L’idéologie raciste

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Colette Guillau­min : L’Idéologie raciste, éd Folio essais 2002 (pre­mière édi­tion Mou­ton 1972)

  • La dif­fé­rence phy­sique : 281

La dif­fé­rence socio­lo­gique n’est à aucun moment perçu autre­ment que comme une dif­fé­rence réelle. « On peut dire que l’imputation socio­lo­gique de la dif­fé­rence n’a aucun rap­port avec le fait qu’il existe ou non une dif­fé­rence concrète entre les groupes, mais qu’elle s’exerce à par­tir du signe de cette dif­fé­rence, et non de sa maté­ria­lité. » Encore faut-il « voir » la différence.

  • Guillau­min recon­nait une exis­tence réelle et scien­ti­fique des races ? : 100

« Les races au sens scien­ti­fique ne coïn­cident que rare­ment avec les groupes sociaux »

  • La fata­lité bio­lo­gique de la dif­fé­rence et le « racisme » anté­rieur : 40 – 41

« Ce que nous savions des racismes anté­rieurs, pour autant que nous accep­tions ce terme par com­mo­dité, nous mon­trait la croyance en un pas­sage pos­sible d’une caté­go­rie à une autre. (…) A par­tir du XIXe il n’y a plus ques­tion, mais affir­ma­tion. Impli­cite ou expli­cite, il y a cou­pure au sein de l’humanité (sou­li­gné dans le texte), les groupes “sont” et n’ont plus de sta­tut mou­vant. (…) On ne peut plus se conver­tir, ni acqué­rir les ver­tus du domi­nant, la nature garan­tit main­te­nant les par­ti­cu­la­ri­tés de chaque groupe. (…) La rigi­dité des appar­te­nances de groupe, fata­lité bio­lo­gique, est main­te­nant inamo­vible, “intouchable”. »

[Pour C.G jusqu’à la fin du XVIIIe, le par­tage « raciste » pas­sait entre « huma­nité » et « non huma­nité », la « non-humanité » pou­vant accé­der à « l’humanité » : ce que C.G appelle la « conversion »]

p.68 (le racisme euro­péen appa­rait à la fin du XVIII, confu­sion entre his­toire et bio­lo­gie) : « Il semble que sur une période de cent cin­quante ans l’Europe ait vécu un appro­fon­dis­se­ment de sa panique en face des groupes et peuples dif­fé­rents, D’abord fas­ci­nés par l’étrangeté des autres, elle la trans­forme peu à peu en hété­ro­gé­néité et se retrouve enfin dans la crainte ». [Pour quoi l’Europe ? Parce qu’universalité du MPC, les autres civi­li­sa­tions n’ont pas ce problème.]

  • Les « races concrètes », objet de la struc­ture raciste : 10. 14. 15 (la race une spé­ci­fi­ca­tion bio­lo­gique héré­di­taire, dif­fé­rent de vieux, femmes, han­di­ca­pés, etc. qui ne sont pas héréditaires) ;

« Les races concrètes y prennent figure d’objet réel de la struc­ture sociale raciste. (…) Ces remarques ne tendent en rien à éli­mi­ner une défi­ni­tion de la race dans le domaine propre des sciences bio­lo­giques. (…) L’organisation raciste de notre pen­sée est la consé­quence de l’adoption sans cri­tique que nous fai­sons du carac­tère bio­lo­gique de la race en le trans­por­tant tel quel dans l’univers social sans réta­blir la média­tion du sens. » (10−11)

« Ce qui est dési­gné par le terme race est une moda­lité par­ti­cu­lière du phé­no­mène bio­lo­gique, celle de la consti­tu­tion en groupe se per­pé­tuant lui-même par la géné­ra­tion, groupe consti­tué de géni­teurs et d’enfants par­cou­rant les dif­fé­rents âges de la vie. » (15)

  • Guillau­min (CG) envi­sage à titre d’hypothèse de tra­vail que le cultu­rel l’emporte sur le bio­lo­gique comme dis­tinc­tion raciale :

« Une société où le cultu­rel serait une notion plus fon­da­men­tale que le bio­lo­gique et pri­me­rait sur lui serait pro­ba­ble­ment, du point de vue du racisme pro­fon­dé­ment dif­fé­rente. » (20) ; [D’où pos­si­bi­lité d’islam comme mar­queur racial].

  • Le pro­blème c’est le raci­sant (le caté­go­ri­sant, p.298) : 18 (Sartre). 64. 116. 93 (note) :

« Il s’agit donc d’un ren­ver­se­ment de la pers­pec­tive habi­tuelle (géné­ra­lité du raci­sant / spé­ci­fi­cité des racismes) en faveur de l’optique : géné­ra­lité des racismes / spé­ci­fi­cité du raci­sant. » (18)

Cepen­dant : « L’analyse de Sartre qui fait du juif l’homme fabri­qué comme tel pour et par le groupe domi­nant, ana­lyse valable pour toutes les formes de racisme, ne peut s’asseoir d’une façon immé­dia­te­ment convain­cante que sur l’antisémitisme où la dif­fé­rence phy­sique est dou­teuse et ne peut pas être admise comme évi­dente. Cette ana­lyse aurait été frap­pée de cadu­cité, eu égard à notre uni­vers sym­bo­lique qui prend ses caté­go­ries pour des réa­li­tés maté­rielles, si elle s’était don­née pour objet la négro­pho­bie. » (note, p.93)

Que les carac­tères phy­siques sont objec­ti­ve­ment dis­cri­mi­nants est « une péti­tion de réa­lité » très dif­fi­cile à dis­cu­ter – (93) [Il faut pas­ser par le signe : le carac­tère phy­sique est un signi­fiant dif­fé­rent du signi­fié qu’il exprime.]

« La spé­ci­fi­cité du groupe raci­sant est consi­dé­rée comme une don­née impli­cite, rare­ment étu­diée en tant que telle. » (116) [C’est un groupe absent]

Mais nous avons là le pro­blème poli­tique actuel du groupe domi­nant en France qui doit se définir.

Le racisme ne réside pas dans la péjo­ra­tion ou la mélio­ra­tion dans le trai­te­ment de l’autre mais dans l’activité de caté­go­ri­sa­tion elle-même : « La par­ti­cu­la­ri­sa­tion appa­raît comme l’acte fon­da­men­tal des racismes (« acte fon­da­men­tal » n’explique pas la rai­son de cet acte, nda) à ceci près que la géné­ra­li­sa­tion de soi-même en est cor­ré­la­tive et insé­pa­rable. Le sens raciste jaillit de cette ren­contre. » (285). Donc le pro­blème c’est tou­jours le raci­sant l’activité de caté­go­ri­sa­tion est appli­cable aux autres mais non à soi-même (sauf crise du racisme : est-ce la situa­tion actuelle ?).

Voir aussi plus loin sur le pas­sage à l’islam.

  • L’historicité hié­rar­chique : 36 et sq.

Jusqu’au XVIIIe, les sciences sociales sont nor­ma­tives mais sans souci d’ordonner tem­po­rel­le­ment les faits et les civi­li­sa­tions loin­taines, « l’histoire est absente de la pen­sée sociale » (36). « Au contraire, le XIXe accor­dera une place pri­vi­lé­giée au dérou­le­ment tem­po­rel de la vie des socié­tés. L’ “exo­tisme” cédera la place à la conti­nuité tem­po­relle » (36). [L’hétérogénéité des socié­tés recon­nue par le XVIIIe est confron­tée à un souci clas­si­fi­ca­toire et de filia­tion temporelle]

« Le carac­tère pro­pre­ment social de l’entreprise humaine, l’explication du fonc­tion­ne­ment des socié­tés à par­tir d’elles-mêmes vont deve­nir des concepts inopé­rants. Paral­lè­le­ment à l’entreprise de Comte et Marx, le cou­rant majeur de l’appel à la nature se déve­loppe dans les sciences humaines. » (37)

[Mais, même Comte et Marx n’échappe pas à une his­to­ri­ci­sa­tion hié­rar­chique, mal­gré tous les doutes de Marx : voir Marx aux anti­podes]

« Gobi­neau qui a sys­té­ma­tisé la théo­rie de la cause bio­lo­gique dans ce qu’il appela l’histoire sociale, est un nom impor­tant de cette évo­lu­tion. Ses ambi­tions sont iden­tiques à celles de Marx et de Comte, quant à la géné­ra­lité de visée : four­nir un tableau cohé­rent de l’ensemble des socié­tés. » (38)

[Mais Comte et Marx ont fait de l’évolution un phé­no­mène interne à la méca­nique sociale et ne ren­voient pas à des concepts bio­lo­giques] C.G sou­ligne que l’œuvre de Marx en se main­te­nant dans une optique socio-historique est dans son temps pro­fon­dé­ment marginale.

  • L’impossible inté­gra­tion (la ques­tion de l’autre) :

« “Je n’ai pas à être ce que vous vou­lez que je sois…” dit Cas­sius Clay (…) vous vou­lez m’imposer la dif­fé­rence que vous me dési­gnez comme étant ma dif­fé­rence d’avec vous et qui me défi­ni­rait entiè­re­ment. » (107)

[Je n’ai pas à être ce que vous vou­lez que je sois (« je ne suis pas votre nègre » James Bald­win) : c’est-à-dire à la fois le refus de la dif­fé­rence que vous dites être la mienne et fon­dée sur cette dif­fé­rence que vous avez défi­nie, vous me deman­dez de la gom­mer au nom de mon inté­gra­tion. Tout le deal est piégé vous me deman­dez de m’intégrer au nom de la dis­pa­ri­tion d’une dif­fé­rence que vous avez-vous-même énon­cée comme me défi­nis­sant.]

