Classe / seg­men­ta­tion / raci­sa­tion: Notes de lecture

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France

Immi­grés : évo­lu­tion des luttes, des orga­ni­sa­tions, des situations.

(notes de lec­ture)

Il s’agirait de mon­trer com­ment au cours, en gros, des cin­quante der­niers années s’est orga­ni­sée la rela­tion « dans le tra­vailleur immi­gré » (for­mule bizarre et qui en plus sup­pose déjà une cer­taine rela­tion : l’immigré est en tant que tra­vailleur) l’articulation, la confu­sion, la dif­fé­ren­cia­tion entre tra­vailleur et immi­gré, com­ment ces deux termes se sont joint ou dis­so­cié, lequel a pris socia­le­ment l’ascendant comme pôle de cris­tal­li­sa­tion d’une iden­tité (les notes suivent à peu près un ordre chronologique).

  • Daniel Mothé : SOB 21, mars-mai 1957

« Les ouvriers fran­çais et les Nords-Africains (N.A) »

Grève des Algé­riens chez Renault (ini­tia­tive FLN)

Grève très lar­ge­ment suivie

« Aux endroits où les ouv NA sont mélan­gés aux ouv fr il semble que la soli­da­rité soit plus forte. Il s’agit dons sur­tout des ate­liers de fabri­ca­tion et des chaînes. Au contraire, dans les ate­liers d’ouvriers qua­li­fiés, là où les NA sont peu nom­breux et réduits à des tra­vaux subal­ternes, l’hostilité est plus grande ; Là où il n’y a pas de contact le chau­vi­nisme a plus de prise. »

« Les obs­tacles aux­quels se heurte le NA nou­vel­le­ment débar­qué en Fr ne sont pas seule­ment des obs­tacles dus au racisme que déve­loppe la bour­geoi­sie fran­çaise, mais des obs­tacles bien plus pro­fonds. Il entre dans un monde tota­le­ment dif­fé­rent du sien, le monde capi­ta­liste, un monde qui s’oppose à tout son héri­tage cultu­rel et humain, un monde tota­li­taire qui ne peut rien accep­ter de sa per­son­na­lité, qui est des­tiné à le broyer, à le trans­for­mer entiè­re­ment et à l’intégrer à la grande armée du pro­lé­ta­riat moderne. Voilà l’obstacle fon­da­men­tal auquel il va se heur­ter et conte lequel il va lut­ter. Sa lutte de ce fait sera plus dure, elle sera double. Il devra à la fois lut­ter comme pro­lé­taire exploité contre le capi­ta­lisme, il devra aussi lut­ter contre une civi­li­sa­tion étran­gère qui veut l’assimiler et là son com­bat sera mené contre l’ensemble de la société fran­çaise, le pro­lé­ta­riat y com­pris (sou­li­gné par moi), et c’est dans ce com­bat que le natio­na­lisme pui­sera sa force ».

[ana­lyse très fine qui fait du racisme un phé­no­mène struc­tu­rel : « lutte contre l’ensemble de la société » ; 60 ans après il y a un fond qui per­siste dans cette ana­lyse. D’autant plus que la volonté d’assimiler de la « société fr » n’est pas très évidente.]

« La soc dans laquelle il vient d’être plongé ignore ces liens ; l’autorité du contre­maître ou du flic est une auto­rité arbi­traire et conven­tion­nelle qu’il admet dif­fi­ci­le­ment. La désa­gré­ga­tion de la famille pro­lé­ta­rienne par la vie d’usine rend encore plus étran­ger le pro­lé­taire fr aux yeux d’un NA. (…) La société veut les dépouiller de toute leur per­son­na­lité ; ils résistent et leur lutte devient une défense contre toute atteinte à cette per­son­na­lité. Leurs cou­tumes, leurs rites reli­gieux deviennent par ce fait un signe dis­tinc­tif auquel ils s’accrochent obs­ti­né­ment. (…) L’ouvrier fr, s’il peut mani­fes­ter une cer­taine sym­pa­thie aux NA parce qu’ils sont aussi exploi­tés, est pro­fon­dé­ment cho­qué par leur refus d’adaptation ».

[Mothé ne néglige pas la seg­men­ta­tion mais il arti­cule plu­sieurs dimen­sions pour construire ce qu’il appelle à l’époque le tra­vailleur NA]

« Les NA occupent des emplois subal­ternes, très rares sont les pro­fes­sion­nels. Dans les ate­liers d’outillage ils sont manœuvres ou OS. Ils ne sont pas uni­for­mé­ment répar­tis. Ils occupent les emplois les plus durs et les moins payés (fon­de­rie, forges, bâti­ment). Ainsi le tra­vail ne les intègre pas obli­ga­toi­re­ment au pro­lé­ta­riat fr ; là aussi ils sont bri­més, auprès des ouv fr ils sont sou­vent encore des parias. (…) ils mènent une vie sépa­rée des celle des fr et tout contri­bue à cette séparation. »

[Gal­lis­sot (voir plus loin), dans la ligne de cette ana­lyse de Mothé, relie la vic­toire du FLN sur les Mes­sa­listes dans la clas ouv (les Mes­sa­listes étaient domi­nants dans la clas ouv) à l’arrivée mas­sive dans les années 50 de jeunes migrants]

  • Lilian Mathieu : Les années 70, un âge d’or des luttes ?

Chap : Les luttes des immi­grés / grèves d’OS ou luttes d’immigrés [très impor­tant l’interrogation por­tée par le s/titre] p. 35 et sq

« Caté­go­ri­ser cer­tains mou­ve­ments sociaux du début des années 70 comme “luttes des immi­grés” relève de ces clas­si­fi­ca­tions périlleuses évo­quées en intro­duc­tion à cette par­tie : bon nombre de ces mobi­li­sa­tions auraient pu tout aussi légi­ti­me­ment être inté­grées aux luttes de sala­riés évo­quées dans la sec­tion pré­cé­dente – et c’est d’ailleurs comme cela qu’elles ont été appré­hen­dées au moment de leur avè­ne­ment (Pitti 2001 [ voir plus loin notes sur les tra­vaux de Pitti] ). Cet entre croi­se­ment des caté­go­ri­sa­tion tient à ce que l’immigré est depuis les débuts de l’embauche géné­ra­li­sée d’étrangers (prin­ci­pa­le­ment ori­gi­naires d’Af du N) sans le bâti­ment et l’industrie à par­tir du début des années 60 avant tout perçu et défini en tant que travailleur. »

[ Mothé montre que cette « per­cep­tion » est lar­ge­ment insuf­fi­sante mais il semble vrai qu’elle s’impose alors]

« Cette iden­ti­fi­ca­tion va cepen­dant s’estomper au fil des années 70 » [ deux ques­tions : 1 pour­quoi l’identification bien que pro­blé­ma­tique s’impose et 2 pour­quoi elle s’estompe. Du fait du 1, cette seconde ques­tion a un contenu dif­fé­rent de celui qu’elle a dans ce livre. Ce n’est pas l’identification qui s’estompe mais ce qui fait l’identification : à défi­nir]

« Reste que bien des grèves d’OS de l’époque – celle de Giros­teel au Bour­get en 1971, de Pen­na­roya à Lyon en 1972, de Renault Billan­court en 1973 … — sont étroi­te­ment liées à l’identité de migrants de ceux qui les mènent, mais sur le mode d’une iden­ti­fi­ca­tion impo­sée de l’extérieur. Non seule­ment, on l’a vu, ce sont des logiques dis­cri­mi­na­toires qui can­tonnent les étran­gers aux postes les moins qua­li­fiés et rému­né­rés, mais c’est éga­le­ment ainsi que bien sou­vent, les orga­ni­sa­tions syn­di­cales les appré­hendent et entendent gérer leur mécon­ten­te­ment. De fait les OS en lutte tendent fré­quem­ment à se consti­tuer en assem­blées géné­rales déci­sion­naires et négo­cient eux-mêmes avec les direc­tions afin de contour­ner les délé­gués syn­di­caux exté­rieurs à leur groupe. »

[pas évident l’ « exté­rio­rité » : déjà chez Pitti qui est prise comme réfé­rence, gros tra­vaux uni­ver­si­taires ; et le contraire chez Ahmed Bou­be­ker « His­toire poli­tique des immi­gra­tions (post) colo­niales », notes plus loin. Il semble que Lilian Mathieu qua­li­fie d’extérieur les rap­ports sociaux qui défi­nissent les indi­vi­dus comme si ceux-ci avaient une défi­ni­tion intrin­sèque. C’est parce que les délé­gués ne les trai­te­raient pas comme des tra­vailleurs ordi­naires mais comme immi­grés que ces der­niers excluent les délé­gués exté­rieurs à leur groupe. C’est un peu bizarre]

Suite du chap : très peu d’appui, un peu les gau­chistes, sur­tout les maos et puis le MTA (Mou­ve­ment des tra­vailleurs Arabes). Mais, le MTA [ voir plus loin, notes sur le MTA] « piloté davan­tage que par des tra­vailleurs, par des mili­tants d’extrême gauche en exil » ; « issu de la réorien­ta­tion des Comi­tés Pales­tine vers les condi­tions concrètes d’existence des immi­grés, et du Comité de défense de la vie et des droits des tra­vailleurs immi­grés (CDVDTI).

Anti­ra­cisme, loge­ment et droit du séjour

Au cours des 70 autres enjeux que l’usine : anti­ra­cisme, loge­ment, droit du séjour.

Mul­ti­pli­ca­tion des crimes racistes (police) : mobi­li­sa­tion avec Sartre, Fou­cault, Deleuze.

« Le meurtre d’un tra­mi­not mar­seillais par un malade men­tal algé­rien en 1973 sus­cite une vague de raton­nades qui fait plu­sieurs morts parmi les immi­grés magh­ré­bins. En pro­tes­ta­tion, le MTA appelle à des jour­nées de grève qui sont très lar­ge­ment sui­vies par les tra­vailleurs immi­grés, tant dans la région mar­seillaise qu’à Paris »

« La ques­tion immi­grée n’est pas un véri­table enjeu poli­tique au début des années 1970 et les grands par­tis (PS et PCF com­pris) s’en dés­in­té­ressent pour l’abandonner aux extrêmes du champ poli­tique. » Occi­dent dis­sout en 68, recom­posé comme Ordre Nou­veau, en 73, mee­ting pari­sien contre « l’immigration sau­vage », affron­te­ment avec la Ligue. Depuis 72, O.N a une façade élec­to­rale : le Front Natio­nal dirigé par Le Pen : « Le slo­gan “un mil­lion de chô­meurs c’est un mil­lion d’étrangers en trop” ne lui per­met d’engranger que 0,75 % des voix à la pré­si­den­tielle de 1974. »

Loge­ment : rési­dents foyers Sona­co­tra de 73 à 81. La déci­sion d’augmenter de 30 % les « rede­vances » (les rési­dents ne sont pas consi­dé­rée comme des loca­taires, il ne s’agit pas de loyers). Sou­vent gérés par d’anciens mili­taires colo­niaux, régis par des règle­ments extrê­me­ment stricts. La mobi­li­sa­tion est menée dans chaque foyer par un comité auto­nome, indé­pen­dant de tout parti ou syn­di­cat et est coor­don­née au niveau natio­nal par un comité qui ras­semble les délé­gués des duf­fé­rents foyers ; Répres­sion sévère, foyers fer­més, expul­sions. Gain de cause au début des années 80 sur la plu­part des reven­di­ca­tions sauf sur la recon­nais­sance du sta­tut de locataire.

