Emeutes Egypte, début 2013

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Quelle est la situation ?

Une situa­tion de rup­ture de l’interclassisme (qui était recom­po­si­tion de la lutte des classes dans l’instance poli­tique) sans qu’aucune classe en pré­sence ne par­vienne à foca­li­ser les conflits sur une ins­tance du mode de production :

  • une lame de fond des grèves et reven­di­ca­tions ouvrières depuis l’élection de Morsi (juin 2012) c’est abso­lu­ment la base de ce qui se passe.
  • la recom­po­si­tion de la classe domi­nante enta­mée (amor­cée) qui dis­joint les classes moyennes de la reven­di­ca­tion ouvrière
  • un mou­ve­ment ouvrier reven­di­ca­tif qui cherche un inter­lo­cu­teur en même temps que son action déni à l’Etat actuel cette qua­lité d’interlocuteur (c’est dans ce jeu qu’il faut com­prendre l’auto-organisation).
  • Une « jeu­nesse édu­quée » rava­gée par le chô­mage (en Egypte, le taux de chô­mage est pro­por­tion­nel au niveau de diplôme) prise au piège de la géné­ra­lité qu’elle pour­rait repré­sen­ter et qu’elle s’imagine repré­sen­ter (la poursuite-achèvement de la révo­lu­tion, le véri­table Etat indé­pen­dant) rame­née au niveau de ses inté­rêts par­ti­cu­liers comme modes de vie et morale (Port Saïd est un bas­tion ouvrier et salafiste).
  • La place des femmes qui avait scellé le consen­sus poli­tique social et éco­no­mique sur les valeurs de dignité, d’honnêteté et de nation est rede­venu un enjeu vio­lem­ment réaf­firmé du côté de l’Etat. Le pro­blème est de savoir si cet affron­te­ment demeure une ques­tion par­ti­cu­lière de « mœurs » où si elle est sus­cep­tible de foca­li­ser de nom­breuses contra­dic­tions (faire sau­ter le consen­sus poli­tique et la « recon­nais­sance ouvrière »

Aussi bien du côté de la classe bour­geoise cher­chant sa recom­po­si­tion que du côté de la classe ouvrière : une situa­tion en attente de son d’inscription natio­nale dans le cours mon­dial de la valo­ri­sa­tion et pro­dui­sant ce dont elle est en attente.

Mais cette dyna­mique n’a pas les moyens internes de s’imposer, d’aboutir Aussi bien de par la taille, l’Egypte n’est pas la Chine ou le Bré­sil, que de par l’histoire anté­rieure de sa place dans le sys­tème , l’Egypte n’est pas inté­rieu­re­ment coin­cée dans la contra­dic­tion des capi­ta­lismes émer­gents entre d’une part leur rôle fonc­tion­nel ¾ expor­ta­tion, main-d’œuvre ¾ dans le sys­tème qui s’effondre et, d’autre part, leur propre déve­lop­pe­ment acquis qu’il ne peuvent encore faire valoir pour lui-même. Ce n’est que l’hypothétique restruc­tu­ra­tion issue de la crise actuelle (appe­lée par ce type de situa­tion, comme au foot­ball on appelle le bal­lon) qui pour­rait assi­gner sa place aux rap­ports entre bour­geois et pro­lé­taires en Egypte. D’ici là, c’est-à-dire la situa­tion actuelle : une situa­tion blo­quée, en attente (le « en attente » n’est pas une téléo­lo­gie, une défi­ni­tion par rap­port au but, mais par rap­port au mou­ve­ment réel­le­ment amorcé). L’ancien ne peut plus être et le nou­veau en ges­ta­tion ne peut abou­tir de lui-même.

La limite alors de l’activité ouvrière c’est l’auto-organisation qui s’entretient elle-même comme reven­di­ca­tion déniant à l’Etat sa qua­lité d’interlocuteur, comme base sans pers­pec­tive de la confron­ta­tion avec l’Etat. L’auto-organisation est, dans l’activité ouvrière, l’expression de cette situa­tion blo­quée. Mais cette auto-organisation est alors une pépi­nière d’écarts.