« Les “inté­gra­tions” dont la pro­cla­ma­tion a cor­res­pondu à beau­coup de révoltes étaient des mots que les faits démen­taient. Ces inté­gra­tions sont en fait, le rap­port le moins voulu, elles n’apparaissent d’ailleurs que tar­di­ve­ment, comme sys­tème de défense du groupe majo­ri­taire devant le sur­gis­se­ment de la force mino­ri­taire. Cette conduite s’apparente à l’agressivité tout en s’en dis­tin­guant par le mode d’application : en l’intégrant, il s’agit bien de sup­pri­mer l’autre. Mais le refus du pas­sage à l’acte montre que l’impératif est celui du main­tien de la par­ti­cu­la­rité de l’autre, de la dif­fé­rence et de l’encerclement des mino­ri­taires dans cette dif­fé­rence. » (107)

« L’existence d’un groupe objec­tif reconnu pour tel, majo­ri­taire ou mino­ri­taire, ne se pro­duit qu’au sein d’un uni­vers com­mun dont la codi­fi­ca­tion est la même pour l’ensemble de la société. Ce n’est pas l’hétérogénéité des valeurs qui marque l’existence d’une majo­rité et d’une mino­rité, mais bien l’homogénéité du sys­tème de valeurs. (…) L’existence des groupes majo­ri­taire et mino­ri­taire se fonde, au-delà du pou­voir, sur un uni­vers sym­bo­lique com­mun. Le mino­ri­taire se trouve en fait inté­gré dans le sys­tème sym­bo­lique défini par le majo­ri­taire quels que soient par ailleurs ses essais ou ses échecs à se consti­tuer un sys­tème propre. Plus encore, ses efforts pour se défi­nir un tel sys­tème sont orien­tés et cana­li­sés par le majo­ri­taire ; il ne peut se défi­nir sur des réfé­rences internes et indé­pen­dantes, il doit le faire à par­tir des réfé­rences que lui offre le sys­tème majo­ri­taire. L’histoire récente des mino­ri­tés en offre de bons exemples : le Black Power, le “fémi­nisme”, la “négri­tude” sont des sys­tèmes d’opposition, des “réponses”. La vio­lence de cette contrainte qui pour­suit le mino­ri­taire jusqu’à lui impo­ser les termes mêmes de sa révolte et le main­te­nir dans l’ornière d’une défi­ni­tion pré­éta­blie par la société qu’il conteste échappe trop sou­vent. On ne peut donc dire à aucun moment qu’il existe des groupes (ou des sys­tèmes) hété­ro­gènes, mais bien un sys­tème de réfé­rence par rap­port auquel les groupes réels – tant mino­ri­taires que majo­ri­taire – se défi­nissent dif­fé­rem­ment » (125)

[Dyna­mique : du piège à son dépas­se­ment : Le refus de l’intégration est pris dans le même piège que celui que défi­nit l’intégration ou même la reven­di­ca­tion de l’égalité qui se réfère à la norme domi­nante (les contra­dic­tions et l’impasse des Marches). Lutte néces­saire, mais si la révolte et la lutte du mino­ri­taire est iné­luc­table et néces­saire, elle est un nœud de contra­dic­tions et une impasse tant qu’elle se déli­mite et s’effectue sur l’identité défi­nie et recon­nue socia­le­ment construite par le groupe majo­ri­taire. C’est cepen­dant dans ces contra­dic­tions que peut sur­gir la remise en cause même des iden­ti­tés par l’insatisfaction vis-à-vis de soi. Du fait que cette iden­tité est celle que vous vou­lez que je sois]

« Consi­dé­rer le racisme comme un schéma de simple mise en pré­sence de groupes hété­ro­gènes (enne­mis ou non) néglige donc le fait qu’ils s’insèrent dans une tota­lité. Le sys­tème caté­go­riel n’est pas le résul­tat d’un contact entre pures hété­ro­gé­néi­tés, que seul le hasard géo­gra­phique met­trait en pré­sence, mais l’expression d’un ordre sym­bo­lique qui recouvre l’ensemble. Une société raciste n’est pas la col­lec­tion com­po­site de groupes hété­ro­gènes mais fonc­tionne sui­vant un sys­tème de rela­tion entre groupes de pou­voir inégal ; elle est sys­tème d’antagonismes et non jux­ta­po­si­tion de groupes. Dans les phé­no­mènes racistes, la réa­lité orga­nique de la liai­son est un fac­teur capi­tal, les groupes étant pro­fon­dé­ment dépen­dants les uns des autres dans l’univers sym­bo­lique tout comme dans la réa­lité concrète. Aucun n’est lisible si on l’isole de la rela­tion qui, pré­ci­sé­ment, le consti­tue » (125−126). Tou­jours une réfé­rence à la norme qui fonc­tionne comme un tiers vis-à-vis aussi bien du groupe domi­nant que du groupe dominé.

[C.G met bien en lumière la connexion entre impli­ca­tion réci­proque et sub­somp­tion, donc la double injonc­tion impos­sible de l’intégration (ou de son refus qui repose et fonc­tionne sur les mêmes bases). Cepen­dant C.G ne donne pas de contenu à cette « tota­lité » : la colo­ni­sa­tion, la mon­dia­li­sa­tion du MPC, le recru­te­ment de main-d’œuvre. C’est-à-dire fina­le­ment le fonc­tion­ne­ment du MPC qui est cette tota­lité sub­su­mante et par là nor­ma­li­sante comme « ordre sym­bo­lique », c’est-à-dire uni­fiant la rela­tion aux rap­ports de pro­duc­tion comme idéo­lo­gie domi­nante. C.G consi­dère tou­jours les « groupes » comme des « déjà là » et ne s’intéresse qu’à leur inter­ac­tion et jamais à leur pro­duc­tion, ce qui laisse l’interaction assez pauvre.]

Un groupe peut dis­pa­raitre comme « groupe mino­ri­taire mis à part »

« En effet les reven­di­ca­tions mino­ri­taires deviennent de plus en plus pré­cises et dures à mesure qu’elles obtiennent un début de satis­fac­tion : la révolte ne devient pos­sible qu’à par­tir d’une cer­taine inser­tion dans le contexte majo­ri­taire, inser­tion qui est l’un des effets pre­miers de la lutte, celle-ci créant de facto une situa­tion com­mune. » (170) [très impor­tant, cela a fonc­tionné pour les Ita­liens dans le Midi y com­pris de par les conflits internes]

[Si l’on consi­dère l’évolution de la situa­tion de la popu­la­tion ita­lienne dans le Sud de la France, on constate que c’est dans les luttes contre les patrons et para­doxa­le­ment, encore plus dans les affron­te­ments internes à la classe ouvrière que se crée une situa­tion ouvrière com­mune. L’intégration n’est pas un jeu sur une « dif­fé­rence » qui len­te­ment s’effacerait, en fait ce n’est pas une « inté­gra­tion ». La dif­fé­rence sub­siste (en se modi­fiant), mais elle devient un signi­fiant sans signi­fié, elle n’est plus le signe de rien (en mai 2017, à Mar­seille, le public d’une semaine de musique sici­lienne était en quasi-totalité com­posé de Sici­liens ou de petits-enfants et arrières petits-enfants de Sici­liens). Pour les Ita­liens du début du siècle pré­cé­dent, c’est l’expansion indus­trielle, la mas­si­fi­ca­tion du sala­riat, l’intégration de la repro­duc­tion de la force de tra­vail dans le cycle propre du capi­tal qui a enlevé tout sens au signi­fiant de la dif­fé­rence. Ce dont il s’agit c’est de la labi­lité des construc­tions raciales résul­tat de la conjonc­tion de caté­go­ries fonc­tion­nelles du capi­tal entre elles à l’intérieur de leur cours his­to­rique dans lequel leur com­bi­nai­son se modi­fie. L’intégration demeure une contra­dic­tion et une impasse jusqu’à ce que le signe de la dif­fé­rence ne fasse plus sens, mais cela ne dépend pas de lui, ni même de la lutte des raci­sés qui peut tout autant soli­di­fier la dif­fé­rence que tra­vailler à son effa­ce­ment. Cepen­dant cette lutte crée le ter­rain de la situa­tion com­mune qui est le ter­rain que va tra­vailler la conjonc­tion des caté­go­ries du capi­tal. Il faut à ces forces une matière sur laquelle s’appliquer. La lutte est le signe du chan­ge­ment de situa­tion et de com­bi­nai­son mais entre la soli­di­fi­ca­tion ou l’effacement l’issue n’est pas fixée. « Ce que nous disions de la mal­léa­bi­lité du sté­réo­type qui peut s’interpréter en bien ou en mal joue ici. Le poids et le sens d’un qua­li­fi­ca­tif qui reste iden­tique dans son contenu peut chan­ger en fonc­tion de la situa­tion objec­tive, il demeure cepen­dant comme qua­li­fi­ca­tif impé­ra­tif : il reste caté­go­riel. Le meilleur des cas est alors une com­plexi­fi­ca­tion accrue du sté­réo­type. Elle se pro­duit lorsque l’ “autre” par­vient à un degré de puis­sance suf­fi­sant pour faire entendre un début de parole auto­nome, alors même qu’il est tou­jours pour le majo­ri­taire un groupe ima­gi­naire immuable et immo­bile. » (287)

En résumé, « l’intégration » advient quand la ques­tion de l’intégration a dis­paru dans les termes de l’intégration. C’est-à-dire quand la dif­fé­rence construite ne fait plus sens. Cette dis­pa­ri­tion du sens résulte d’un tra­vail autre que celui des « dif­fé­rents » sur leur « dif­fé­rence » ou des majo­ri­taires sur leur iden­tité. En tant que telle l’intégration dans les termes qui sont les siens demeure tou­jours un nœud d’injonctions contra­dic­toires. L’intégration sup­pose tou­jours un tri entre ce qui est « inté­grable » et ce qui ne l’est pas, ce qui signi­fie que l’intégration est en fait un main­tien des caté­go­ries de racisation ]

« L’existence même d’un tri entre les assi­mi­la­tions “pos­sibles” ou “impos­sibles” signi­fie que l’assimilation est en fait un aspect du main­tien des caté­go­ries raci­sées. Selon les civi­li­sa­tions le carac­tère de ce qui inas­si­mi­lable (et donc de l’assimilable) est extrê­me­ment variable. Cou­leur de peau ou race pré­su­mée, sexe ou caste, le tableau des impos­si­bi­li­tés est aussi étendu qu’incohérent. » (148) [ on peut ajou­ter la reli­gion à la liste]

« Ce n’est pas l’un des moindres pro­blèmes de la condi­tion mino­ri­taire que d’être pris au ver­tige du masque que lui tend le majo­ri­taire. » (145) [La « parole auto­nome » – voir plus haut – est alors le signe que le masque se fis­sure, la prise de parole est la pra­tique du chan­ge­ment des conditions]

Mais la « prise de parole » est tou­jours une pra­tique prise dans une ambigüité, l’autre est amené à par­ler selon la norme (cf. les Marches, le thème de la citoyen­neté et de l’égalité et les contra­dic­tions de cette « éga­lité ». Il n’y a per­sonne qui n’entretienne pas un rap­port à la norme idéo­lo­gique et ne s’exprime pas dans cette norme. Il y a les « pos­ses­seurs de plein droit d’une part et des pos­ses­seurs par­tiels de l’autre. » (279)

Le réin­ves­tis­se­ment des valeurs éga­li­taires et des Lumières comme idéo­lo­gie de l’intégration : « mis­sion civi­li­sa­trice », « pro­grès », etc. (p.60).