Droit du séjour : un enjeu trans­ver­sal de la période.

Fré­quente expul­sions, refus de renou­vel­le­ment carte de séjour. Grève de la faim des époux Bou­ziri en 72 (mili­tants du MTA). En 72, cir­cu­laire Marcellin-Fontanet qui privent les étran­gers sans emploi de leur titre de séjour (cir­cu­laire annu­lée en 1975). A ce moment, le « ralen­tis­se­ment du chô­mage via le ren­voi des immi­grés s’installe dura­ble­ment comme un enjeu poli­tique ». Les immi­grés défi­nis avant out comme tra­vailleurs doivent pou­voir être ren­voyés « chez eux » dès qu’on a plus besoin d’eux.

[la consi­dé­ra­tion des immi­grés exclu­si­ve­ment comme tra­vailleurs attein­dra son point de crise durant les grèves de l’automobile de 82 – 84 quand crise et restruc­tu­ra­tion remettent en ques­tion leur sta­tut de tra­vailleurs dans la divi­sion du tra­vail, voir Bou­be­ker et mon dos­sier perso sur ces grèves]

Expul­sion sys­té­ma­tique des étran­gers délin­quants : « D’autant plus nom­breux que le regrou­pe­ment fami­lial a été faci­lité, les jeunes d’origine immi­grée deviennent à la fin de la décen­nie, et pour long­temps la cible prin­ci­pale des dis­cours et poli­tiques sécu­ri­taires sans pour autant effa­cer la ques­tion des sans-papiers ».

  • Laure Pitti : Les luttes cen­trales des O.S. immi­grés (revue Plein Droit n° 63, déc 2004)

« Les grèves des OS immi­grés des usines Renault, quand elles ne sont pas oubliées, sont sou­vent confon­dues dans la mémoire avec d’autres luttes des étran­gers des années 70 (lutte des foyers, reven­di­ca­tion de la carte de résident…) Pour­tant si elles sont exem­plaires c’est par la cen­tra­lité des reven­di­ca­tions pro­fes­sion­nelles et les moda­li­tés d’organisation de la grève »

« …l’analyse qui fut faite de ces luttes en donna l’image de luttes mar­gi­nales ou spé­ci­fiques (…) Or celles-ci eurent des effets sur l’organisation de ce tra­vail ouvrier qui dépas­saient de loin les seuls tra­vailleurs immigrés »

A Billan­court, à par­tir de 1945, ce sont les Algé­riens qui forment les gros bataillons d’OS ≠ Citroën à Rennes, Renault au Mans (fr qui années 60 four­nissent les OS).

« Dans les années 1960 – 1970, si “jeunes” et OS vont de pair dans les régions fai­ble­ment indus­tria­li­sées où le recru­te­ment s’appuie mas­si­ve­ment sur une main-d’œuvre rurale à l’origine, dans les régions indus­trielles anciennes en revanche, telle le Nord, l’Est, le bas­sin pari­sien ou encore le Rhône, les condi­tions d’OS et d’immigré se redoublent (c’est moi qui souligne) »

[cette iden­ti­fi­ca­tion ne remet pas en cause la « cen­tra­lité des reven­di­ca­tions pro­fes­sion­nelles » (Pitti), mais cette cen­tra­lité, inver­se­ment ne remet pas en cause leur cen­tra­lité de luttes d’immigrés. Il y a une sorte d’aveuglement à consi­dé­rer que dans la mesure où la lutte porte sur des condi­tions de tra­vail dans l’usine, elle perd sa carac­té­ris­tique d’immigrée. C’est toute une concep­tion de la classe ouvrière qui est ici en jeu]

La suite vient tem­pé­rer la pro­po­si­tion de base de Pitti : « Là où la condi­tion des jeunes OS et des OS immi­grés dif­fère cepen­dant, c’est qu’elle se trouve sou­vent redou­blée, dans le cas des seconds, par des ges­tions dif­fé­rentes sur une base natio­nale ou eth­nique [c’est moi qui sou­ligne, c’est tout de même pas une dif­fé­rence anec­do­tique], qui ont pour traits majeurs l’absence de pro­mo­tion professionnelle ».

[Pour Pitti, en 68, une situa­tion ambigüe (voir aussi plus loin notes sur Xavier Vigna, L’insubordination ouvrière dans les années 68) : forte pré­sence des jeunes OS fr et des OS immi­grés dans les luttes et les grèves par exemple à Flins mais les « acteurs » eux-mêmes (à Flins) ne retiennent que la pré­sence des étu­diants. Les OS (sur­tout immi­grés) res­tent, pen­dant tout le mou­ve­ment dans l’ombre (à peu près la même chose chez Vigna qui sou­ligne cepen­dant le grand nombre d’expulsions qui suivent Mai, ce qui laisse entendre que les condi­tions de la lutte de classe en mai pro­duisent tout un tra­vail d’invisibilisation des immi­grés). Dans l’ensemble, le tra­vail d’OS n’est pas au pre­mier plan des reven­di­ca­tions en mai-juin 1968 « du moins de celles que les syn­di­cats relaient » (Pitti).]

« C’est véri­ta­ble­ment en 1971 que la condi­tion d’OS appa­raît au devant de la scène, à la suite de la grève des jeunes OS de l’usine Renault du Mans. Celle d’OS immi­gré, en revanche, reste lar­ge­ment mécon­nue – jusqu’aux grèves des ouvriers de l’usine Pen­na­roya de Lyon, en février-mats 1972 et plus encore des OS des presses de Renault à Billan­court, en mars-avril 1973. (…) Grèves d’atelier, grèves dures, conduites sou­vent à dis­tance des syn­di­cats : tel est le tryp­tique qui semble le mieux résu­mer les mobi­li­sa­tions des OS immi­grés dans la métal­lur­gie durant la pre­mière moi­tié des années 1970. Pour autant on aurait tort de conclure à des luttes caté­go­rielles ou spé­ci­fiques : car la cen­tra­lité des OS immi­grés dans le pro­ces­sus de pro­duc­tion auto­mo­bile se retrouve dans les luttes qui le mettent en cause. » (Pitti)

Suit le récit de la grève des presses Billan­court de 1973 : clas­si­fi­ca­tion « à la tête du client » ; « à tra­vail égal salaire égal », contrôle col­lec­tif des négo­cia­tions, délé­gués révo­cables, violent conflit avec la CGT, issue vic­to­rieuse de la grève.

[Il y a chez Pitti un rai­son­ne­ment étrange qui confond immi­gré avec caté­go­riel ou spé­ci­fique, par ce que ces reven­di­ca­tions ont un effet et une por­tée géné­rale, parce qu’elles ne sont ni caté­go­rielles, ni spé­ci­fiques, elles seraient sim­ple­ment ouvrière (la cen­tra­lité ouvrière de Pitti). Les immi­grés n’agiraient pas en tant que tels, comme si leur posi­tion n’étaient pas intrin­sé­que­ment liée à leur exis­tence comme immi­grés. Ce que Pitti recon­naît par ailleurs]

« …la grève des OS des presses de Billan­court, sym­bole de l’émergence des ouvriers immi­grés comme figure mili­tante dans l’après 68 ».

[pour Pitti, le fait qu’elle soit limi­tée au champ de l’usine, contrai­re­ment à celle de Pen­na­roya où il était ques­tion aussi de loge­ment, fait que cette grève « loin d’être une lutte caté­go­rielle, spé­ci­fique aux tra­vailleurs immi­grés ou mar­gi­nale, cette grève des 373 OS étran­gers de deux ate­liers de presses à Billan­court, dans son prin­cipe même (à tra­vail ‚égal salaire égal) comme par son issue, aura donc eu un impact sur le sys­tème des rela­tions pro­fes­sion­nelles à l’échelle de l’entreprise tout entière et mar­qué une avan­cée, aujourd’hui recon­nue, pour l’ensemble des ouvriers. » (Pitti). C’est bien la situa­tion d’OS immi­gré qui est la racine du mou­ve­ment même si l’impact est géné­ral (elle reste limi­tée aux presses, 373 ouvriers sur l’ensemble de Billan­court, très contrô­lée par la base, très méfiante vis-à-vis de la CGT). Donc la recon­nais­sance d’une situa­tion bien par­ti­cu­lière. Il fau­dra pré­ci­ser tout ça]

  • Laure Pitti : Grèves ouvrières ver­sus luttes de l’immigration : une contro­verse entre his­to­riens. (Eth­no­lo­gie fran­çaise, volume 31, PUF 2001)

Dans l’abstract de son texte, Pitti expose sa posi­tion de principe :

« Parce qu’elles ont été essen­tiel­le­ment le fait d’ouvriers étran­gers, les luttes d’usine des années 1970 sont aujourd’hui lar­ge­ment iden­ti­fiées comme des “grèves d’immigrés”, comme le point de départ d’un “mou­ve­ment de l’immigration”. L’étude de la grève des ouvriers des presses de l’usine Renault de Billan­court en 1973, à par­tir des énon­cés pro­po­sés par les ouvriers mon­trera com­ment la caté­go­rie “immi­gré” leur et inadé­quate : ces grèves s’inscrivent d’abord et sur­tout dans une his­toire des luttes ouvrières. »

[Est-ce que la ques­tion et la dis­tinc­tion de Pitti sont per­ti­nentes en dehors d’un cer­tain concept de pro­lé­ta­riat ou de classe ouvrière n’incluant aucune autre déter­mi­na­tion que celle abs­trai­te­ment iso­lée de la vente de la force de tra­vail et pré­sup­po­sant la situa­tion com­mune de tous les ouvriers ?]