L’interclassisme est remis en selle de façon contra­dic­toire. La poli­ti­sa­tion (agenda et tempo poli­tique : thème de la « révo­lu­tion inache­vée » et de « l’appropriation de l’Etat par les Frères ») de la reven­di­ca­tion ouvrière n’est pas en soi inter­clas­siste, mais elle n’a comme pers­pec­tive que de tendre à le deve­nir face à une recom­po­si­tion inabou­tie de la classe domi­nante (le reli­gieux était la marque de la dif­fi­culté et de la fra­gi­lité de cette recom­po­si­tion pas­sant de la créa­tion d’une rela­tion Etat / société civile) parce qu’elle dénie pour cela (la recom­po­si­tion inabou­tie) à l’Etat actuel son rôle d’interlocuteur. En deve­nant révolte civile, l’auto-organisation est alors la résul­tante de ce jeu de forces.

Le maillon le plus faible de la phase anté­rieure du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste se trouve à mani­fes­ter le pre­mier la crise de cette phase.

Ne pas consi­dé­rer la situa­tion actuelle, tant la classe domi­nante et sa recom­po­si­tion inache­vable que le pro­lé­ta­riat et son auto-organisation seule­ment comme moment en attente de la recon­nais­sance de la classe ouvrière comme un acteur de la société civile, ne pas la consi­dé­rer seule­ment comme une sorte de blo­cage, mais consi­dé­rer, pré­ci­sé­ment pour ces rai­sons là, la situa­tion actuelle comme appa­ri­tion d’écarts dans la lutte de classe : les impasses de l’auto-organisation, qui s’appelle elle-même déso­béis­sance civile, dans sa confron­ta­tion néces­saire avec l’Etat : être recon­nue (société civile) / dénier la qua­lité de « reconnaisseur

» à l’Etat auquel on s’adresse parce qu’il n’est objec­ti­ve­ment pas à même d’être ce « recon­nais­seur ». La lutte en tant que classe se ren­voie à elle-même sa propre exis­tence comme limite d’elle-même.

Dans la lutte des classes actuelle, quatre ins­tances se dis­putent la domi­nante : l’économique, le social, le poli­tique, l’idéologie.

Encore que, le poli­tique semble tou­jours tenir la corde sur la base d’un inter­class­sisme contra­dic­toire et fra­gile (le fond actuel de tout ce qu’il se passe c’est la lutte ouvrière). Cepen­dant, per­sonne, y com­pris les BB ne dépasse la pers­pec­tive de lutte démo­cra­tique dont l’anarchisme n’est ici qu’une forme idéale : « Et nous avons annoncé notre révo­lu­tion à par­tir d’aujourd’hui à la Place Tah­rir jusqu’à ce que l’Egypte et son peuple obtiennent leurs droits ! Vie digne, Liberté et Jus­tice sociale ! » (Décla­ra­tion du Black Blo­cairo). L’Etat reste le seul hori­zon des luttes mais plus comme il y a deux ans : la rup­ture de l’interclassisme est depuis quelque temps dans les tuyaux.

2 Commentaires

  • CLN
    11 septembre 2013 - 10 h 16 min | Permalien

    Emeutes Egypte, début 2013

    La limite alors de l’activité ouvrière c’est l’auto-organisation qui s’entretient elle-même comme reven­di­ca­tion déniant à l’Etat sa qua­lité d’interlocuteur, comme base sans pers­pec­tive de la confron­ta­tion avec l’Etat. L’auto-organisation est, dans l’activité ouvrière, l’expression de cette situa­tion blo­quée. Mais cette auto-organisation est alors une pépi­nière d’écarts.

    Cette phrase me gêne beau­coup dans la mesure ou , d’après le titre de l’article, elle semble ren­voyer à la situa­tion actuelle.