  • Une essen­tia­li­sa­tion de l’individualité : 105.

« Ceux qui sont “mis à part” (atten­tion « mis à part » c’est être mis quelque part, ce n’est pas un autre monde, nda) se trouvent dans une situa­tion par­ti­cu­lière : s’ils sont admis dans l’humanité abs­traite (sans quoi il ne pour­rait y avoir d’injonction à l’intégration, nda), ils sont aussi ceux qui n’ont aucune indi­vi­dua­lité. Ils ne sont indi­vi­duel­le­ment que groupe ou frag­ment de groupe leur réa­lité socio­lo­gique n’atteint pas au sta­tut indi­vi­duel qui, au contraire, défi­nit le sta­tut des membres du groupe domi­nant. Lorsqu’il appar­tient à un groupe mino­ri­taire, ce n’est pas en tant qu’individu que l’acteur social est perçu mais en tant que frag­ment et signe de la réa­lité de ce groupe. » [cette idée est impor­tante pour quand il s’agira de par­ler de dyna­mique, d’insatisfaction vis-à-vis de soi]

Cepen­dant il y a là un pro­blème, la situa­tion décrite pas C.G est une situa­tion géné­rale affec­tant tous les groupes et/ou classes, même si c’est de façon dif­fé­rente – ce qui est impor­tant. Cf. Marx, Idéo All et l’ « indi­vidu moyen » (pp.94 – 95-96)]

  • Ce qui compte c’est le pro­cès géné­ral de dis­tinc­tion :

On trouve chez Guillau­min, comme dans Le Kaléi­do­scope la façon de prendre en géné­ral la pro­duc­tion de la dis­tinc­tion, en consi­dé­rant les dif­fé­rences entre racisme, xéno­pho­bie, etc. comme des variantes d’un même pro­ces­sus fon­da­men­tal de caté­go­ri­sa­ton. Mais son expo­si­tion (116−117) est trop concep­tuelle sans inté­grer le conjonc­tu­rel dans le concept, sans le construire comme conjonc­tu­rel (118).

« Dans ce tra­vail, le racisme est abordé au niveau de sa géné­ra­lité et non au niveau de ses mani­fes­ta­tions spé­ci­fiques qu’elles soient celles des groupes “visés” ou celles des formes que prend cette visée. Cette géné­ra­lité est choi­sie dans la mesure où elle per­met à son tour d’aborder une spé­ci­fi­cité : ce ne sont plus les spé­ci­fi­ci­tés des racismes par­ti­cu­liers ou des groupes raci­sés qui sont objet de recherche mais celle du raci­sant lui-même (sou­li­gné par nous). L’abord de la géné­ra­lité de la situa­tion raciste per­met de défi­nir le noyau spé­ci­fique de la majo­rité et de la consti­tuer en groupe socio­lo­gique réel. Géné­ra­lité s’oppose donc (sou­li­gné dans le texte) ici aux spé­ci­fi­ci­tés sui­vantes du racisme et du racisé.

  1. Une spé­ci­fi­cité de degré de la conduite ;

  2. Une spé­ci­fi­cité des groupes visés (noirs, arabes, juifs, femmes, étran­gers, etc.). (..) Ces groupes sont sou­mis à des limi­ta­tions de droits légaux ou cou­tu­miers, à des contraintes qui ne sont pas impo­sés au raci­sant et qui dépendent de celui-ci. (..)

  3. Une spé­ci­fi­cité historico-géographique. Dans un lieu pré­cis du temps et de l’espace se pro­duit un phé­no­mène raciste déli­mité et mar­qué par des cir­cons­tances et des don­nées par­ti­cu­lières et irré­duc­tibles à d’autres moments et à d’autres lieux. Cette sorte de spé­ci­fi­cité appelle la même remarque que la pré­cé­dente : les fac­teurs maté­riels déter­minent le point d’explosion mais l’abcès est déjà lisible dans l’univers sym­bo­lique. L’étude de ces fac­teurs per­met de mesu­rer les évo­lu­tions et les conti­nui­tés du sys­tème raciste, d’en connaître les cata­ly­seurs, ou bien de voir s’il s’agit de racisme ou non. Mais à par­tir du moment où l’existence du racisme est éta­blie, ils ne rendent pas compte de l’aspect de la situa­tion qui nous inté­resse : quelle est la forme sym­bo­lique qui indique la voie à l’explosion et lui donne sa signification.

  4. Une spé­ci­fi­cité des dif­fé­rentes sous-cultures qui pro­duisent le racisme. Il y a un racisme de la colo­ni­sa­tion, de l’industrialisation, des racismes de classe, etc., cela n’est pas niable et les racismes sont encore plus diver­si­fiés que ne le laissent voir des divi­sions si géné­rales. A la limite on pour­rait se lais­ser entrai­ner à ne consi­dé­rer que les racismes indi­vi­duels, pre­nant ainsi en compte le sys­tème raciste lui-même dans une de ses mani­fes­ta­tions majeures : l’irréductible indi­vi­dua­lité de cha­cun des domi­nants face à la tota­lité que repré­sente cha­cun des racisés.

  5. La spé­ci­fi­cité psy­cho­lo­gique ren­voie le racisme à des types par­ti­cu­liers (mar­gi­na­lité, per­son­na­lité auto­ri­taire, frus­tra­tion). Les expli­ca­tions psy­cho­lo­giques, les recen­se­ments sta­tis­tiques réduisent le méca­nisme raciste à des varia­tions indi­vi­duelles (ou à leur somme) à l’intérieur du groupe raci­sant » (117−118)

[Remarques sur le point 4 : indi­vi­duel­le­ment, le domi­nant incor­pore la tota­lité des pos­si­bi­li­tés de mani­fes­ta­tions humaines alors que le caté­go­risé n’est qu’un exem­plaire de la caté­go­rie ; la com­pré­hen­sion morale du racisme n’est ni un leurre, ni un acci­dent, mais une déter­min­ja­tion structurelle]

Le plus impor­tant c’est le point 3

C.G en dési­gnant un concept passe à côté du fait que le racisme est intrin­sè­que­ment conjonc­tu­rel : à la fois une ren­contre de caté­go­ries du MPC et cette ren­contre tou­jours spé­ci­fique. Le point le plus sen­sible de sa méthode est l’opposition du concept géné­ral au troi­sième point (la « spé­ci­fi­cité historico-géographique »). On peut très légi­ti­me­ment rame­ner toute struc­ture raciste à la dési­gna­tion par­ti­cu­la­ri­sée d’un autre face à un uni­ver­sel jamais énoncé en tant que tel comme étant aussi un par­ti­cu­lier. A ce moment là nous avons un concept, un concret de pen­sée qui n’est en aucune manière un concret quel­conque, un frag­ment de celui-ci ou un noyau. C’est là où CG « dérape » : « les fac­teurs maté­riels déter­minent le point d’explosion mais l’abcès est déjà lisible (sou­li­gné par moi) dans l’univers sym­bo­lique. » Quel est l’origine, la for­ma­tion de cet « uni­vers sym­bo­lique » ? C’est la ques­tion qui n’est jamais posée par C.G et à laquelle natu­rel­le­ment elle ne répons pas (encore qu’il arrive qu’on réponde à des ques­tions non posées, voir Ricardo et la valeur de la force de tra­vail). « L’abcès est déjà lisible » : il semble qu’existe une struc­ture men­tale, « sym­bo­lique », tou­jours déjà là et prête à s’emplir, se nour­rir, des cir­cons­tances. On peut être d’accord avec C.G : « …il est bien évident que cha­cun des racismes est par­ti­cu­lier. Tou­te­fois une géné­ra­lité est défi­nis­sable à par­tir des carac­tères cen­traux que pré­sente cha­cune des conduites spé­ci­fiques. (…) Tous ont en com­mun leur forme de rap­port à la majo­rité, l’oppression. » (119). C’est juste, mais qu’est-ce qui défi­nit ce qui est majo­ri­taire ? C’est l’angle mort de la pro­blé­ma­tique de C.G qui décor­tique bien une struc­ture comme méca­nique, mais reste muette sur la fabri­ca­tion de cette struc­ture qui appa­rait alors comme un donné soit psycho-symbolique, soit social (est posé comme allant de soi que dans une société il existe des « majo­ri­taires » et des « mino­ri­taires »). On avait un peu une chose sem­blable chez Del­phy : les femmes, on ne sait jamais qui c’est, ni pour­quoi ça existe.

On peut défi­nir une struc­ture géné­rale, ce que fait par­fai­te­ment C.G (bien qu’ancien – 1972 -, c’est cer­tai­ne­ment le meilleur livre sur le sujet), mais il faut dire com­ment cette struc­ture est pro­duite et qu’elle n’est pas une part du réel en attente d’être rem­plie. Si l’on pro­duit cette struc­ture géné­rale à par­tir des caté­go­ries du capi­tal (prin­ci­pa­le­ment : uni­ver­sa­lité ; his­to­ri­ci­sa­tion hié­rar­chique des socié­tés ; indi­vi­dua­li­sa­tion et natu­ra­li­sa­tion des rap­ports sociaux ; seg­men­ta­tion et « valeur morale » — Marx — de la force de tra­vail) comme un concept, il devient alors dans la nature de ce concept de n’être que spé­ci­fié de par sa pro­duc­tion même.

Ce n’est pas seule­ment que chaque racisme est par­ti­cu­lier comme l’écrit C.G (p.119) mais le racisme n’est que par­ti­cu­la­rismes, parce que le conjonc­tu­rel, une conjonc­tion des déter­mi­na­tions du MPC, est son essence.

« Ce tra­vail qui était parti d’un point de vue sta­tique : décrire les carac­tères du racisme à un moment et dans un lieu don­nés, s’est vu peu à peu entraîné dans une optique dyna­mique : ten­ter de défi­nir le mode de liai­son de ces dif­fé­rents carac­tères, et de fixer le lieu où ils se déroulent. Nous pen­sions au départ avoir affaire à une forme de rap­port à l’autre limi­tée et cir­cons­tan­ciée, le racisme n’aurait été qu’un mode du rap­port à l’autre et non le seul pra­ti­qué. Dans cette hypo­thèse les textes ouver­te­ment racistes et qui se vou­laient tels devaient appor­ter le maxi­mum d’informations. Il n’en a rien été, le racisme est remar­qua­ble­ment un et cohé­rent, c’est un sys­tème per­cep­tif qui “colle” à notre emploi de la langue. Ce sont les colo­ra­tions qui changent et non le sys­tème lui-même : haine, déta­che­ment appa­rent, ami­tié, connotent un sys­tème iden­tique d’appréhension du dif­fé­rent. » (210).