Pitti cri­tique d’abord une approche rétros­pec­tive sans expli­quer cepen­dant le glis­se­ment de « tra­vailleurs immi­grés » à « immi­grés ». Elle situe ce glis­se­ment d’appellation dans les années 80 :

« Ce chan­ge­ment absorbe les ouvriers étran­gers dans le champ unique d’une his­toire sociale de l’immigration. Les usines, comme ter­rain de recherche, ne sont pas absentes, mais elles deviennent, dans cette optique, l’un des lieux d’étude des “luttes de l’immigration”. [là Pitti vise prin­ci­pa­le­ment Noi­riel, Le creu­set fran­çais – fiche à venir -, et Withol de Wen­den]. Le terme “ouvrier” (tout come “grève ouvrière”) est occulté et, par consé­quent, l’est aussi toute pos­si­bi­lité d’une iden­ti­fi­ca­tion posi­tive et, comme on le verra inclu­sive. Ainsi, les luttes d’usine des années 1970, où les ouvriers étran­gers ont joué un grand rôle, sont, dans cette pro­blé­ma­tique, iden­ti­fiées comme des luttes d’immigrés. Or si l’on étu­die ces grèves en regard des énon­cés et prises de posi­tion sou­te­nus par ceux qui les ont menées (essen­tiel­le­ment des ouvriers étran­gers), “immi­gré” appa­raît comme une caté­go­rie sur­im­po­sée. Ce n’est donc pas parce qu’ils sont étran­gers que ces ouvriers en grève se pensent et luttent comme immi­grés. “Ouvrier” et “immi­gré” appa­raissent comme deux caté­go­ries en ten­sion à l’endroit de ces luttes, … ».

« En qua­li­fiant les luttes d’usine des années 1970 de “luttes de l’immigration” une grande par­tie de l’historiographie contem­po­raine pos­tule que “les immi­grés” consti­tuent un groupe opé­ra­toire, struc­tu­rant une “identité”. »

[Pitti pose là de façon très concrète des ques­tions fon­da­men­tales]

« Il faut sou­li­gner que la nais­sance de l’immigration comme objet d’histoire est contem­po­raine de l’émergence, puis de la pré­émi­nence, du mot « immi­gré » dans le champ poli­tique. Celui-ci s’impose défi­ni­ti­ve­ment dans le dis­cours poli­tique au début des années 1980, après le dur­cis­se­ment pro­gres­sif de la légis­la­tion en matière d’entrée et de séjour des étran­gers en France, quand par exemple, à l’endroit d’ouvriers en grève, Pierre Mau­roy, alors Pre­mier Ministre, déclare : « Les tra­vailleurs immi­grés sont agi­tés par des groupes reli­gieux et poli­tiques qui se déter­minent en fonc­tion de cri­tères ayant peu à voir avec les réa­li­tés sociales fran­çaises. L’image de la grève qui est don­née ici n’est donc pas celle d’une grève ouvrière, mais bien d’une « grève d’immigrés », voire de « musul­mans ». L’extériorité à la France est posée par l’opposition Français/non-Français et ouvre la voie à une iden­ti­fi­ca­tion par dif­fé­rence, une « iden­tité creuse ». Il ne s’agit plus seule­ment de dur­cir les condi­tions d’entrée et de séjour mais bien de dénier toute réfé­rence inclu­sive : le signi­fiant « immi­gré », tant dans le champ des débats poli­tiques que dans celui des tra­vaux scien­ti­fiques, va désor­mais de pair avec l’absentement de la réfé­rence ouvrière. »

« Alors que les tra­vaux des années 1970 s’intéressaient aux « tra­vailleurs étran­gers » ou aux « tra­vailleurs immi­grés », les années 1980 voient se mul­ti­plier les recherches cen­trées sur les groupes natio­naux, com­mu­nau­taires ou eth­niques tels que les « Nord-Africains » ou les « Magh­ré­bins ». Dans le même temps – et dans la même pro­blé­ma­tique – se mul­ti­plient les études sur les jeunes géné­ra­tions. Une nou­velle caté­go­rie émerge : celle d’« immi­grés de la deuxième géné­ra­tion » ou « seconde géné­ra­tion de l’immigration », pour dési­gner des jeunes gens qui n’ont eux-mêmes, bien sou­vent, jamais migré et qui sont nés fran­çais. La migra­tion se trans­forme en héré­dité, en mar­queur d’une « iden­tité ». Cette caté­go­ri­sa­tion en effet, qui pri­vi­lé­gie une iden­ti­fi­ca­tion par l’origine, marque du sceau de la migra­tion ceux qu’elle englobe, opé­rant un glis­se­ment du phé­no­mène migra­toire (« émi­grants ») à un « groupe social », une « iden­tité » (« immi­grés ») – le fait d’avoir migré (ou d’avoir eu des parents qui ont migré) déter­mi­ne­rait ainsi une « iden­tité d’immigré ». Tout rap­port d’intériorité à la France est dès lors absenté, la caté­go­rie « immi­gré » allant de pair avec une thé­ma­tique du déra­ci­ne­ment, une figure de l’écartèlement, de l’entre-deux, entre pays d’origine et pays d’accueil. ».

« …si on ana­lyse les luttes d’usine des années 1970 en regard des reven­di­ca­tions et des prises de posi­tion des ouvriers en grève, il appa­raît qu’« immi­gré », tout comme « ori­gine natio­nale », n’est pas une caté­go­rie opé­ra­toire pour rendre compte de ce qui a eu lieu : pour les ouvriers de Penar­roya en 1972, comme pour ceux de Billan­court en 1973, il s’agissait bien d’une lutte ouvrière. « Ouvrier » et « immi­gré » appa­raissent comme deux caté­go­ries en ten­sion à l’endroit de l’analyse de ces luttes, la pre­mière interne à l’événement et por­tée par les ouvriers en lutte, la seconde appo­sée rétros­pec­ti­ve­ment par cer­tains chercheurs. »

« Si l’on exa­mine à la lumière de ce débat ce que des his­to­riens ont appelé les « grèves d’os des années 1970 », il appa­raît que, si elles étaient effec­ti­ve­ment, objec­ti­ve­ment, le fait d’os, et plus par­ti­cu­liè­re­ment d’os étran­gers, ceux-ci se dési­gnaient et se reven­di­quaient comme « ouvriers ». Pour eux, il ne s’agissait en rien d’une « grève d’os », d’une « grève caté­go­rielle » ou d’une « lutte de l’immigration », comme cer­tains cher­cheurs la qua­li­fient aujourd’hui ni même d’une « grève d’immigrés », comme les syn­di­cats la qua­li­fiaient alors. Il semble donc essen­tiel, pour pré­sen­ter ces grèves dans ce qu’elles ont pu dis­po­ser de sin­gu­lier, de prê­ter atten­tion aux énon­cés tenus par des ouvriers. Car ouvriers et syn­di­cats se dis­joignent dans ces luttes, tant dans les formes d’organisation que dans les reven­di­ca­tions. Ce que sou­tiennent les pre­miers n’est donc pas iden­ti­fiable à l’aune de ce qu’affirment les seconds, contrai­re­ment à la fusion ouvriers-syndicats qu’opère tra­di­tion­nel­le­ment l’histoire du mou­ve­ment ouvrier.

« Elle (la grève) consti­tue ensuite un ter­rain d’enquête pri­vi­lé­gié de la ten­sion « luttes ouvrières »/« luttes de l’immigration » iden­ti­fiée pré­cé­dem­ment : parce que menée par des ouvriers étran­gers, elle pose, selon les syn­di­cats, le « pro­blème des immi­grés », là où les gré­vistes sou­tiennent, eux, un prin­cipe éga­li­taire de rému­né­ra­tion du tra­vail ouvrier. »

(Suit un récit chro­no­lo­gique de la grève)

Puis : synthèse

« La dis­jonc­tion ouvriers/syndicats amène donc à dis­tin­guer le point de vue des ouvriers et celui des syn­di­cats sur la grève. Et ce d’autant que, pour les syn­di­cats, ce fut une « grève d’immigrés » – iden­ti­fi­ca­tion qui témoigne a contra­rio de la « natio­na­li­sa­tion du mou­ve­ment ouvrier, [qui] en fait le défen­seur des ouvriers natio­naux » (Gal­lis­sot et al., op. cit.), ren­voyant par là même à l’idée d’une « classe ouvrière fran­çaise » dont sont exclus les ouvriers étran­gers. Tant pour la cgt que pour la cfdt, cette grève posait en effet le « pro­blème des immi­grés » et le « pro­blème des condi­tions de tra­vail ». L’idée d’un « pro­blème des immi­grés » et sa mise en exergue montrent com­bien, du point de vue des cen­trales syn­di­cales, les ouvriers étran­gers sont iden­ti­fiés avant tout comme des étran­gers et non comp­tés comme ouvriers. « Dans les faits, nous n’avons pas les mêmes droits aussi bien vis-à-vis du patron que vis-à-vis, mal­heu­reu­se­ment, des cen­trales syn­di­cales. Nous n’avons pas notre place entière, en tant qu’ouvriers tout sim­ple­ment », avan­çait un ouvrier de Billan­court que j’ai inter­rogé. « Pro­blème des immi­grés » et son corol­laire « grève d’immigrés » fonc­tionnent ici comme opé­ra­teurs d’une mise à l’écart, venant asseoir l’idée d’un conflit caté­go­riel et en mino­rer la por­tée. Tout au long de la grève, le nom « ouvrier » fut dénié aux gré­vistes, qu’il s’agisse du secré­taire de la sec­tion cgt Renault par­lant, le 5 avril, du « chant des esclaves noirs expri­mant leur pro­tes­ta­tion » ou de L’Humanité qui, le 10 avril, ana­lyse la grève et sou­ligne dans l’en-tête de l’article rela­tant le vote de la reprise : « Les os des presses sont, dans leur quasi-totalité, immi­grés. Beau­coup n’ont jamais voté. Pour cer­tains, la grève illi­mi­tée signi­fie la recherche d’un gain à tout prix dans un tra­vail de rem­pla­ce­ment à l’extérieur. »