    Ou je com­prends mal se que vous vou­lez dire, mais dans les luttes ouvrières pré­sentes jus­te­ment la reven­di­ca­tion mise en avant c’est de deman­der à l’Etat égyp­tien la prise en charge de leur reven­di­ca­tion et dans le cas de Mahalla la natio­na­li­sa­tion de l’industrie.

    Quant à « cette auto-organisation est alors une pépi­nière d’écarts. » voila encore une belle affir­ma­tion non étayée qui ren­voie à l’article de SICRS écrivait :

    “Nous en sommes actuel­le­ment à augu­rer la pos­sible sur­ve­nue dans la crise, du fait des carac­té­ris­tiques du cycle de luttes et de la nature his­to­rique spé­ci­fique de cette crise, de pra­tiques consti­tuant une conjonc­ture révo­lu­tion­naire” p 142 de SIC

    A plus

    • R.S.
      16 septembre 2013 - 19 h 17 min | Permalien

      Ces notes ont été rédi­gées fin février-début mars, elles se réfèrent aux évé­ne­ments et émeutes de Port Saïd dont la forme de séces­sion et d’autonomie civile de la ville s’était répan­due à d’autres villes dont Mahalla. Il était légi­time de dire que les formes et conte­nus de ces luttes rele­vaient d’une auto-organisation abso­lu­ment sans pers­pec­tives propres. Il est exact que dans la dyna­mique de ces mou­ve­ments des reven­di­ca­tions étaient soit sous-jacentes soit appa­rais­saient très rapi­de­ment dont celle de la natio­na­li­sa­tion dans les grands centres tex­tiles du delta. Rien de cela, à ma connais­sance, à Port-Saïd où tout se résume à une dési­gna­tion et un affron­te­ment avec l’Etat comme gour­din. Dans cette auto-organisation sans pers­pec­tive, se contre­di­sant elle-même, se retrouve toute la com­plexité de la situa­tion égyp­tienne comme rap­port des luttes de classes à l’Etat et à sa légi­ti­mité (légi­ti­ma­tion).
      Quand il est ques­tion de “pépi­nières d’écarts”, la for­mule est il est vrai maxi­ma­liste, il aurait mieux valu écrire, pour filer la méta­phore, ter­reau. La pépi­nière parle de jeunes pousses, le ter­reau d’un sol favo­rable, sans plus. Cepen­dant, mal­gré l’optimisme de la for­mule que rien, à notre connais­sance, n’est venu confir­mer, c’est de ce type de situa­tion que peuvent sur­gir des écarts à l’intérieur du fait de lut­ter en tant que classe fai­sant de cela la limite actuelle de la lutte de classe. La ques­tion en jeu dans cet “opti­misme” exces­sif est tou­jours celle, en Egypte, de l’interclassisme néces­saire des luttes dont le coeur est l’économie dite infor­melle qui court-circuite la rup­ture de l’interclassisme qui s’était ébau­ché début 2013 et dont les Frères ont tout de même fait les frais.
      En ce qui concerne la cita­tion du texte “Le Moment actuel” dans Sic 1. Je per­siste à pen­ser que la pers­pec­tive est bonne et doit être main­te­nue ; il faut révi­ser le timing. C’est cette révi­sion qui amène à retra­vailler sur la situa­tion actuelle et sur “Où en sommes-nous dans la crise ?”. Cela a été pré­ci­sé­ment une des rai­sons de la sor­tie de TC de Sic dont l’existence était liè (pour nous) à la per­ti­nence immé­diate de cette appré­cia­tion de la situa­tion qui s’est révé­lée comme devant être dif­fé­rée.
      Ce que tu relèves de façon très per­ti­nente signi­fie que ni la “théo­rie de l’écart”, ni celle de la com­mu­ni­sa­tion ne peuvent être des slo­gans et qu’en dehors de leur exis­tence réelle, elles sont condam­nées à l’idéologie et à deve­nir des mar­queurs iden­ti­taires grou­pus­cu­laires.
      R.S

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