Le racisme devient alors le rap­port à tout ce qui est « autre » (« un acte per­cep­tif consti­tuant la conduite raciste » — 111), mais rien n’existe a priori comme autre.

  • Le racisme, défi­ni­tion (voir aussi rubrique « le raci­sant ») :

Le racisme est une conduite totale de per­cep­tion de l’altérité (hos­ti­lité ou fascination-admiration). C’est une conduite de « main­tien de la dif­fé­rence » qui s’adresse à l’hétérogénéité de l’autre et le consti­tue en objet dif­fé­rent (cf.110) « L’hostilité est un mou­ve­ment second, il se passe quelque chose avant. Elle s’exerce sur un carac­tère déjà dési­gné comme par­ti­cu­lier dans l’univers social. Recon­naître le racisme à l’apparition de l’hostilité c’est déjà trop tard. Plu­tôt que de tom­ber dans le piège, tendu par notre culture, de la croyance en la maté­ria­lité de la race et de l’assimilation du racisme à l’hostilité, on doit pou­voir déli­mi­ter le concept racisme comme dési­gnant toute conduite de mise à part revê­tue du signe de la per­ma­nence (sou­li­gné dans le texte). Ce signe de mise à part étant actuel­le­ment le signe bio­lo­gique qui offre toute garan­tie de per­ma­nence dans notre sys­tème idéo­lo­gique. » (110−111).

[OK, mais tou­jours la même ques­tion : quel est le pro­ces­sus de « dési­gna­tion » d’un « par­ti­cu­lier » dans « l’univers social » ? Que se passe-t-il « avant » ? A part cela la défi­ni­tion est per­ti­nente et sort des sen­tiers bat­tus, mais tout se limite à un « acte per­cep­tif » rele­vant d’un uni­vers sym­bo­lique, lan­ga­gier, idéo­lo­gique dont on ne sai­sit jamais le fondement.]

« Le racisme ne dépend à aucun moment de la réa­lité ou de la non-réalité d’un cri­tère bio­lo­gique concret, c’est l’association consciente ou incons­ciente de ce cri­tère aux caté­go­ries, sous sa forme sym­bo­lique et non pas objec­tive, qui fait des groupes concrets des objets de racisme. » (251)

« L’anthropologie phy­sique nais­sait au moment où la diver­sité des formes sociales se dévoi­lait dans les bou­le­ver­se­ment sociaux qui secouaient l’Europe de ce temps (XVIIIe) et se déployait à tra­vers l’archéologie et la pré­his­toire nais­sante. Elle cher­chait en fait une jus­ti­fi­ca­tion des dif­fé­rences sociales. Et l’apparition de la race comme objet de science se dérou­lait selon un pro­ces­sus récur­rent : des dif­fé­rences sociales ou his­to­riques consta­tées on pas­sait à des dif­fé­rences phy­siques qui les sym­bo­li­saient (sou­li­gné dans le texte). » (81)

[Il sem­ble­rait que C.G donne ici un fon­de­ment à l’ « uni­vers sym­bo­lique ». mais pour­quoi quelque chose est constaté comme « dif­fé­rence » (une dif­fé­rence ne se donne jamais en soi et en clair) et pour­quoi de toutes les « dif­fé­rences sociales consta­tées » on ne passe pas à des « dif­fé­rences phy­siques qui les sym­bo­lisent ». Beau­coup de « dif­fé­rences sociales » demeurent des « dif­fé­rences sociales ». En outre, il faut éga­le­ment expli­quer le pas­sage aux dif­fé­rences phy­siques, pour­quoi phy­sique ? Là, il faut par­ler de la créa­tion sociale de l’individu et de cet indi­vidu comme phy­sique dans le MPC]

Il est super­fi­ciel de dire que nous serions pas­sés d’un racisme bio­lo­gique à un racisme social, des « races bio­lo­giques » aux « races sociales ». Le racisme bio­lo­gique a tou­jours été un racisme social et culturel.

« Les carac­tères cultu­rels dans leurs formes diverses ont été inves­tis du sacré que recèle le noyau de l’idée de race. Dru­mont et Hit­ler certes, mais aussi Gobi­neau ou Elie Faure ont cru que les carac­tères cultu­rels étaient des carac­tères essen­tiels, des carac­tères de l’être, irré­duc­tibles et irré­ver­sibles, fon­dés en nature et immuables tel le sacré, en, un mot – pour reprendre le leur – qu’ils étaient des carac­tères de la race ». (89).

[Ce qui change c’est que la culture n’est plus un fait de nature, s’originant en elle, c’est la culture même qui est deve­nue « nature » : le musul­man est ; il est ainsi depuis le VIIe siècle. Quand le raci­sant est obligé de se nom­mer, c’est l’autre qui devient « raciste » en ce qu’il se coupe de « l’universalité humaine » qui est « prête à l’accueillir en son sein ». Dans cette nou­velle vision le terme d’ « eth­nie » connaît une popu­la­rité crois­sante. C’est un com­pro­mis entre la per­sis­tance d’un déter­mi­nisme bio­lo­gique des traits cultu­rels et une dis­tance prise par rap­port au mot « race » dont le sens bio­lo­gique abso­lue ne peut plus avoir cours quand le raci­sant est obligé de se nom­mer (donc pren­drait le risque lui aussi d’être une « race »)]

[Tous les groupes raci­sés ont une carac­té­ris­tique com­mune : ils sont posés comme par­ti­cu­lier face à un géné­ral. La « majo­rité » (atten­tion : la « majo­rité » est un rap­port de pou­voir et de pou­voir de défi­ni­tion, pas for­cé­ment quan­ti­ta­tif), elle, est dépour­vue de par­ti­cu­la­rité et conserve pour elle la géné­ra­lité cultu­relle et sociale. Le majo­ri­taire n’est dif­fé­rent de rien, il est lui-même la réfé­rence (on verra – rubrique sui­vante – com­ment cela donne nais­sance à ce que nous appel­le­rons : « l’ouvrier concep­tuel »). Cela ne signi­fie pas que le « majo­ri­taire » est un ensemble vide, il se donne à lui-même toutes sortes de carac­té­ris­tiques mais qui sont tou­jours celles du « pro­grès », le « l’universel », de « l’humanité », de la « civi­li­sa­tion » (ne jamais oublier que le « majo­ri­taire » est né de l’historicisation hié­rar­chique ins­ti­tuée par le MPC). Mais s’il se donne des carac­té­ris­tiques, celles-ci font qu’il est exclu du méca­nisme de par­ti­cu­la­ri­sa­tion (puisqu’elles sont celles de l’universel), il se pose comme exté­rieur au rap­port dif­fé­ren­tiel.] Voir aussi plus loin la rubrique sur la « labilité ».

Il n’ya pas de racisme sans idéo­lo­gie du sujet.

  • « Les amis de Juliette », la posi­tion de « l’ouvrier concep­tuel » :

[A l’intérieur de sa classe sociale, le pro­lé­taire majo­ri­taire ne se défi­nit jamais comme par­ti­cu­la­rité, son groupe est la géné­ra­lité de la classe. Face à la par­ti­cu­la­rité des « autres » il pro­clame : « soyez des ouvriers tout court, c’est-à-dire comme moi qui suis le concept d’ouvrier » (même si, en tant qu’ouvrier, il est éga­le­ment par­ti­cu­la­risé et posé comme repré­sen­tant d’une caté­go­rie sociale, même si, pour reprendre la for­mule de L’Idéo All, il n’est pas satis­fait de lui-même. Pour toute cette ques­tion reve­nir sur Idéo All, « l’individu moyen » — pp. 94−95−96 et Ste Famille : bon côté, mau­vais côté de l’aliénation : confir­ma­tion de soi ou non). Quand « l’autre » dit : « mais je ne suis pas dans la même situa­tion que toi » (par exemple le syn­di­ca­liste noir), cela ne lui appa­raît que comme une par­ti­cu­la­rité qui n’est, à l’inverse de sa situa­tion, en aucun cas por­teuse de la tota­lité de la classe. L’ « autre », le mino­ri­taire ne fait que se limi­ter à actua­li­ser son groupe alors que lui, l’ouvrier concep­tuel, en tant qu’individu, est por­teur de la tota­lité des mani­fes­ta­tions pos­sibles de la classe. Il n’est confiné dans aucune spé­ci­fi­cité et dis­pose d’une mul­ti­pli­cité de pos­si­bi­li­tés de défi­ni­tions et de pra­tiques. Cette par­ti­cu­la­rité per­son­nelle que s’accorde l’ouvrier concep­tuel appar­tient à la géné­ra­lité qu’il accorde à son propre groupe (sous le nom de peuple) au-delà de sa propre classe sociale (la déné­ga­tion de l’objectivité de la seg­men­ta­tion raciale est le plus impor­tant des inter­clas­sismes). A l’inverse, l’ouvrier si par­ti­cu­lier qu’est « l’autre » n’est que l’expression uni­la­té­rale (uni­di­men­sion­nelle) de ce qui est censé carac­té­ri­ser son groupe.