« Si les ate­liers des presses ne comptent que des étran­gers, essen­tiel­le­ment algé­riens, espa­gnols et por­tu­gais, les reven­di­ca­tions sou­te­nues lors de cette grève montrent que, pour les ouvriers, il ne s’est nul­le­ment agi de poser un quel­conque « pro­blème des immi­grés », mais celui de la prise en compte de la nature de leur tra­vail et de sa péni­bi­lité. Un gré­viste sou­li­gnait : « Une grande presse, ça fait beau­coup de bruit. Il n’y a que des étran­gers là-dedans : Espa­gnols, Por­tu­gais, Algé­riens, Maro­cains, mais il n’y a pas de Fran­çais qui y tra­vaillent. » Un autre pré­ci­sait : « On demande à tra­vail égal, le salaire égal, parce qu’il y a des ouvriers qui font le même tra­vail que nous et qui gagnent plus que nous. Je ne suis pas contre les autres, mais je parle des immi­grés comme moi, on fait le même tra­vail et on n’est pas bien, on n’est pas pareil nous. Tout le monde, il y a beau­coup de dif­fé­rences si vous vou­lez entre les ouvriers, mais ce n’est pas les ouvriers qui font ça. Cette fois-ci tout le monde est d’accord pour aller jusqu’au bout, parce que tout le monde a com­pris, le tra­vail que font les gars, qu’il est vrai­ment très dur, et ils sont déci­dés cette fois-ci pour faire la grève et conti­nuer jusqu’au bout. » « Immi­gré » ren­voie ici à l’usage dis­cri­mi­nant que la direc­tion fait de la natio­na­lité (aux presses, il n’y a que des étran­gers) et au juge­ment qui est porté, selon cet inter­lo­cu­teur, sur les ouvriers étran­gers (« On n’est pas bien », « On n’est pas pareils nous »). « Immi­gré » fonc­tionne ici comme l’opérateur d’une dif­fé­ren­cia­tion – entre « nous » que l’« on » appelle « immi­grés » et les autres, ouvriers. Il n’est pas, dans les pro­pos de cet ouvrier, l’objet d’une reven­di­ca­tion spé­ci­fique, « iden­ti­taire », bien au contraire : il opère comme une dési­gna­tion en exté­rio­rité, le déni d’“ouvrier”. »

« L’historiographie contem­po­raine, en ins­cri­vant la grève des presses dans une his­toire des “grèves d’immigrés” ou des “luttes de l’immigration”, pro­longe l’image que les syn­di­cats en ont don­née, occul­tant par là même ce que les énon­cés des ouvriers des presses ont dis­posé de sin­gu­lier, quant à la ques­tion du salaire et du compte du tra­vail. La rup­ture por­tant sur la hié­rar­chie que repré­sente l’énoncé vic­to­rieux « À tra­vail égal, salaire égal » est en effet occul­tée par une telle qua­li­fi­ca­tion, dépla­cée dans son contenu et déniée comme résul­tat d’une capa­cité ouvrière. Par­ler de « grèves d’immigrés » ouvre ainsi à un double déni : déni du carac­tère réso­lu­ment ouvrier de cette grève sin­gu­lière ; déni de l’intériorité à la France de ces ouvriers. »

« S’il veut rendre compte de cette sin­gu­la­rité, l’historien qui s’intéresse aux luttes d’usine de cette période est aujourd’hui amené, d’une part, à rompre avec le déter­mi­nisme de l’identité, avec le culte des ori­gines. Et ce d’autant que, avec le recul du temps, il est clair que l’on a affaire à des émi­grants bien plus qu’à des immi­grés, c’est-à-dire à des gens qui vivent et tra­vaillent en France et dont la France, ce fai­sant, est devenu le pays – comme le montre, vingt-cinq ans après, la lutte des ouvriers sans-papiers pour leur régu­la­ri­sa­tion : « On est ici, on est d’ici, on ne bouge pas ». D’autre part, l’historien doit être à même de pro­po­ser une ana­lyse des luttes ouvrières qui ne se confonde pas avec celle du « mou­ve­ment ouvrier » – dans la conjonc­tion a priori que cette caté­go­rie opère entre ouvriers et syn­di­cats : une his­toire qui traite des luttes d’usine du point des énon­cés, mul­tiples, qui y sont déployés. »

[Il semble que Pitti ne veuille pas prendre en compte la liai­son entre ouvrier immi­gré et cer­tains types d’emploi en usine et cer­tain type de rému­né­ra­tion et l’absence de pro­mo­tion. Ils luttent en tant qu’ouvrier mais cette situa­tion d’ouvrier n’est pas étran­gère à leur sta­tut d’immigré. Ce que Pitti fait bien res­sor­tir c’est la ten­sion entre les deux situa­tions. D’autre part dans un autre texte au titre qui est tout un pro­gramme : De la dif­fé­ren­cia­tion colo­niale à la dis­cri­mi­na­tion sys­té­ma­tique ? La condi­tion d’OS algé­rien à Renault, de la grille Parodi à la méthode Renault de qua­li­fi­ca­tion du tra­vail (1945−1973), Revue de l’IRES, n°46, 2004, Pitti met à jour « les réma­nences et trans­for­ma­tions d’un modèle colo­nial d’encadrement de la main-d’œuvre »]

[Ce que Pitti fait éga­le­ment bien res­sor­tir c’est le bas­cu­le­ment des années 1980. La liai­son simul­ta­né­ment avec le dur­cis­se­ment des condi­tions de séjour est insuf­fi­sante. Il faut lier ce bas­cu­le­ment à la crise, à la restruc­tu­ra­tion, mon­tée du chô­mage de masse. Pour­quoi passe-t-on du tra­vailleur immi­gré ou même du tra­vailleur tout court (Pitti) à l’immigré. Il faut citer Sayad, Qu’est-ce qu’un immi­gré (1979) – on y revien­dra - : « C’est le tra­vail qui fait “naître” l’immigré, qui le fait être : c’est lui aussi, quand il vient à ces­ser qui fait “mou­rir” l’immigré, pro­nonce sa néga­tion ou le refou­le­ment dans le non-être ». En fait, l’immigré ne « meurt » pas, il devient pure­ment et sim­ple­ment « immi­gré », « autre » et sub­stan­tia­lisé, il n’est plus seule­ment la figure d’une fonc­tion. Alain Morice in Bou­be­ker (op.cit.) écrit : « Dès le début des années 1970, l’économie fran­çaise connais­sait certes un point d’inflexion, mais la décla­ra­tion de guerre aux migrants qui se pro­fi­lait était bien davan­tage l’annonce d’une restruc­tu­ra­tion en pro­fon­deur de l’appareil indus­triel dans lequel ces der­niers n’auraient plus la même place qu’avant. En route vers une pré­ca­ri­sa­tion sans pré­cé­dent de la force de tra­vail qui trou­vera son cou­ron­ne­ment avec le plan Delors de 1983, dans un pro­ces­sus au cours duquel les immi­grés feront office de cobayes, ce sont les poli­tiques publiques qui ont secrété la xéno­pho­bie et le racisme et non l’inverse. » (p.129). Au même moment que le plan Delors se déroulent les grandes grèves de l’automobile qui sont le véri­table moment du bas­cu­le­ment (y reve­nir avec les notes sur mon dos­sier). A noter que c’est éga­le­ment le moment des « marches » (83 et 84) et de « SOS racisme » (85). Après ce grand bas­cu­le­ment, il y a d’autres cou­pures et inflexions mais à l’intérieur de la séquence inau­gu­rée par ce bas­cu­le­ment entre 82 et 84/85]

[Il manque peut-être une caté­go­rie dans l’argumentation et la typo­lo­gie de Pitti : elle passe de tra­vailleur (ouvrier) à « luttes de l’immigration », il manque « tra­vailleur immi­gré ». la lutte de « tra­vailleurs immi­grés » peut recon­naître la spé­ci­fi­cité de la chose sans en faire comme cela arri­vera dans les années 80 une « lutte de l’immigration ». En fait, il faut mon­trer dans ces années 70, le pas­sage « en ten­sion » (Pitti) des unes aux autres, come avec le MTA, voir plus loin]

  • Xavier Vigna : L’insubordination ouvrière dans les années 68

A rédi­ger

  • René Gal­lis­sot : Le Mou­ve­ment ouvrier face aux tra­vailleurs immi­grés (entre­tien conçu par Laure Pitti), in Hommes et Migra­tions, n° 1263, sept-oct 2006.

« Jusqu’en 1936, il existe une oppo­si­tion entre la CGT, qui défend à l’époque l’Etat social et le réfor­misme, et la CGTU qui reste, aux côtés des com­mu­nistes, en faveur de la libre cir­cu­la­tion au nom de la lutte de clase inter­na­tio­nale. Ensuite, l’ensemble du mou­ve­ment ouvrier en France accepte la limi­ta­tion de l’immigration. Ainsi, les syn­di­cats vont être les pre­miers par­ti­sans d’un Etat natio­nal social qui s’adresse aux Fran­çais et garan­tit un sta­tut aux ouvriers fr et, sou­vent, laisse à la marge le mou­ve­ment immigré. »

« Poin­ter les dif­fé­rences cultu­relles four­nit un pré­texte au rejet et au racisme. Les dis­cri­mi­na­tions deviennent rétro­ac­tives avec l’Histoire ».

« L’intégration se fait par le conflit plus que par l’uniformisation et le com­pro­mis. Les périodes de luttes sont les plus impor­tantes pour s’insérer de façon durable dans la société »

[Gal­lis­sot évoque ici la lutte des sans pap. Est-ce tou­jours valable ? Quel type de lutte, dans quelles cir­cons­tances ? Voir Patrick Simon, Pour­quoi les Algé­riens ne sont pas des Ita­liens, in Rup­tures post­co­lo­niales, p.363, il ‚fau­dra reve­nir sur le pro­ces­sus d’intégration des Ita­liens et ses condi­tions : voir Sté­phane Mou­riane et Céline Regnard, Empreintes ita­liennes –Mar­seille et sa région)]

« Le prin­ci­pal chan­ge­ment auquel s’est confronté le mou­ve­ment syn­di­cal date de l’entre-deux-guerres, au moment de la dis­tinc­tion ente main-d’œuvre étran­gère et main-d’œuvre colo­niale ; ceux qu’on appelle “les indi­gènes” ne sont pas plei­ne­ment citoyens fr ; ils sont des sujets fr, mais ils ne sont pas des étran­gers non plus. Cette dis­tinc­tion porte la marque de la dis­cri­mi­na­tion colo­niale qui inter­fère avec celle qui concerne tous les étran­gers » [la dis­tinc­tion est per­pé­tuée avec la caté­go­rie de « migrants extra-communautaires »]

Gal­lis­sot conti­nue en sou­li­gnant l’actuelle pro­mo­tion des migrants au sein des syn­di­cats, mais tou­jours un déca­lage : le syn­di­cat parle au nom de la clas ouv fr par le main­tien des acquis sociaux de la légis­la­tion fran­çaise qui per­pé­tue la dis­tinc­tion entre fr et étrangers.

