de tous ses appa­reils idéo­lo­giques, de la classe domi­nante dans son ensemble à sa société. Dans la crise des Etats et de tous leurs appa­reils vis-à-vis de leur société, le dis­cré­dit social dans lequel ce rap­port est tombé confère au com­plo­tisme un écho géné­ral. De façon tota­le­ment per­verse, car le fonc­tion­ne­ment même du com­plo­tisme sup­pose de vou­loir conser­ver cette société telle quelle. Cela, dans la mesure où la classe domi­nante ne serait qu’une élite para­si­taire se main­te­nant par le men­songe, et non, comme classe domi­nante, la néces­sité même de cette société et de tous ses rapports.

Que les prin­ci­pales firmes de Wall Street s’adressent à l’agence de régu­la­tion du mar­ché des capi­taux aux Etats-Unis pour obte­nir la modi­fi­ca­tion d’une loi ou un avan­tage quel­conque, ce n’est pas un « com­plot », même si l’action est concer­tée et dis­si­mu­lée. Que les repré­sen­tants éco­no­miques géné­raux de la classe capi­ta­liste amé­ri­caine (et mon­diale) s’adressent aux repré­sen­tants géné­raux de la léga­lité de la même classe, ce n’est pas un « com­plot », c’est l’Etat. Ou alors on ima­gine que l’Etat est ou devrait être « autre chose ». A la place des rap­ports sociaux capi­ta­listes (que l’on veut conser­ver), il n’y aurait qu’un petit nombre d’hommes cyniques qui assoient leur domi­na­tion et leur exploi­ta­tion du « peuple » par une repré­sen­ta­tion faus­sée du monde qu’ils ont ima­giné pour s’asservir les esprits. Il faut au com­plo­tisme cette concep­tion sim­pliste de l’idéologie, du mode de pro­duc­tion et de l’Etat pour être ce qu’il est : l’apologie et la conser­va­tion des condi­tions d’existence actuelles. Mal­heu­reu­se­ment, ou heu­reu­se­ment, comme pra­tique quo­ti­dienne, l’idéologie est autre chose : la pra­tique de sujets qui, en tant que tels, peuvent s’imaginer trom­pés et l’être (ce qui va de soi pour un sujet). Le mode de pro­duc­tion, autre chose que la recherche du « pognon maxi­mum ». L’Etat, au tra­vers de ses appa­reils, autre chose qu’une « clique ».

Le com­plo­tisme est une approche glo­bale de la société. Pour répondre à la ques­tion de la géné­ra­lité de son écho, nous ne pré­sen­tons ici que des indices et des pistes, des élé­ments de com­pré­hen­sion qui ne cherchent qu’à poser « cor­rec­te­ment » la question.

Concluons (momen­ta­né­ment)

Les manœuvres, les intrigues, les coups tor­dus du billard à trois bandes existent mais n’expliquent rien, ils néces­sitent eux-mêmes d’être expli­qués comme évé­ne­ments his­to­riques inter­sti­tiels. En his­toire, le com­plo­tisme n’aime pas la « longue durée ». Davos est une arène déci­sive de la mon­dia­li­sa­tion, mais c’est la mon­dia­li­sa­tion qui a fait Davos et non l’inverse. Si, contrai­re­ment à ce que nous disent Marx et Engels dans les pre­mières pages de L’Idéologie alle­mande, le « monde » n’est pas un « livre ouvert », c’est que sa com­pré­hen­sion néces­site la pro­duc­tion de concepts et non parce qu’il dis­si­mule une cor­po­ra­tion, une caste de chefs d’orchestre et d’Illu­mi­nati.

T – R.S

Jan­vier 2021

1 Pour anec­dote sur ces consi­dé­ra­tions sur la popu­la­tion, durant ces vacances de la Tous­saint 2020, deux évè­ne­ments mar­quants – le deuxième confi­ne­ment et l’assassinat de Samuel Paty — ont mis en scène deux types d’agents fon­da­men­taux dans cette repro­duc­tion des caté­go­ries de la popu­la­tion que sont les parents :

- Ceux s’indignant contre la volonté d’asservir et de déshu­ma­ni­ser leur pro­gé­ni­ture au tra­vers du port du masque à l’école à par­tir de 6 ans – mena­çant de ne plus mettre leurs enfants à l’école ;

- D’autres pour qui la prio­rité était de défendre en déses­poir de cause la confor­mité de leur pro­gé­ni­ture avec l’école répu­bli­caine au tra­vers d’une urgence à faire entendre à leurs enfants — disons issus de l’immigration — l’interdit de parole, de réac­tion, de réfé­rence, à l’assassinat du prof à la ren­trée sco­laire, au risque d’une exclu­sion et de mise à l’amende ins­ti­tu­tion­nelle et finan­cière des familles concernées.

2 En cela, il dif­fère de l’Etat féo­dal ou d’ « Ancien régime ».