Pour l’ouvrier concep­tuel et le théo­ri­cien de « l’unité de la classe », l’ouvrier « mino­ri­taire » (qui peut être quan­ti­ta­ti­ve­ment majo­ri­taire dans cer­tains sec­teurs) appa­raît comme un incu­rable par­ti­cu­la­riste, il est las­sant, il exa­gère, il ne se pré­oc­cupe que de lui-même, alors que temps en temps il pour­rait par­ler de ce qui pré­oc­cupe « tout le monde ». Bref, les der­niers mots de l’ouvrier concep­tuel se résument à la bou­tade de Coluche : « Le racisme, c’est comme les Nègres, ça ne devrait pas exister. »]

« Il est de peu d’importance, semble-t-il, qu’on défi­nisse un groupe par un cer­tain nombre de carac­tères, car après tout c’est le cas de la plu­part des groupes. Mais alors il faut de nou­veau se sou­ve­nir que le groupe majo­ri­taire reste ouvert à toutes les pos­si­bi­li­tés, toutes les expli­ca­tions et jus­ti­fi­ca­tions, qu’il laisse ainsi le champ libre à toutes les par­ti­cu­la­ri­tés indi­vi­duelles de ses com­po­sants, et que son champ est l’ensemble du champ humain. Ce sont les groupes mino­ri­taires qui sont clos, enfer­més dans le champ de pos­si­bi­li­tés défi­nies, ils ferment ainsi toute pos­si­bi­lité d’individualisation dans leur sein. La per­cep­tion est orien­tée par la connais­sance préa­lable des carac­tères de l’objet connu. On voit dans l’autre ce qu’on en sait déjà (ce qui est lar­ge­ment connu), mais on ne peut voir que cela, et cor­ré­la­ti­ve­ment on ne voit “en soi” que l’infinie pos­si­bi­lité des mani­fes­ta­tions humaines, le champ libre de la com­plexité. » (257−258)

[On retrouve le para­doxe de Cas­sius Clay]

[Il faut se poser la ques­tion rela­tive à la défi­ni­tion du point de réfé­rence qui est l’ouvrier concep­tuel. Ce der­nier est silen­cieux, nul ne le nomme jamais, au contraire de l’autre qui est tou­jours nommé, caté­go­risé, c’est pour­tant la réfé­rence autour de laquelle se marquent les dif­fé­rences. Cette absence de réfé­rence caté­go­rielle se mani­feste dans l’ouvrier concep­tuel (le « vrai »), non seule­ment comme norme jamais dite et silen­cieuse (long­temps dans les syn­di­cats amé­ri­cains de l’automobile il était impos­sible que cer­tains ate­liers soient repré­sen­tés par une majo­rité d’ouvriers noirs même s’ils y étaient majo­ri­taires car ils pour­raient agir en faveur de leur groupe, les ouvriers blancs n’appartenant évi­dem­ment à aucun groupe…), mais plus encore comme la géné­ra­lité de la situa­tion de classe inhé­rente à cha­cun indi­vi­duel­le­ment, comme dis­po­ni­bi­lité à toutes les varia­tions et pos­si­bi­li­tés indi­vi­duelles de l’action de classe. Le paroxysme de la caté­go­ri­sa­tion est atteint quand il est demandé à l’ouvrier racisé (caté­go­risé) de ne pas exis­ter et agir « en tant que tel », mais comme l’ouvrier en géné­ral, c’est alors dire, dans le plus pur style « anti­ra­ciste » accueillant et « effa­çant » les dif­fé­rences, qu’aucune de ses par­ti­cu­la­ri­tés indi­vi­duelles n’est autre chose que l’incarnation de sa race.

Parce que pour l’ouvrier blanc, mâle, etc. n’existe aucune contrainte cultu­relle ou sociale à se défi­nir et à dire ce qu’il est, les théo­ri­ciens de l’unité en soi de la classe n’en voient pas la contrainte pour les autres. Ils enté­rinent l’existence de l’ouvrier concep­tuel comme étant le « dieu caché » par quoi se défi­nit l’ensemble de la classe et c’est alors tou­jours l’autre qui est un « pro­blème » : « pro­blème des immi­grés », « pro­blème noir », « pro­blème des femmes ».]

Le pro­lé­taire concep­tuel se défi­nit lui aussi par rap­port à l’ « Ego » (le « majo­ri­taire sym­bo­lique » 299) car il ne lui est pas immé­dia­te­ment iden­tique (l’Ego est une réfé­rence à laquelle aucune caté­go­rie sociale n’est iden­tique, c’est un idéal-type). « Aucun ne s’y confond, mais aucun n’a de place sans pas­ser par lui » (299) ; sur­tout pas le prolo concep­tuel, mais…

[cette der­nière remarque a quelque chose d’intéressant mais je ne vois pas pré­ci­sé­ment quoi. A rat­ta­cher peut-être à l’individu moyen et à la ques­tion de la dyna­mique (insa­tis­fac­tion vis-à-vis de soi et appar­te­nance de classe comme contrainte, la norme est un idéal type dont le prolo est contigu mais aussi séparé, c’est une réfé­rence que sa situa­tion d’individu moyen sub­sumé (exploité) éloigne de lui aussi]

  • Labi­lité des caté­go­ries raciales : 289 – 290. 246.

(voir aussi la rubrique sur l’impossible intégration)

« La sta­bi­lité de la sté­réo­ty­pie, la constance appa­rente de la posi­tion de chaque groupe durant une période assez longue, font sup­po­ser la spé­ci­fi­cité et la fixité des groupes mino­ri­taires au sein de l’univers social. En fait des mou­ve­ments de rem­pla­ce­ment marquent l’organisation raciste. L’ordre fixé aux groupes mino­ri­taires par le groupe majo­ri­taire varie sur de longues périodes et suit les chan­ge­ments maté­riels. Cer­tains groupes dis­pa­raissent, d’autres naissent, d’autres encore sont constants, mais leur place change, ils assument tour à tour le rôle les uns des autres. »

[Très juste, mais une brève étude, ou même seule­ment un ou deux exemples de nais­sance et de dis­pa­ri­tion auraient été les bien­ve­nus. Est-ce que l’on peut déga­ger cer­taines « lois » dans ce qui fait appa­raître ou dis­pa­raître ? Pour cela il aurait fallu que C.G pro­duise les méca­nismes de pro­duc­tion des caté­go­ri­sa­tions racistes au lieu de se conten­ter de les décor­ti­quer (très fine­ment cepen­dant). Selon le mode de déve­lop­pe­ment et d’accumulation du MPC ses caté­go­ries s’articulent dif­fé­rem­ment dans la pro­duc­tion des caté­go­ri­sa­tions racistes fai­sant appa­raître ou dis­pa­raître cer­tains groupes. En revanche, chez C.G, la raci­sa­tion semble être le fait d’une « orga­ni­sa­tion per­cep­tive » quasi inhé­rente à la « nature humaine », conscient et incons­cient com­pris « Le trans­fert d’un groupe à l’autre, d’une forme à l’autre, montre la constance de l’organisation per­cep­tive raciste. » (290)]

[C.G donne cepen­dant un exemple (très dis­cu­table) de la labi­lité des construc­tions racistes : les classes sociales. Au XIXe, aris­to­cra­tie, bour­geoi­sie, classe ouvrière sont per­çues comme étant des races dif­fé­rentes. Cette dis­tinc­tion raciale, d’abord inven­tée pour expli­quer les oppo­si­tions entre noblesse et tiers-état en est venue ensuite à s’appliquer aux anta­go­nismes entre bour­geoi­sie et classe ouvrière. voir p.246. On va reve­nir sur cette question]

  • Les Juifs : 239

« Il y a dans les caté­go­ries “nègre” ou “femme” une cer­taine marque d’indifférence de la part du caté­go­ri­sant, pour “juif” jamais. Sans doute est-ce la caté­go­rie mino­ri­taire la plus vécue comme machia­vé­lique. Asso­ciés en socié­tés secrètes, d’une intel­li­gence supé­rieure, pos­ses­seurs de l’or, sans patrie, ils sont parés de tous les pres­tiges, d’une menace effi­cace et impa­rable, et prennent figure de groupes cohé­rent ce qui n’arrive ni aux femmes ni aux nègres. » (239)

[Encore que cer­taines choses semblent avoir changé depuis 1972 (date de la pre­mière édi­tion du livre de C.G) au niveau de la « menace » : la théo­rie du grand rem­pla­ce­ment, les ter­ri­toires per­dus de la Répu­blique, la menace de fémi­ni­sa­tion de la société.]

  • Le pro­blème actuel du racisme est de devoir se nom­mer : 292. 294. 295. 300.

[Nom­mer le « je », c’est caté­go­ri­ser le degré zéro de la norme, une situa­tion para­doxale et de crise poli­tique. Le « je » s’est tou­jours défini par cer­taines carac­té­ris­tiques, mais il échap­pait aux méca­nismes de caté­go­ri­sa­tion et de dif­fé­ren­cia­tion, il n’était dif­fé­rent de rien car rien ne pou­vait être une norme ou un éta­lon face à lui. Deux phé­no­mènes ont changé la donne : la pré­sence mas­si­ve­ment décom­plexée des des­cen­dants et des­cen­dantes de l’immigration mais tou­jours « blo­qués » comme « autre » par les trans­for­ma­tions struc­tu­relles du MPC dans les années 1980 (thème déve­loppé dans Le Kaléi­do­scope), la « mon­tée de la puis­sance indi­gène » dirait le PIR ; la mon­dia­li­sa­tion qui frac­ture le groupe domi­nant de la norme en « per­dant » et « gagnant » et qui impose aux « per­dants » de se situer et défi­nir sous les termes de la citoyen­neté natio­nale authen­tique (voir TC 25, Une séquence par­ti­cu­lière). Il faut remar­quer qu’à ce moment là, la norme change : alors que « chré­tien catho­lique » fai­sait par­tie des cri­tères non nommé, « citoyen laïque », lui, est nommé, même « homme » tend à être nommé. Une par­tie du groupe domi­nant dans la caté­go­ri­sa­tion raciste – celle pour qui « être Ema­nuel Macron » n’est pas l’étalon de l’humanité — ne fait plus silence sur elle-même, elle est sor­tie de son inno­cence première.]

[Jusqu’à pré­sent cette auto-catégorisation était excep­tion­nelle, limi­tée à des mou­ve­ments d’extrême droite et encore dans un effort de cohé­rence théo­rique qui se situait hors des per­cep­tions et pra­tiques quo­ti­diennes. Il faut de lourds évé­ne­ments concrets pour que la caté­go­ri­sa­tion devienne auto-catégorisation, caté­go­ri­sa­tion consciente d’elle-même.]

[Le « je » se dit lui-même « je » et se défi­nit : « je suis d’ici », « on est chez nous ». Dans le « on est chez nous » c’est la réfé­rence du majo­ri­taire qui est en cause, c’est le rap­port à une norme, celle du ter­ri­toire que pose le majo­ri­taire qui est celui qu’il pos­sède. Quand il dit « on est chez nous », c’est sa propre réfé­rence qui est en cause, pas celle du mino­ri­taire (300). C’est le majo­ri­taire comme « idéal-type » auquel tout le monde devait se réfé­rer, par rap­port auquel aucun n’a de place sans pas­ser par lui, qui se fracture.]

Cette crise poli­tique de la caté­go­ri­sa­tion raciste n’est pas sans lien avec les nou­veaux habits isla­miques de la caté­go­ri­sa­tion raciale : ce n’est pas aussi simple que ce qu’expose Teva­nian pages 132 – 133 : « avant on ne les voyait pas, main­te­nant on les voit » (en simplifiant).