«Il existe une hié­rar­chie dans cette for­ma­tion des classes ouvrières. A la base, le renou­vel­le­ment se fait par des migra­tions d’individus étranges ou colo­niaux. Ensuite, on trouve l’étagement de la qua­li­fi­ca­tion pro­fes­sion­nelle, puis les garan­ties de sta­tut dans les fonc­tions des col­lec­ti­vi­tés, les grandes cor­po­ra­tions publiques éta­ti­sés et, bien sûr, le “para­dis pro­fes­sion­nel” celui des fonc­tion­naires. Cette struc­tu­ra­tion de la classe ouvrière consti­tue d’une cer­taine façon le mou­ve­ment ouvrier. Celui-ci va ensuite être entraîné dans des défenses cor­po­ra­tives et va avoir par­fois du mal à accep­ter de ne pas faire de la défense de l’intérêt natio­nal : demande de quo­tas au nom des acquis sociaux, etc. C’est cela qui consti­tue la natio­na­lité de la classe ouvrière, qui n’est pas propre à la France mais liée à l’Etat social, qui est pro­fon­dé­ment national »

[pro­fondes trans­for­ma­tions de cela avec la « déna­tio­na­li­sa­tion de l’Etat », cf. « Une séquence par­ti­cu­lière » ; la défense d e »l’intérêt natio­nal » n’est plus une gra­da­tion à l’intérieur de la classe ouvrière, mais exclu­sion de cer­taines caté­go­ries non-nationales, puisque c’est cela qu’il s’agit de défendre]

  • Rabah Ais­saoui, Le dis­cours du Mou­ve­ment des Tra­vailleurs Arabes (MTA) dans les années 1970 en France, Hommes et Migra­tions, n°1263, sept-oct 2006.

Le MTA est fondé en 1972.

Issu de la mobi­li­sa­tion pro-palestinienne, le MTA s’est engagé contre les vio­lences subies en France par les immigrés.

Un pro­blème de termes

« Dans cet article, l’utilisation pré­do­mi­nante du terme “Nord-Africain”, pro­blé­ma­tique et chargé d’un lourd passé colo­nial, reflète néan­moins le qua­li­fi­ca­tif uti­lisé de manière consis­tante dans la docu­men­ta­tion de l’époque étu­diée dans le cadre de cette recherche. Pour ce qui est des termes “Algé­rien” et “Arabe”, ceux-ci sont uti­li­sés de manière spé­ci­fique. Le terme “Algé­rien” est uti­lisé pour faire réfé­rence à la natio­na­lité de per­sonnes spé­ci­fiques (Bou­grine, Diab), puisque c’était leur natio­na­lité telle qu’elle était indi­quée dans la presse de l’époque et dans la docu­men­ta­tion mili­tante du MTA. Ce terme est aussi uti­lisé spé­ci­fi­que­ment dans le cadre de l’évocation de la guerre d’Algérie dans le dis­cours du MTA, lorsque ce der­nier y fait réfé­rence dans sa dimen­sion algé­rienne. D’autre part, le terme “Arabe” est uti­lisé avec pré­cau­tion. Celui-ci est appro­prié de manière pro­blé­ma­tique par le MTA, mais doit être lu dans le contexte socio­po­li­tique de l’époque : il met en effet l’emphase sur une iden­tité “arabe” ins­crite dans une logique de classe (“tra­vailleurs arabes”) qui essen­tia­lise l’identité eth­nique des immi­grés venus d’Afrique du Nord et la com­plexité eth­no­cul­tu­relle de ces immi­grés et de la popu­la­tion nord-africaine. Contrai­re­ment au dis­cours mes­sa­liste et à celui du FLN qui évo­quaient par­fois les spé­ci­fi­ci­tés eth­niques des Nord-Africains (en par­ti­cu­lier les culture et langue ber­bères), pour mieux les mar­gi­na­li­ser au nom de l’unité d’action et de la pro­mo­tion de ce qu’ils voyaient comme ‘l’Arabité’ des Nord-Africains, il faut noter que ces nuances avait été com­plè­te­ment “effa­cées” du dis­cours du MTA qui fai­sait spé­ci­fi­que­ment réfé­rence aux “tra­vailleurs Arabes” et pré­ci­sait par­fois, sui­vant le contexte, la natio­na­lité des per­sonnes évoquées. »

« Les mili­tants des comi­tés Pales­tine réa­li­sèrent que, pour élar­gir leur mobi­li­sa­tion et appro­fon­dir leur tra­vail poli­tique, il était essen­tiel de concen­trer leur action sur la défense des droits des immi­grés nord-africains. En juin 1972, ces comi­tés – par­ti­cu­liè­re­ment bien implan­tés dans les régions mar­seillaise et pari­sienne et dont cer­tains mili­tants étaient proches de l’extrême gauche maoïste et mar­qués par leur enga­ge­ment en mai 1968 – se réor­ga­ni­sèrent pour for­mer le Mou­ve­ment des tra­vailleurs arabes. »

« Les mili­tants du MTA orga­ni­sèrent et mobi­li­sèrent aussi les tra­vailleurs immi­grés nord-africains dans les usines et lut­tèrent à leurs côtés lors de grèves, d’actions de reven­di­ca­tion et de lutte contre leur exploi­ta­tion, pour l’amélioration de leurs condi­tions de tra­vail et celle des salaires et, dans le cas des tra­vailleurs immi­grés clan­des­tins, pour l’obtention de la carte de tra­vail. Ils menèrent aussi des occu­pa­tions et des grèves dans les foyers Sona­co­tra, en sou­tien aux tra­vailleurs immi­grés qui pro­tes­taient contre leurs condi­tions d’hébergement, pen­dant la deuxième moi­tié des années soixante-dix. Dans leurs actions reven­di­ca­tives, ils furent sou­vent confron­tés à l’hostilité et à l’opposition de la CGT ou encore à celles des ami­cales algé­rienne et marocaine. »

« C’est tou­te­fois au sein de la lutte anti­ra­ciste que le MTA a entre­pris des actions de grande enver­gure telles que des mani­fes­ta­tions et des grèves dans un contexte de ten­sion et d’attaques racistes ciblant par­ti­cu­liè­re­ment les Nord-Africains. Il faut aussi remar­quer que le MTA ins­cri­vait son action non seule­ment dans une pers­pec­tive eth­no­po­li­tique spé­ci­fique, mais aussi dans la longue tra­di­tion ouvrière et syn­di­ca­liste de France. Le mou­ve­ment consi­dé­rait qu’à tra­vers les luttes qu’il avait menées “s’était for­mée une conscience natio­nale arabe (qui est aussi une conscience ouvrière) chez las tra­vailleurs arabes de France » (Note du MTA non datée, BDIC). »

[Pen­dant le prin­temps 1973, des immi­grés enta­mèrent des grèves de la faim à l’église SaintPierre-de-Feyzin, à Lyon, à la cha­pelle de l’Altic à Aix-en-Provence, à l’église Saint-Pierre de Bor­deaux, à l’église Saint-Ennemond à Saint-Étienne et à Notre-Dame-de-la-Croix à Ménil­mon­tant. (Voir : “1970−1980 : dix ans de luttes immi­grées. Esquisse d’une chro­no­lo­gie”, Migrance, n° 25, 2005, pp. 118 – 133.). Simul­ta­né­ment dans les entre­prises des grèves diri­gés par les tra­vailleurs immi­grés : Per­ra­noya, Cables de Lyon, Renault, Cycles Peu­geot, et à l’usine Javel de Citroën, entre­prise Sil­vé­rio, à Troyes, en 1974. Mani­fes­ta­tions contre les crimes racistes : grèves et mani­fes­ta­tions du 3 sep­tembre 1973 dans la région mar­seillaise et du 14 sep­tembre dans la région pari­sienne en réac­tion aux attaques meur­trières contre les Nord-Africains, après le meurtre du tra­mi­not Désiré Guer­lache par un Nord-Africain souf­frant de troubles men­taux. En 1973, 40 attaques racistes, sou­vent meur­trières, contre des Nord-Africains furent réper­to­riées sans que nombre des auteurs de ces attaques fussent arrê­tés ou pour­sui­vis. C’est le pro­blème de l’analyse de Pitti d’isoler les grèves de l’ensemble du contexte.]

« L’action du MTA visait à éta­blir un front de soli­da­rité de la classe ouvrière de France qui ne se limi­te­rait pas aux seuls tra­vailleurs nord-africains, mais qui regrou­pe­rait tous les tra­vailleurs, qu’ils soient immi­grés ou fran­çais. L’activité du MTA tou­cha donc direc­te­ment à celle des syn­di­cats fran­çais. Même si les rela­tions avec la CFDT pou­vaient être par­fois pro­blé­ma­tiques, le MTA reçut un cer­tain sou­tien de cette der­nière dans son action reven­di­ca­tive (mise à dis­po­si­tion de locaux et d’équipements, notam­ment). Par contre, le Mou­ve­ment des tra­vailleurs arabes se heurta, tant sur le plan idéo­lo­gique que sur le ter­rain (en par­ti­cu­lier dans les entre­prises), à l’hostilité ouverte de la CGT qui l’accusait de divi­ser la classe ouvrière. Aux yeux du MTA, la rela­tion du syn­di­cat com­mu­niste, jugé “cen­tra­liste”, avec les tra­vailleurs immi­grés, était mar­quée par un cer­tain pater­na­lisme. Le MTA consi­dé­rait d’autre part que cer­tains élé­ments de la base ouvrière fran­çaise syn­di­quée à la CGT per­ce­vaient les immi­grés comme des concur­rents sur le mar­ché du tra­vail et que les inté­rêts du syn­di­cat fran­çais ne cor­res­pon­daient pas à ceux des tra­vailleurs immi­grés. Durant sa troi­sième Confé­rence natio­nale sur l’immigration qui se tint à Mon­treuil en novembre 1972, la CGT se fixa comme objec­tif d’incorporer les tra­vailleurs immi­grés comme par­tie inté­grante de la classe ouvrière fran­çaise (Poli­tique Aujourd’hui, mars-avril 1975, pp. 88 – 95). Dans ce contexte, celle-ci voyait d’un mau­vais œil l’émergence d’une orga­ni­sa­tion mili­tante auto­nome comme celle du MTA qui menait son action reven­di­ca­tive selon ses propres termes. Dans sa lutte pour les droits des immi­grés nord-africains et contre le racisme, l’exploitation et la mar­gi­na­li­sa­tion qui les tou­chaient quo­ti­dien­ne­ment en France, tout comme dans son enga­ge­ment en faveur de la cause pales­ti­nienne et son oppo­si­tion aux régimes auto­ri­taires en place en Afrique du Nord, le MTA, à tra­vers son action, mon­tra que les immi­grés pou­vaient se mobi­li­ser et consti­tuer une force poli­tique dif­fi­cile à ignorer. »

[le MTA quelle que soit son enver­gure et sa repré­sen­ta­ti­vité (qui ne fut pas négli­geable) est bien symp­to­ma­tique de la ten­sion tra­vailleur / immi­gré pro­blé­ma­ti­sée par Pitti (de façon un peu uni­la­té­rale) dans les années 70]

« Recours à l’identité eth­nique comme fon­de­ment de la mobi­li­sa­tion (…) Le réfé­rent colo­nial et anti­co­lo­nial a été adopté par les mili­tants du MTA afin de construire un dis­cours visant à pro­mou­voir une “nation arabe” trans­cen­dant la dimen­sion pure­ment natio­nale. Pour le MTA, l’objectif était de construire une nou­velle forme de soli­da­rité puisque les États post­co­lo­niaux, consi­dé­rés comme domi­nés par des régimes des­potes, cor­rom­pus et sou­mis à l’impérialisme occi­den­tal, avaient, aux yeux des acti­vistes du Mou­ve­ment, perdu leur légi­ti­mité arra­chée lors des luttes pour l’indépendance. Il n’en reste pas moins que l’évocation de la période colo­niale – et plus spé­ci­fi­que­ment celle de la guerre d’indépendance – consti­tuait non seule­ment un élé­ment clé du dis­cours mobi­li­sa­teur du MTA mais aussi un réfé­rent eth­nique et de classe, basé, dans le dis­cours de celui-ci, sur une “iden­tité arabe” carac­té­ri­sant les tra­vailleurs immi­grés nord-africains en France. Ce dis­cours iden­ti­taire, qui repré­sen­tait les Nord-Africains comme eth­ni­que­ment arabes, s’était formé dans la lignée de la reven­di­ca­tion natio­na­liste anti­co­lo­niale et dans la mon­tée du mou­ve­ment pan­ara­biste, durant les années soixante et soixante-dix. Cepen­dant, si le MTA a construit son dis­cours poli­tique – en géné­ral – et son évo­ca­tion du passé colo­nial – en par­ti­cu­lier – en se basant sur une cer­taine “spé­ci­fi­cité eth­nique” de l’immigration nord-africaine, il faut remar­quer que celle-ci a été constam­ment évo­quée en rela­tion avec “l’autre” (les tra­vailleurs fran­çais, les par­tis et les syn­di­cats de gauche, les sou­tiens dans les milieux catho­liques et pro­tes­tants, etc.) ou en conflit avec “l’autre” (l’État, le gou­ver­ne­ment, la police, l’administration, les mou­ve­ments et par­tis fas­cistes, les auteurs de pro­pos et de vio­lences racistes). »

[on voit poin­ter cer­tains thèmes des Indi­gènes mais aussi de grandes dif­fé­rences : la soli­da­rité de la classe ouvrière et pas d’Islam. L’islam va arri­ver dans les mou­ve­ments des années 90]

« “Nos pays furent colo­ni­sés et tout fut mis en place pour qu’ils demeurent sous-développés… Le colo­nia­lisme de papa est peut-être mort, mais il y a, en France et en Europe, des colo­ni­sés : les tra­vailleurs immi­grés… Depuis Hit­ler, les fas­cistes emploient par­tout les mêmes méthodes ; hier, le juif, le métèque, aujourd’hui, l’Arabe. Mais les tra­vailleurs arabes ont réagi. Ils ont réagi jus­te­ment en uti­li­sant l’arme com­mune des ouvriers : la grève.”(La Voix des tra­vailleurs arabes, octobre 1973)” Cette inter­pré­ta­tion dia­lec­tique de l’oppression dont les Nord-Africains étaient vic­times s’inscrivait, pour le MTA, dans une logique post-coloniale. Le mou­ve­ment sou­li­gnait la cor­ré­la­tion directe qui exis­tait entre le colo­nia­lisme, l’impérialisme et le fas­cisme qui assu­rait le main­tien de la subor­di­na­tion des États post­co­lo­niaux aux besoins de l’impérialisme (par­ti­cu­liè­re­ment ses besoins en main-d’œuvre immi­grée tou­jours sou­mise à l’exploitation, à la dis­cri­mi­na­tion et au racisme). Pour le MTA, la condi­tion his­to­rique des tra­vailleurs immi­grés nord-africains, tou­jours per­çus comme des “colo­ni­sés”, était appré­hen­dée à tra­vers la per­sis­tance du racisme et de l’oppression dont les groupes suc­ces­sifs d’immigrés avaient été vic­times pour mieux les iso­ler de la classe ouvrière de France. Pour contrer cette logique “impé­ria­liste” d’oppression et de divi­sion des tra­vailleurs et lut­ter pour les droits des tra­vailleurs immi­grés, le MTA éta­blit une syn­thèse mobi­li­sa­trice. Celle-ci était basée sur la rela­tion entre situa­tion post-coloniale (inter­pré­ta­tion des formes his­to­riques d’oppression tou­chant les tra­vailleurs immi­grés nord-africains) et action (lutte de classe) dont la grève, “arme com­mune de la classe ouvrière”, consti­tuait un élé­ment cen­tral. Ces formes de dis­cours essen­tiel­le­ment domi­nant sur la rela­tion entre le passé et la situa­tion montrent la façon dont cer­tains évé­ne­ments, cer­taines per­son­na­li­tés et idées issus de l’histoire colo­niale peuvent être appré­hen­dés et com­ment ils peuvent rem­plir de nou­velles fonc­tions dis­cur­sives pour créer un cadre inter­pré­ta­tif iden­ti­taire et une stra­té­gie de mobi­li­sa­tion des tra­vailleurs nord-africains (c’est moi qui souligne) »

  • Abdel­lali Haj­jat, Le MTA et la « grève géné­rale » contre le racisme de 1973 (Revue Plein Droit n° 67, décembre 2005– Gisti)

« Les mili­tants du MTA sont parmi les pre­miers à pen­ser la néces­sité du com­bat pour l’amélioration de la condi­tion des immi­grés sur le ter­ri­toire fran­çais. Alors que pour la plu­part des autres mili­tants arabes, le pro­blème ne se pose même pas (leur prio­rité est la révo­lu­tion dans le monde arabe), ils ont pris conscience du besoin d’organisation des immi­grés magh­ré­bins. Ainsi, l’émergence des luttes « auto­nomes » de l’immigration au début des années 1970 signi­fie le début du déclin du « mythe du retour », et l’enracinement des immi­grés magh­ré­bins en France. »

« Le 12 juin 1973, suite à une mani­fes­ta­tion de tra­vailleurs agri­coles sans papiers, on assiste à une « véri­table raton­nade » : des immi­grés sont pour­sui­vis dans les rues de Grasse et des péti­tions cir­culent pour deman­der leur expul­sion de la ville. Le 25 août 1973, un conduc­teur d’autobus de Mar­seille, Émile Ger­lache, est assas­siné par un res­sor­tis­sant algé­rien dés­équi­li­bré, Salah Bou­grine. Ce fait divers va être l’occasion d’un véri­table déchaî– nement de haine anti-arabe pen­dant une semaine, durant laquelle on compte sept morts à Mar­seille. Le quo­ti­dien Le Méri­dio­nal, dans son édi­tion du 26 août, souffle sur la braise. En cla­mant « Nous en avons assez ! », en accu­sant les Algé­riens de tous les maux, il se montre com­pré­hen­sif à l’égard des « citoyens [qui] risquent d’avoir recours à des actes de jus­tice directe ». Dans la nuit du 28 au 29 août, un com­mando jette un cock­tail Molo­tov dans les bâti­ments d’une entre­prise de net­toyage des chan­tiers navals de la Cio­tat, tan­dis que Lhadj Lou­nès est tué par balles à Mar­seille. Le 31 août, 1 500 ouvriers des chan­tiers navals de la Cio­tat déclenchent spon­ta­né­ment une grève contre les atten­tats racistes, mal­gré les consignes de l’Amicale algé­rienne. Le len­de­main, un cor­tège funèbre à la mémoire de Lhadj Lou­nès tra­verse Mar­seille, du bidon­ville de la Calade au port de la Joliette. Au terme de la marche, le MTA de Mar­seille lance le mot d’ordre de « grève géné­rale contre le racisme » de vingt-quatre heures, pour le 3 sep­tembre 1973. Le jour dit, près de 30 000 ouvriers de la région mar­seillaise cessent le tra­vail : 100 % des tra­vailleurs des chan­tiers navals et des employés muni­ci­paux de la Cio­tat, 60 % des tra­vailleurs de Mar­seille et 100 % à Aix-en-Provence. Grâce à la mobi­li­sa­tion de tous les comi­tés locaux du MTA, les grèves contre le racisme se pro­pagent à tra­vers toute la France : le 4 sep­tembre à Tou­lon (un mee­ting réunit 2 000 per­sonnes le 7), le 14 à Paris, le 17 à Tou­louse, le 25 à Mul­house, etc. »

« Retour sur la grève de Paris (…) Selon ses chiffres, la grève a été « diver­se­ment sui­vie » selon les chan­tiers et les usines, notam­ment avec les « pour­cen­tages consi­dé­rables » sur des grands chan­tiers tel celui de Roissy-en-France (1 700 gré­vistes sur 2 000 ouvriers). (…) Contrai­re­ment à ce qu’affirme le MTA, la grève n’était pas géné­rale. Un mili­tant ouvrier de la région pari­sienne se sou­vient : « Faut être vrai­ment hon­nête. Il y avait l’appel, mais pour dire qu’on a réussi à faire la grève géné­rale en France, c’est pas vrai […] mais il y avait l’idée ». « Nous [n’étions] pas implan­tés sur le terrain. »

« La « grève géné­rale » contre le racisme de sep­tembre 1973 se déroule dans une période mar­quée par une forte mobi­li­sa­tion contre les cir­cu­laires Mar­cel­lin – Fon­ta­net. Ces cir­cu­laires, du nom des ministres de l’intérieur et du tra­vail de l’époque, entrées en vigueur en 1972, tendent à uni­fier les pro­cé­dures de déli­vrance des titres de tra­vail et de séjour sous l’égide des ser­vices de police, et les subor­donnent à la pré­sen­ta­tion d’un contrat de tra­vail et d’une attes­ta­tion de loge­ment four­nis par l’employeur. De fait, elles consti­tuent les pré­misses d’une nou­velle poli­tique de contrôle des flux migra­toires, déter­mi­née par les besoins du mar­ché du tra­vail et la situa­tion du chô­mage. Le MTA et le CDVDTI, omni­pré­sents dans la mobi­li­sa­tion contre ces cir­cu­laires, décident de « bom­bar­der l’opinion publique et les moyens d’information » pour faire connaître leur ana­lyse et leurs reven­di­ca­tions : ils dénoncent ces « cir­cu­laires [qui] inter­disent de chan­ger de patron », et réclament « la carte de tra­vail, valable dans tous les dépar­te­ments, sans contrat d’esclavage qui lie le tra­vailleur immi­gré sans papiers à un seul patron, et que seul le patron peut rompre ».