  • Pour­quoi l’islam : 240. 281. 282.283.289.297.

La cri­tique de l’islamophobie ne doit pas être une défense de l’islam, au contraire c’est la cri­tique d’une catégorisation.

Chro­no­lo­gi­que­ment, il faut expli­quer l’islamisation de la caté­go­ri­sa­tion raciale par « l’échec » des Marches (leur impasse dans l’égalité citoyenne, laïque, ouvrière). Par ce qui a fait cet échec : l’intégration impos­sible (le blo­cage) et simul­ta­né­ment la caté­go­ri­sa­tion comme « autre » défaillante (« tel que nous sommes, on est d’ici ! »).

Le pas­sage de la race à la reli­gion per­met de main­te­nir l’idéologie de l’intégration sans laquelle l’universalisme du MPC est impos­sible, se nie lui-même. C’est alors l’autre qui est accusé de se main­te­nir à dis­tance (« communautarisme »).

Pour­quoi l’islam : par­tir du pas­sage du tra­vail à la cultu­ra­li­sa­tion. A la suite des Marches, il y a un temps de latence dans les années 80 (les décla­ra­tions type Mauroy-Deferre de 83 ont peu de suites). La pre­mière « affaire de fou­lard » a lieu en 1989 ; tenir compte aussi d’un contexte inter­na­tio­nal avec la révo­lu­tion ira­nienne de 1979. Dans ces années 80 : dis­pa­ri­tion iden­tité ouvrière, puis la mon­dia­li­sa­tion et ses vic­times forcent le « majo­ri­taire » à se nom­mer ; quand le majo­ri­taire se nomme, il doit demeu­rer tout de même l’universel, le pro­grès, la civi­li­sa­tion. (Cela est juste mais pas suf­fi­sant, pas bien convain­cant).

A priori, la caté­go­rie « islam » n’est plus une caté­go­rie raciale. Cepen­dant, c’est tou­jours « l’arabe » qui est dési­gné au moment où sa caté­go­ri­sa­tion comme tel est défaillante : à St Denis ou dans les quar­tiers Nord, l’origine ne fonc­tionne plus ; la dif­fé­rence par la seg­men­ta­tion de la force de tra­vail (« l’immigré c’est le tra­vail » – Sayad) est deve­nue pro­blé­ma­tique. La faci­lité du rai­son­ne­ment par impos­si­bi­lité et éli­mi­na­tion des options (consi­dé­rées comme un ensemble fini et connu) amè­ne­rait à dire : « il ne reste que la reli­gion ». Mais les rai­son­ne­ments par impos­si­bi­lité ne sont jamais les bons. La chose doit être spé­ci­fi­que­ment pro­duite, ni par impos­si­bi­lité, ni comme simple consta­ta­tion (Haj­jat L’Islamophobie, La Découverte)

Si on en revient, comme tou­jours, à la pro­blé­ma­tique de Sartre : « c’est l’islamophobie qui fait le musul­man » (Karim Miské, Le Monde du 31 mars 2011). La ques­tion devient : qu’est-ce que le « caté­go­ri­sant » dit de lui-même quand il fait de l’autre un « musulman » ?

La dif­fé­rence phy­sique (l’Arabe) n’existe que pour autant qu’elle est ainsi dési­gnée (c’est-à-dire comme « phy­sique » : la raci­sa­tion a tou­jours besoin de quelque chose de fixe, appa­rem­ment immuable) comme un signi­fiant (pp.96 – 97, je trans­forme un peu ce que dit C.G qui en 1972 ne parle pas d’islam) : la reli­gion est le signi­fié du signi­fiant phy­sique. L’islamophobie est un nou­veau mar­queur du racisme, il vise spé­ci­fi­que­ment l’appartenance à la reli­gion musul­mane, mais ce n’est pas un nou­veau racisme, (contrai­re­ment aux thèses d’Hajjat : les conver­tis euro­péens vic­times de l’islamophobie ne sont que des « ara­bi­sés » comme il y avait des « enjui­vés ») le signi­fié a changé (l’origine, le tra­vail), pas le signi­fiant : on sait le recon­naître au pre­mier coup d’œil, coup d’œil qui peut être lar­moyant et d’un pater­na­lisme api­toyé sur les arabes chré­tiens mar­ty­ri­sés (remar­quer que les arabes yési­dis, chal­déens, etc. ne sont jamais qua­li­fiés d’ « arabes », mais seule­ment de yési­dis, chal­déens, etc. et, le plus sou­vent, de « chré­tiens d’Orient »).

L’islamophobie est un « racisme res­pec­table », c’est impor­tant, mais ce n’est pas le plus impor­tant. La « res­pec­ta­bi­lité » est don­née par sur­croit à ce que le caté­go­ri­sant dit de lui-même quand le signi­fié de l’arabe est devenu l’islam. Quand le caté­go­ri­sant est obligé de se nom­mer, parce que l’origine et le tra­vail ont failli, parce que l’autre est mas­si­ve­ment et ouver­te­ment là, il ne peut le faire sous peine de perdre sont sta­tut de caté­go­ri­sant qu’en énon­çant sa par­ti­cu­la­rité comme neutre, non raciste, a-catégorique, appli­cable à tous, non dis­cri­mi­nante pourvu qu’on l’accepte. En bref, il est citoyen, indi­vidu libre ren­fer­mant toutes les pos­si­bi­li­tés d’actualisation de l’individualité libre, il est laïque. Le musul­man est devenu le signi­fié de son « autre ». Il ne faut pas consi­dé­rer cela comme une simple démarche de pen­sée, on est dans une confi­gu­ra­tion sociale spé­ci­fique celle que défi­nit la pro­blé­ma­tique des « habits » des luttes de classes dans « Une séquence particulière ».

  • Carac­tère sexuel du racisme : 278.

(voir aussi rubrique suivante)

« Alors que le majo­ri­taire est ici et main­te­nant, le mino­ri­taire appar­tient à un passé para­di­siaque et mythique ou à un ave­nir obs­cur et mena­çant. Téné­breuse Afrique ou jaillit la nature, sagesse immé­mo­riale des civi­li­sa­tions indiennes, défer­le­ment de la Chine future, conquête de l’Internationale juive. Autre­fois l’âge d’or, demain l’obscurité. Les mino­ri­taires ne sont pas d’ici et ne sau­raient y être. Ils entourent le monde connu sans y entrer. Ils sont à la fois puis­sance des ténèbres ou pos­ses­seur de la nature selon leur sta­tut par­ti­cu­lier, mais tout ensemble par rap­port à la majo­rité. (ici C.G ajoute une note : La femme et le nègre, les deux caté­go­ries les plus for­te­ment sexua­li­sées, réunissent les deux carac­tères “proxi­mité de la nature” et “puis­sance téné­breuse” qui sont habi­tuel­le­ment sco­to­mi­sées entre des caté­go­ries dif­fé­rentes : “ténèbres” pour la judéité et l’orient par exemple, et “nature” pour les enfants ou les indiens d’Amérique.) Le constant contenu sexuel des racismes, la sur­en­chère sexuelle qu’ils véhi­culent trouvent ici leur signi­fi­ca­tion. A la fois rêve et inter­dit, cet ailleurs du quo­ti­dien est aussi le lieu d’élection de cet “autre” qui ne vit que dans l’“ailleurs”. (nou­velle note : Cette sur­en­chère qui n’apparaît pas dans les textes de presse, pour des rai­sons de cen­sure, est par contre constante dans le trai­te­ment parlé qui s’applique à ces caté­go­ries. Ce qui est alté­risé est sexua­lisé avec vio­lence et d’une manière fan­tas­ma­tiques.) » (278−279)

[ La sexua­li­sa­tion du racisme est une chose évi­dente et constante, mais l’explication four­nie par CG paraît bien faible, métaphorique.

On peut consta­ter que cette sexua­li­sa­tion des caté­go­ries raciales touche dif­fé­rem­ment aussi bien les hommes que les femmes. Si l’on consi­dère pour les femmes les situa­tions décrites par les textes du black femi­nism, la « matriarche noire » (Angela Davis) ou, dans un autre contexte, la « beu­rette », soit elles ne sont pas de vraies femmes, soit leur situa­tion raciale les empêche, mal­gré elles, de le deve­nir. Pour les hommes, ce sera leur hyper­vi­ri­lité incon­trô­lée qui les dif­fé­ren­cie de la mas­cu­li­nité (voir Todd Shep­pard, Mâle déco­lo­ni­sa­tion). La sexua­li­sa­tion de la caté­go­ri­sa­tion raciale vient la renforcer.

C’est cepen­dant insuf­fi­sant de consi­dé­rer la sexua­li­sa­tion des caté­go­ri­sa­tions raciales comme un déter­mi­nant en plus. Comme le dit C.G cela ren­voie à la nature et donc à l’historicisation hié­rar­chique intro­duite par le MPC. De ce point de vue « natu­rel », David Roe­di­ger – Wages of Withe­ness – montre l’envie des ouvriers blancs vis-à-vis du mode de vie, plus ou moins ima­giné, des tra­vailleurs noirs évo­quant pour eux tout ce qu’ils ont perdu. Cela ren­voie éga­le­ment au corps des femmes qui devient la « matrice de la race » (Elsa Dor­lin, le thème est déjà évo­qué dans le Kaléi­do­scope).

Il faut voir éga­le­ment com­ment les choses évo­luent avec par exemple la place des femmes dans les migra­tions inter­na­tio­nales (cf. le pas­sage là-dessus dans Tel Quel, TC 24).

Voir éga­le­ment com­ment sur l’Islam, le racisme s’attaque prin­ci­pa­le­ment aux femmes en se pré­sen­tant comme un « féminisme ».

Il ne fau­drait pas confondre le pro­ces­sus fon­da­men­tal de sexua­li­sa­tion des caté­go­ries raciales et les contra­dic­tions entre hommes et femmes à l’intérieur de ces caté­go­ries (cf. bell hooks et pour une approche his­to­rique des confits entre hommes et femmes à l’intérieur de la popu­la­tion noire et de la vision sexuelle de « l’homme et de la femme noirs » : Black Ame­rica de Caro­line Rolland-Diamond) ainsi que l’argumentation « fémi­niste » contre les musul­mans. Bien évi­dem­ment, il n’y aurait pas de sexua­li­sa­tion des caté­go­ries raciales sans la dis­tinc­tion hommes / femmes, mais cette sexua­li­sa­tion pro­vient de la caté­go­ri­sa­tion raciale elle-même, elle n’est pas un simple effet de la dis­tinc­tion sur cette caté­go­ri­sa­tion qui exis­te­rait sans la sexua­li­sa­tion « hors normes ». C’est à l’intérieur de la caté­go­ri­sa­tion avec sa sexua­li­sa­tion « hors normes » que la dis­tinc­tion va jouer comme effet sup­plé­men­taire de la caté­go­ri­sa­tion. C’est le « hors normes » qui est spé­ci­fique à la caté­go­ri­sa­tion raciale. Il ne suf­fit pas de dire que c’est « hors normes » parce que tout sim­ple­ment ils et elles sont « autres ». Il faut mon­trer que la « sexua­li­sa­tion hors normes » est inhé­rente à la caté­go­ri­sa­tion qu’elle n’existe pas sans elle et que le « hors normes » pro­vient des pro­ces­sus géné­raux de la caté­go­ri­sa­tion raciale.] L’historicisation hié­rar­chique des socié­tés ins­ti­tuée par le MPC ren­voie l’autre à la nature.

  • La menace que font pesée les « races domi­nées » s’accompagne d’une menace de « fémi­ni­sa­tion » : 77.

« Cette mena­çante décom­po­si­tion prend les traits des mino­ri­taires. Por­traits du juif hit­lé­rien, dru­mon­tien, des pro­to­coles, du nègre hit­lé­rien et gobi­nien, déchéance de la fémi­ni­sa­tion et de la négri­fi­ca­tion ins­crivent l’horreur dans le corps même des réprou­vés, sym­boles et por­teurs de ce cata­clysme silen­cieux. » (77)

Todd Shep­pard dans Mâle déco­lo­ni­sa­tion dit quelque chose de très proche pour la période de la Guerre d’Algérie et celle qui a suivi jusqu’au début des années 1970, il en fait même une déter­mi­na­tion essen­tielle de la « révo­lu­tion sexuelle » en France au tour­nant des années 1960 – 1970 (même l’homosexualité mas­cu­line, très ambigüe en ce qui concerne son rap­port à la viri­lité – elle peut être consi­dé­rée comme une de ses mani­fes­ta­tions extrêmes -, est tou­chée par cette menace au tra­vers des pro­cla­ma­tions du type : « je me suis fait enculé par un Arabe »). Dans tous les sys­tèmes racistes, la per­cep­tion de la menace que fait peser l’autre qui est racisé est tou­jours une menace de dévi­ri­li­sa­tion des « dominants ».

  • Le racisme « posi­tif » : 104. 109.

[C’est un point impor­tant dans l’analyse de C.G qui conçoit le racisme comme un sys­tème glo­bal de dis­cri­mi­na­tion (alté­ri­sa­tion) qui en tant que tel n’est pas néces­sai­re­ment une péjo­ra­tion. C’est inté­res­sant de poser à la base les choses comme cela, il n’empêche que les « atti­tudes posi­tives » sont tou­jours très ambigües, même en ce qui concerne la virilité.]

« Ne pas consi­dé­rer ces atti­tudes “posi­tives” comme par­tie inté­grante du racisme en tant qu’il est sys­tème du rap­port à l’autre, les reje­ter de l’ensemble, c’est igno­rer à quel point les atti­tudes sont sus­cep­tibles de retour­ne­ment à tout ins­tant … » (104)

« Nous pen­sons donc que ce n’est pas sous l’angle de la seule par­ti­cu­la­rité néga­tive qu’il faut abor­der l’analyse du trai­te­ment des groupes “autres”, mais sous l’angle géné­ral de la dif­fé­rence de trai­te­ment de l’objet autre par rap­port au sujet sem­blable. » (109

  • Les classes ouvrières modèles des races ( ?) 150. 94. 245 – 246 (là-dessus voir aussi les cours d’Althusser).

« Le sys­tème clas­si­fi­ca­toire raciste n’est pas tou­jours aussi facile à appli­quer que le sou­hai­te­rait l’idéologie de la dif­fé­rence bio­lo­gique. Même si, selon les cri­tères de notre culture, un noir, un jaune et un blanc sont cen­sés se dis­tin­guer aisé­ment (dis­tinc­tion qui est cepen­dant his­to­ri­que­ment récente), il n’en est pas de même pour un chré­tien et un juif. Si l’on dis­tingue les hommes et les femmes, il n’en est pas de même pour l’identification des classes sociales, dont on sait qu’elles furent à l’origine de la créa­tion des races (sou­li­gné par nous). » (94)

[Contre les ex-colonisés, les mêmes argu­ments que ceux appli­qués à la classe ouvrière et aupa­ra­vant aux classes dangereuses.]

« Les argu­ments moraux qui se déve­loppent autour des classes dan­ge­reuses se répètent obs­ti­né­ment pour les ex-colonisés : évo­lu­tion insuf­fi­sante des pro­ces­sus men­taux, men­ta­li­tés qui ne per­mettent pas d’affronter le monde moderne, impré­voyance, irres­pon­sa­bi­lité rejoignent le manque d’instruction et de cadres capables – pour ne par­ler que des jus­ti­fi­ca­tions “dignes” et, croyons-le sin­cères. » (150)

« C’est pro­ba­ble­ment dans le cas des classes sociales que l’incidence bio­lo­gique est le moins visible dans la caté­go­ri­sa­tion. (…) Il y a appa­rem­ment anti­no­mie entre classe et race, puisque la pro­fes­sion de foi démo­cra­tique fait de l’appartenance de classe le fruit de la réus­site par les “dons”. En pre­mière ana­lyse les dési­gna­tions de classe sont hété­ro­gènes aux dési­gna­tions raciales. Pour­tant nous avons réso­lu­ment classé le sys­tème per­cep­tif des classes dans le sys­tème per­cep­tif racial. (…) Il faut se rap­pe­ler sur­tout que, depuis la fin du XVIIIe siècle et au cours du XIXe siècle, l’antagonisme de classe s’est appuyé sur une théo­ri­sa­tion de l’appartenance des dif­fé­rentes classes à des races dif­fé­rentes. » (245−246)

La racia­li­sa­tion de la dis­tinc­tion de classes n’est appa­rue qu’à la fin du XVIIIe siècle, elle ne peut donc être à l’origine des clas­si­fi­ca­tions raciales qui sont anté­rieures à cette idéo­lo­gie. Idéo­lo­gie très instable et variable qui n’a jamais dépassé des cercles de dis­cus­sions théo­riques. Cette dis­tinc­tion est d’abord une contro­verse interne à l’aristocratie comme classe domi­nante. Elle oppose les « ger­ma­nistes » repré­sen­tés par Bou­lain­vil­liers aux « roma­nistes » repré­sen­tés par l’abbé Dubos. La contro­verse porte sur l’absolutisme. Pour Bou­lain­vil­liers, anti-absolutiste, l’aristocratie des­cen­dant des Francs, le roi n’est que le pre­mier entre des égaux. Pour Dubos : « Les Francs ne sont pas venus en Gaule en vain­queurs, mais en invi­tés : ils sont les héri­tiers des empe­reurs romains. Mais le mal est venu au Xe siècle : les offices royaux se sont conver­tis en charges féo­dales héré­di­taires, c’est l’apparition de la noblesse. L’absolutisme actuel revient donc avec rai­son à l’origine his­to­rique et à la saine tra­di­tion de la monar­chie. Ces théo­ries feront for­tune au XVIIIe siècle, mais reprise au pro­fit du Tiers Etat. Cf. Mably ou Dide­rot. Cf. même plus tard Augus­tin Thierry : lutte des classes comme lutte des races » (Althus­ser, Poli­tique et his­toire de Machia­vel à Marx, cours à l’ENS 1955 – 1972, éd. Le Seuil, p.45).

Cette thèse de la dif­fé­rence raciale des classes n’est rap­pe­lée par C.G que pour sou­te­nir la thèse de la racia­li­sa­tion de la dis­tinc­tion de classes : si une telle thèse a pu être défen­due quelle que soit sont incon­gruité, c’est parce que, selon C.G, la dis­tinc­tion de classe est vécue de part et d’autre au tra­vers le sys­tème per­cep­tif raciste. Mais alors quel est ce « sys­tème per­cep­tif » qui com­mande aussi bien la per­cep­tion des races, que des classes ou du genre ?

« Il s’agit d’un voca­bu­laire natu­ra­liste qui revient à dire les bour­geois ou les ouvriers sont comme cela… et non plus ils se trouvent dans une situa­tion dif­fé­rente. Ce dépla­ce­ment de l’expression entre la situa­tion et l’être marque pré­ci­sé­ment l’entrée de la per­cep­tion raciste. Celle-ci affirme tou­jours l’être, l’essence, à la dif­fé­rence de la per­cep­tion de type social qui pose la pri­mauté de la situa­tion et des condi­tions maté­rielles ou men­tales. » (247)

Plus que les idéo­lo­gies et les débats héri­tés du XVIIIe siècle, c’est là le vrai fon­de­ment, pour C.G, des classes comme fai­sant par­tie de la per­cep­tion raciale. La ques­tion étu­diée par C.G c’est la per­cep­tion de la chose pas sa réa­lité. En effet, race et classe ne sont pas des construc­tions se situant au même niveau et rele­vant des mêmes pro­ces­sus objec­tifs dans le MPC : la pre­mière est un pro­duit des caté­go­ries consti­tuées, la seconde est défi­ni­toire. C’est une ques­tion que C.G laisse tota­le­ment de côté, elle s’intéresse à la méca­nique et la décor­tique, mais jamais à l’énergie qui l’anime. Mal­gré cette limite C.G nous laisse la ques­tion sui­vante : com­ment se fait-il alors qu’elles puissent appa­raître comme appar­te­nant au même « sys­tème per­cep­tif » où l’être rem­place la situation ?