« Une grève de divi­sion de la classe ouvrière ?

La forme de la grève, en par­ti­cu­lier l’appel uni­que­ment adressé aux tra­vailleurs arabes, a sus­cité énor­mé­ment de cri­tiques. Durant les réunions de pré­pa­ra­tion de la grève, des immi­grés d’Afrique noire ont dénoncé l’exclusivisme de l’appel : les Antillais et les Afri­cains sont autant vic­times du racisme que les Arabes, ils ne voyaient donc pas pour­quoi l’appel était si res­tric­tif. Si l’assemblée a applaudi, le MTA n’a pas modi­fié son choix politique. »

« Quel est le bilan poli­tique des grèves ? Le MTA trouve l’occasion de le tirer le 9 mars 1974, au moment d’une réunion de coor­di­na­tion des mili­tants du MTA à Gre­noble. Ils constatent un des effets per­vers de l’appel, illus­tré par le cas du Nord. Le MTA du Nord est implanté dans l’usine Thom­son de Lille, dans les mines de Douai et dans les quar­tiers arabes rou­bai­siens et lil­lois, où il a mobi­lisé pour les grèves géné­rales. A Lille, le MTA ras­semble des immi­grés de toutes les natio­na­li­tés (Afri­cains, Magh­ré­bins, etc.), mais les mili­tants constatent que la rup­ture entre Fran­çais et immi­grés s’est creu­sée. Si elle n’était pas « aiguë » lors de la pre­mière grève, la divi­sion s’est accen­tuée à par­tir des « cam­pagnes d’intoxication racistes » sur la crise pétro­lière. Un des signes de cette divi­sion est que les ouvriers fran­çais quittent volon­tai­re­ment la CFDT de Thom­son au fur et à mesure que les immi­grés y entrent. Même constat à Douai : “La liai­son natu­relle des mineurs immi­grés et fran­çais a été posée par la grève anti-raciste”. Cet exemple illustre toute l’ambiguïté de la ques­tion de l’autonomie. S’agit-il d’une volonté de se sépa­rer de la classe ouvrière, et plus géné­ra­le­ment de la société fran­çaise ? (c’est moi qui sou­ligne) En fait, le terme d’autonomie a été très uti­lisé, mais fina­le­ment très peu défini par les mili­tants eux-mêmes. Cepen­dant, le mou­ve­ment de syn­di­ca­li­sa­tion des mili­tants ouvriers du MTA à la CFDT (qui était le syn­di­cat le moins hos­tile au MTA) montre toute la dif­fi­culté de tenir à la fois la reven­di­ca­tion d’unité entre tra­vailleurs fran­çais et immi­grés, et la volonté de prise en compte des besoins spé­ci­fiques de la condi­tion d’immigré (sou­li­gné par moi). »

[retour sur le thème de la ten­sion de Pitti mais contrai­re­ment à ce que sou­tient Pitti, bien que sou­vent son tra­vail montre le contraire, l’immigré n’est pas tota­le­ment soluble dans la classe ouvrière ; de plus le racisme ne se résout pas dans la seg­men­ta­tion]

  • Les grèves dans l’automobile 1981 – 1984 (dos­sier perso : Le Monde, Libé­ra­tion, L’Humanité et revue Tra­vail n° 2/3, juin 1983)

[Les grèves de 81 – 84, c’est l’éclatement de la clas ouv, la frac­ture entre l’identité ouvrière et la réa­lité empi­rique de la condi­tion ouvrière. cela s ejoue dans la dis­tinc­tion clas ouv autoch­tone et immi­gré (le retour du refoulé). Décla­ra­tions Mau­roy, Deferre mais sur­tout car moins bête et pro­vo­ca­trice au même moment Auroux (revue Tra­vail, pp. 32 – 33)]

(à rédi­ger)

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Déjà quelques pistes de syn­thèses sur le thème « Pour­quoi maintenant ?

  • A la base les ana­lyses de Une séquence particulière

  • Alain Morice in Bou­be­ker (op.cit.) :

« Dès le début des années 1970, l’économie fran­çaise connais­sait certes un point d’inflexion, mais la décla­ra­tion de guerre aux migrants qui se pro­fi­lait était bien davan­tage l’annonce d’une restruc­tu­ra­tion en pro­fon­deur de l’appareil indus­triel dans lequel ces der­niers n’auraient plus la même place qu’avant. En route vers une pré­ca­ri­sa­tion sans pré­cé­dent de la force de tra­vail qui trou­vera son cou­ron­ne­ment avec le plan Delors de 1983, dans un pro­ces­sus au cours duquel les immi­grés feront office de cobayes, ce sont les poli­tiques publiques qui ont secrété la xéno­pho­bie et le racisme et non l’inverse. » (p.129).

  • Les cita­tions sui­vantes (divers auteurs) sont extraites de l’ouvrage col­lec­tif Rup­tures post­co­lo­niales (La Décou­verte, 2010)

« La France est fière de son modèle social. C’est grâce à lui que les iden­ti­tés sont conçues comme des posi­tions dans une société de classes struc­tu­rée par le tra­vail. (…) On oublie qu’ils [les immi­grés] n’étaient que les parents pauvres, sinon le smou­tons noirs de la grande famille ouvrière. (…) Triste iro­nie donc que de réduire le des­tin des immi­grés à la condi­tion sociale ouvrière. Certes, l’immigré dans l’imaginaire fran­çais, c’est d’abord le “tra­vailleur immi­gré” (…) C’est la France qui a inventé le modèle euro­péen de “l’immigration tem­po­raire de tra­vail” [sous la 3ème Répu­blique, la chose est bien mon­trée par Noi­riel, Le Creu­set fran­çais, note perso], et jamais avant le début des années 80 [on en revient tou­jours là, note perso] les Magh­ré­bins, Afri­cains, Viet­na­miens et autres têtes de Turcs n’avaient été per­çus comme une immi­gra­tion de peu­ple­ment. Mal­gré l’installation pro­gres­sive de leur famille, ils res­taient per­çus comme des tra­vailleurs iso­lés. Des invi­tés de la société sala­riale. En retour, le tra­vail était aussi la jus­ti­fi­ca­tion de tout pro­jet migra­toire ; (…) Or les der­nières vagues migra­toires se sont échouées au rivage de la société indus­trielle. [il fau­drait le dire autre­ment, mais c’est ce qui fait que dans un ave­nir pré­vi­sible les Arabes d’aujourd’hui ne sont pas les Ita­liens d’hier, perso]. Le constat est aujourd’hui patent bien au-delà des fron­tières de l’Hexagone. Bous­cu­lés par la mon­dia­li­sa­tion, les fon­de­ments mêmes des socié­tés natio­nales vacillent. Pri­mat des enjeux finan­ciers, déve­lop­pe­ment des nou­velles tech­no­lo­gies, flexi­bi­lité géné­ra­li­sée et indi­vi­dua­tion des rela­tions de tra­vail sont autant de fac­teurs de déclin de l’ancien ordre social. La course à la pro­duc­ti­vité sus­cite de fait la dimi­nu­tion des emplois [pas si simple, perso] Quand le tra­vail vient à man­quer, c’est le pilier d’une repré­sen­ta­tion du monde social qui s’écroule. Invi­sibles tant qu’ils étaient réduits à leur force de tra­vail, les immi­grés font irrup­tion sur la scène publique au début des années 80. [ils n’étaient pas « invi­sibles », c’est un chan­ge­ment de type de visi­bi­lité, de ce qui la fonde]. (…)

« Reste que les familles immi­grées sont les pre­mières vic­times de la crise. Com­bien d’héritiers des anciens tra­vailleurs ont décro­ché de la col­lec­ti­vité, vivant d’expédients et de petits bulots, cou­pés des cir­cuits de pro­duc­tion et de recon­nais­sance sociale ? Dans une société post­in­dus­trielle mar­quée par le chô­mage, l’exclusion et la perte des anciens repères, la grille de lec­ture de la ques­tion sociale se révèle inca­pable de com­prendre la mul­ti­pli­ca­tion des pannes et des rup­tures (c’est moi qui sou­ligne) [c’est à la fois vrai et faux : c’est une restruc­tu­ra­tion des rap de prod qui trans­forme la forme de visi­bi­lité], ainsi que les dyna­miques de recom­po­si­tion du lien social, les nou­velles soli­da­ri­tés à l’œuvre. C’est pour­tant cette grille obso­lète qui est pla­quée de force sur l’expérience des nou­velles mino­ri­tés visibles depuis un quart de siècle. (…) La ques­tion eth­nique est donc pla­cée sous tutelle de la ques­tion sociale jusque dans sa décom­po­si­tion. Car la remise en cause des acquis de la pro­tec­tion sociale se double d’une mon­tée de soup­çons contre les “faux chô­meurs » et autres com­bi­nards immi­grés jugés res­pon­sables du défi­cit de la Sécu­rité sociale. Le Front natio­nal, qui a fait de l’immigré le concur­rent de l’ouvrier déclassé, a pu ainsi récol­ter le fruit élec­to­ral de la nos­tal­gie fran­çaise pur son modèle social » (Bou­be­keur) pp. 267 – 268).

[Suit un cha­pitre sur le « grand mal­en­tendu » de 81 – 83 : des Min­guettes à la Marche des beurs]

« Avec la crise de l’Etat pro­vi­dence, ce modèle, fondé sur des poli­tiques de redis­tri­bu­tion sociale, se heurte à ses limites. Pour les der­niers convives de la démo­cra­tie fran­çaise, on parle alors de “pro­blème d’intégration” pour mieux occul­ter la faillite his­to­rique des relais publics et ins­ti­tu­tion­nels de l’égalité. Non seule­ment l’école, les syn­di­cats ou les entre­prises n’ont pas joué leur rôle inté­gra­teur, mais ils sont même deve­nus des foyers de repro­duc­tion des inéga­li­tés et des dis­cri­mi­na­tions. » (id, p.274)

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« Les dif­fi­cul­tés actuelles ren­con­trées par les migrants post­co­lo­niaux, et sur­tout par leurs des­cen­dants, ne sont-elles qu’une répé­ti­tion du cycle d’intégration qu’ont vécu, les Alle­mands, les Belges, le Polo­nais, les Ita­liens, les Espa­gnols, etc. dans la pre­mière moi­tié du XXème siècle ? Ou sommes-nous face à des condi­tions radi­ca­le­ment nou­velles liées au contexte mais éga­le­ment à l’origine des migrants eux-mêmes (sou­li­gné par moi) ? [la ques­tion est cor­rec­te­ment posée à une nuance près : la trans­for­ma­tion du régime de visi­bi­lité au début des années 80 qui essen­tia­lise le « fait post­co­lo­nial »] Au jeu des res­sem­blances et des dif­fé­rences, les points rete­nus insistent sur les trans­for­ma­tions du contexte socio-économique, avec la réduc­tion impor­tante du nombre d’emplois peu qua­li­fiés –occu­pés par les immi­grés – dans l’agriculture et l’industrie au pro­fit de l’emploi ter­tiaire et sur­tout du chô­mage de masse. Le cadre de l’intégration par le tra­vail dans le monde ouvrier et pro­lé­taire s’en trouve pro­fon­dé­ment bou­le­versé. La notion de “dis­tance cultu­relle” a éga­le­ment été mise en avant pour expli­quer les “ratés de l’intégration”. (…) …les migrants euro­péens et catho­liques du début du XXème s. étaient per­çus comme aussi exo­tiques et inas­si­mi­lables que les migrants magh­ré­bins ou afri­cains musul­mans d’aujourd’hui. (…) Une série de spé­ci­fi­ci­tés qui s’attachent aux migra­tions post­co­lo­niales ; (…) La forte iner­tie du stig­mate d’infériorisation raciste se repère tout d’abord dans le sort fait à la “seconde géné­ra­tion post­co­lo­niale”. (…) Face à cette expé­rience his­to­rique sin­gu­lière, il semble per­ti­nent de for­muer l’hypothèse d’une struc­ture d’infériorisation, trou­vant à s’exprimer dans les sys­tèmes de ges­tion colo­niaux. » (Patrick Simon, op. cit., pp. 361−362−363).

P.Simon déve­loppe ensuite ce sta­tut d’exceptionnalité vis-à-vis des autres migra­tions (pp. 363−364−365).

Pour­suivre ici avec le texte « Le corps-frontière, traces et tra­jets post­co­lo­niaux » (Nacira Guénif-Souilamas) dans l’ouvrage col­lec­tif, p.217 : « l’entrée en scène de la racia­li­sa­tion des ques­tions sociales, jusqu’alors conte­nue hors du pay­sage autoch­tone » (220) ; « Le choix des corps à sou­mettre en vue de leur domes­ti­ca­tion ou de leur éloi­gne­ment est réa­lisé par des ins­tances se pré­va­lant de leur légi­ti­mité poli­tique et ins­ti­tu­tion­nelles, qui offi­cient selon des cri­tères phy­siques mais aussi civi­li­sa­tion­nels, com­bi­nant des dimen­sions com­por­te­men­tales, lan­ga­gières, cor­po­relles, toutes sou­mises à un éta­lon de mesure eth­nico racial genré » (220). [« L’étranger » porte la fron­tière en lui : le corps-frontière].

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Cepen­dant : « Aujourd’hui la situa­tion a changé et émerge une classe moyenne issue de la diver­sité et des immi­gra­tions post­co­lo­niales » (Pas­cal Boni­face, p. 377) [quel rôle, quelle fonc­tion de cette « classe moyenne » dans la société fran­çaise en géné­ral et vis-à-vis de l’ensemble de “l’immigration post­co­lo­niale” ?]

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« Comme l’a bien mon­tré Michel Wie­viorka, le par­cours éty­mo­lo­gique est tout à fait révé­la­teur, puisque nous sommes pas­sés de la « caté­go­rie ini­tiale » des “tra­vailleurs immi­grés” [cette caté­go­rie ini­tiale est déjà une construc­tion sociale, cf. Noi­riel] aux “Arabes”, “Beurs”, et “Blacks”, intro­dui­sant donc “une tran­si­tion allant d’une défi­ni­tion sociale de l’immigration vers une défi­ni­tion eth­nique, natio­nale et raciale, qui tra­hit un phé­no­mène com­plexe ren­voyant à l’exclusion, la stig­ma­ti­sa­tion et au racisme”. De plus, un aperçu du lexique média­tique à pro­pos de ces popu­la­tions confirme ce constat, puisque ce dis­cours est carac­té­risé par une absence totale de régu­la­rité (…) qui fixent ces individus/groupes selon des cri­tères d’appartenance eth­niques. » (Domi­nic Tho­mas, p.407 – 408)

  • Wild­cat : Sur la classe ouvrière mondiale

Je résume : pour W, l’expropriation se répète tous les jours au sein de ce mode de pro­duc­tion (« théo­ries des Com­muns » ?). A la fin des années 70, la clas ouv était à l’apogée de sa puis­sance. Les luttes impo­saient des meilleurs condi­tions pour tout le monde Contre révo 197961980, les Chai­cago Boys. Défaite de Fiat (p.5), Iran Tur­quie, mineurs anglais 1985 ; Flexi­bi­li­sa­tion, pré­ca­ri­sa­tion, délo­ca­li­sa­tion, pro­grammes d’ajustement FMI. 1989, effon­dre­ment socia­lisme réel. Après 90 en Europe, une décen­nie de défaite. Mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, EZLN (Mar­cos), 1995 ; Seat­tle 1999.

« Des luttes radi­cales sem­blaient se dérou­ler dans les “pays du sud” et les cam­pagnes, sous la forme de luttes contre les “enclo­sures” et la “valo­ri­sa­tion” plu­tôt que dans les usines » (Bré­sil : les boias frias c’était en 1984, les grandes grèves de Belo Hori­zonte et Sao Paulo – auto­mo­biles et autres – fin des années 70 et début 80, voir Reeves, Exo­tisme s’abstenir, note perso) ;

Années 90, la lutte de classe en Asie, « c’est chaud » (p.8)

On arrive à l’idée cen­trale : « l’émergence d’une classe ouvrière mon­diale »

« Ce pro­ces­sus est-il une pre­mière étape de la consti­tu­tion d’une classe pri­vée de moyens de sub­sis­tance, qui sera sui­vie par une deuxième étape où les pro­lé­taires sans terre devien­dront des tra­vailleurs sala­riés ? (…) Ou, un nou­vel uni­vers fondé sur des rap­ports d’exploitation dif­fé­rents est-il en train de naître ? Quelles sont les consé­quences pour le déve­lop­pe­ment des luttes ? (…) Les capi­ta­listes indi­vi­duels veulent que les coûts de repro­duc­tion de leurs tra­vailleurs res­tent bas, ils sont donc inté­res­sés par une “semi pro­lé­ta­ri­sa­tion” (c’est moi qui sou­ligne) : une éco­no­mie domes­tique fon­dée sur des reve­nus pro­ve­nant de dif­fé­rentes sources et une éco­no­mie de sub­sis­tance ou repo­sant sur le tra­vail à domi­cile. Au contraire, ce sont plu­tôt les pro­lé­taires qui sou­haitent une pro­lé­ta­ri­sa­tion com­plète [voir le livre La sous-traitance en péri­phé­rie, note perso]. [Il fau­drait voir en quoi cette semi-prolétarisation, face à la pro­lé­ta­ri­sa­tion com­plète, est une racialisation]

Il n’y a jamais eu autant de résis­tance orga­ni­sée contre les grands pro­jets de construc­tions d’infrastructures, en par­ti­cu­lier dans les pays récem­ment industrialisés.

« Dans les années 90, presque du jours au len­de­main, la force de tra­vai dis­po­nible a dou­blé » (sou­li­gné par moi)

« La pro­lé­ta­ri­sa­tion se déroule à un rythme beau­coup plus rapide que celui que peut absor­ber l’économie mon­diale » (ce thème est abordé dans Pétrole, sexe et tali­bans, TC 18)

Dans le pro­ces­sus mon­dial de pro­lé­ta­ri­sa­tion, le tra­vail “mobile » ou le “tra­vail migrant” est devenu la forme la plus géné­rale du tra­vail, tant dans la forme des migra­tions vers un autre pays (par ex l’UE) que dans les migra­tions internes (Chine) ; [est-ce que cela entraîne de nou­velles formes de racialisation ?]

Pour Wild­cat, la thèse de la « clas ouv mon­diale » s’oppose à l’anti-impérialisme clas­sique (p.15)

« Qu’arrivera-t-il aux pro­ces­sus réels et actuels de l’industrialisation, si les luttes ne peuvent être cana­li­sées par la social-démocratie d’une part, ou par les migra­tions de masse, de l’autre ? »

A par­tir de 2004, grandes vagues de grèves en Chine et dans l’ensemble de l’Asie orien­tale, atteint son apo­gée entre 2008 et 2010. Aussi !: Tur­quie, Iran –pp.15 – 16)

Classe ouvrière mon­diale signi­fie que l’on ne peut plus inté­grer la clas ouv dans l’Etat (c’est moi qui sou­ligne). « L’Etat pro­vi­dence avait trans­formé les pro­lé­taires en citoyens. (…) Aujourd’hui, dans presque tous les pays indus­tria­li­sés, il existe des classes ouvrières mul­ti­na­tio­nales qui n’entretiennent pas des liens pro­fonds avec l’Etat sous la domi­na­tion duquel ils vivent – tan­dis que les tra­vailleurs “locaux” et “natu­ra­li­sés”, ainsi que les classes moyennes en voie de déchéance s’accrochent à l’Etat et exigent de lui une pro­tec­tion spé­ciale » [y com­pris contre cette clas ouv multinationale]

Les tra­vailleurs migrants : « les liens les plus évi­dents entre les pro­lé­taires de tous les pays sont entre­te­nus par les migrants(…) appor­tant avec eux leurs expé­riences de lutte et de la façon de s’organiser. » En Alle­magne, sont sou­vent deve­nus une « avant-garde » ;

En Asie et au-delà, des tra­vailleurs ont prouvé leurs capa­ci­tés extra­or­di­naires à orga­ni­ser leurs luttes et les coor­don­ner au-delà des frontières.

Wid­cat ter­mine un peu pla­te­ment ce texte très impor­tant un peu pla­te­ment avec « l’espoir d’une ren­contre du mou­ve­ment ouvrier at du mou­ve­ment social ».

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