En fait, le rem­pla­ce­ment de la situa­tion par l’être est un effet géné­ral de l’autoprésupposition du capi­tal. C.G fait de cet effet géné­ral le « sys­tème per­cep­tif raciste », tout alors relève de ce sys­tème. Si toute per­cep­tion raciste est un dépla­ce­ment de la situa­tion à l’être, tout dépla­ce­ment de la situa­tion à l’être n’est pas une racia­li­sa­tion sous peine de faire de la racia­li­sa­tion un concept si vaste qu’il en perd toute per­ti­nence et fina­le­ment de faire de toute la méta­phy­sique occi­den­tale depuis l’antiquité un « sys­tème per­cep­tif raciste ». Le pas­sage de la situa­tion à l’être est un effet géné­ral du MPC s’appliquant dif­fé­rem­ment à des objets dif­fé­rents. Ce n’est parce que l’énergie élec­trique fait fonc­tion­ner les deux qu’un réfri­gé­ra­teur devient une machine à laver (ou vice versa). On retrouve ici la limite de toute l’approche de C.G qui fait du racisme un sys­tème géné­ral de per­cep­tion de l’autre. Femmes, pro­lé­taires, noirs, etc. relè­ve­raient d’un fon­de­ment iden­tique dési­gné comme un « sys­tème per­cep­tif ». L’objectivité dans la construc­tion des caté­go­ries, qui les dif­fé­ren­cie, a disparu.

« La par­ti­cu­la­ri­sa­tion appa­raît comme l’acte fon­da­men­tal des racismes » (285), mais « acte fon­da­men­tal » n’explique pas la rai­son de cet acte. C’est en lais­sant cela de côté que C.G peut tout amal­ga­mer dès qu’il y a distinction.

Le racisme devient alors le rap­port à tout ce qui est « autre » (« un acte per­cep­tif consti­tuant la conduite raciste » — 111), mais rien n’existe a priori comme autre.

Tou­jours la même ques­tion : quel est le pro­ces­sus de « dési­gna­tion » d’un « par­ti­cu­lier » dans « l’univers social » ? Que se passe-t-il « avant » ? Tout se limite à un « acte per­cep­tif » rele­vant d’un uni­vers sym­bo­lique, lan­ga­gier, idéo­lo­gique dont on ne sai­sit jamais le fondement.

  • Pour­quoi l’Europe est intrin­sè­que­ment le lieu de la panique envers l’autre

« Il semble que sur une période de cent cin­quante ans (le texte est écrit en 1972) l’Europe ait vécu un appro­fon­dis­se­ment de sa panique en face des groupes et peuples dif­fé­rents. D’abord fas­ci­nés par l’étrangeté des autres, elle la trans­forme peu à peu en hété­ro­gé­néité et se retrouve enfin dans la crainte. » (67)

[La seule culture fon­dée sur le seul mode de pro­duc­tion uni­ver­sel et donc à se conce­voir comme uni­ver­selle à l’intérieur de l’ensemble de l’humanité et de l’humanité comme ensemble, c’est alors immé­dia­te­ment une hié­rar­chie et un anta­go­nisme. Il y a ceux pour qui l’universel est inhé­rent et ceux qu’il va fal­loir conduire vers lui. Ce qui est inté­res­sant dans la remarque de C.G ce n’est pas de retrou­ver le thème de l’universalité comme fon­de­ment mais de voir com­ment il fonc­tionne selon les moda­li­tés propres de la méca­nique raciste.]

  • La cri­tique du racisme admet le pré­sup­posé raciste : 90. 91 – 92.

Là, il va fal­loir lon­gue­ment citer C.G car on y trouve à la fois une cri­tique radi­cale du rôle cau­sal des « dif­fé­rences raciales » dans la « per­cep­tion raciste » et une recon­nais­sance de l’existence phy­sio­lo­gique des « dif­fé­rences raciales » (cet aspect des thèses de C.G a été déjà préa­la­ble­ment relevé). Quelles sont ces « races réelles » à dis­tin­guer des « races ima­gi­naires » bien que rele­vant du même pro­ces­sus sociologique ?

« Bien sûr les sciences humaines ne pro­fessent plus que les fac­teurs de la dif­fé­rence sociale soient des carac­tères phy­siques, mais elles enre­gistrent pour­tant les phé­no­mènes sociaux du racisme comme étant dépen­dants des carac­tères phy­siques. Ce qui revient à rendre à ceux-ci un carac­tère cau­sal (sou­li­gné par nous).On peut donc dire que l’ensemble de la recherche admet tou­jours bien qu’au second degré le carac­tère cau­sal des carac­tères phy­siques réels ; Si l’on ne pense plus désor­mais que la cou­leur de la peau, le sexe, la forme du nez ou du crâne soient l’expression d’un soma qui déter­mine les conduites des groupes qui pos­sèdent ces carac­tères, on croit encore que la per­cep­tion de ces dif­fé­rences joue un rôle cau­sal dans la conduite raciste. C’est-à-dire que la per­cep­tion de la race est prise dans un sens immé­diat, en tant qu’enregistrement d’un carac­tère phy­sique réel. Cette contra­dic­tion est au centre de tous les tra­vaux sur la ques­tion, tout se passe comme si les cher­cheurs, ne croyant pas à la race pour leur part, sup­po­saient qu’elle est concrè­te­ment réelle pour les groupes qui pro­duisent les conduites racistes. (…) Une grande par­tie des tra­vaux sur le racisme admet d’emblée l’existence du carac­tère racial tel qu’il est dit soit par le racisme théo­rique, soit par le “sens com­mun”. Cepen­dant quan­tité de tra­vaux, sur­tout depuis la Seconde Guerre mon­diale, ont mon­tré que la cau­sa­lité raciale “n’avait aucun sens” : soit que la race n’existe pas au sens que lu donne la croyance com­mune, soit que les divi­sions raciales ne recouvrent pas les divi­sions cultu­relles. Mais ces remarques n’attaquent pas le cœur du pro­blème ; c’est en fait, incons­ciem­ment selon toute vrai­sem­blance, refu­ser de poser la ques­tion sur son ter­rain propre et en choi­sir les à-côtés ; car il existe des races ima­gi­naires. Pré­ci­sé­ment ces appar­te­nances cultu­relles dont la recherche s’est beau­coup pré­oc­cu­pée de mon­trer qu’elles n’étaient pas des “races réelles”. Or races ima­gi­naires comme races réelles jouent le même rôle dans le pro­ces­sus social et sont donc iden­tiques eu égard à ce fonc­tion­ne­ment : le pro­blème socio­lo­gique est pré­ci­sé­ment là. C’est au niveau où races réelles et races ima­gi­naires sont insé­rées dans un pro­ces­sus com­mun qu’il importe de lire la réa­lité socio­lo­gique de la “race”. Ten­ter de déter­mi­ner ce qui est concrè­te­ment vrai et objec­ti­ve­ment faux dans la per­cep­tion des races est, nous semble-t-il, inadé­quat. Cela revient à se limi­ter à un statut-quo de la réa­lité de la race, et se pré­oc­cu­per de déter­mi­ner en quoi cette réa­lité est fon­dée ou non ne pose pas le pro­blème socio­lo­gique. D’une part, prendre comme base de départ la réa­lité des races, c’est par­tir de pré­misses erro­nées puisque nous savons que ce qui est consi­déré comme race par le sens com­mun n’en est pas for­cé­ment une. D’autre part, sim­ple­ment contes­ter la réa­lité maté­rielle de la race, c’est esca­mo­ter la réa­lité psycho-sociale qui montre l’existence d’un fait race là où l’anthropologie phy­sique ne dis­tingue pas de dif­fé­ren­cia­tion. Si la race n’existe pas cela n’en détruit pas pour autant la réa­lité sociale et psy­cho­lo­gique des faits de race. Recon­nais­sance qui ne doit pas se confondre avec l’admission de la réa­lité raciale comme réa­lité bio­lo­gique ; ce serait se condam­ner à voir dans une réa­lité maté­rielle qui ne recouvre pas les diver­gences cultu­relles l’origine d’un fonc­tion­ne­ment social. (…) Et nous nous retrou­vons dans une défi­ni­tion raciste du racisme. » (90−91−92)

A la suite se trouve le cha­pitre : « La “race” est un signifiant »

« La varia­tion des objets dési­gnés par un même terme soma­tique est là pour confir­mer cette incer­ti­tude. Les “noirs” au XVe siècle et les “noirs” au XXe ne dési­gnent ni les mêmes per­sonnes ni les mêmes civi­li­sa­tions. Inver­se­ment des dési­gna­tions nou­velles sont créées pour carac­té­ri­ser des formes cultu­relles sai­sies dans un rap­port nou­veau par la société qui parle. Ainsi la nais­sance de la dési­gna­tion jaune et du terme sémite au cours du XXe siècle mar­quaient le début d’une per­cep­tion raciale pla­quée sur une réa­lité cultu­relle plus ancienne. (…) Le carac­tère phy­sique appa­rent (ou cru tel), y com­pris l’accent, la langue, la ges­tuelle, etc., se sai­sit comme bio­lo­gique. N’importe quel type de dif­fé­rence phy­sique peut être pri­vi­lé­gié pour autant qu’il peut don­ner un sup­port phy­sique à un dési­gna­tion sociale ; Les carac­tères choi­sis comme bla­sons de la dési­gna­tion raciale ne sont qu’une infime par­tie des dis­cri­mi­na­tions de ce type pos­sibles. Une dif­fé­rence phy­sique réelle n’existe que pour autant qu’elle est ainsi dési­gnée, en tant que signi­fiant, par une culture quel­conque. Ces signi­fiants varient d’une culture à l’autre (sou­li­gné dans le texte). Cette dif­fé­rence se mani­feste donc comme pur signi­fiant por­teur des caté­go­ri­sa­tions et des valeurs d’une société. Dans le racisme, dans les conduites de contact entre groupes, la carac­té­ris­tique phy­sique est une valeur séman­tique (idem), c’est en retour qu’elle se donne pour cau­sale. » (94−95−96)

  • Dyna­mique :

Le sujet est abordé dans d’autres rubriques.

301 : l’extrême dif­fi­culté où se trouvent les mino­ri­taires pour se défi­nir eux-mêmes. Ils ont à jouer sur deux registres : le moi que le majo­ri­taire leur signi­fie qu’ils sont : le moi qu’ils se sentent être et dont ils sont sépa­rés par l’impératif majo­ri­taire. Si les mino­ri­taires sont ainsi divi­sés contre eux-mêmes, c’est en fait parce que le média­teur ima­gi­naire de la défi­ni­tion de soi-même leur est hété­ro­gène. Le mino­ri­taire est à la fois incar­na­tion de la pro­jec­tion majo­ri­taire (islam par exemple) et réponse au média­teur d’accomplissement humain total que pré­tend être « l’imaginaire majo­ri­taire » (ver­sus islam). C’est tout un jeu qui inclut l’individualisation contre l’essentialisation.

« Le mino­ri­taire est contraint d’être dans un même mou­ve­ment cette abs­trac­tion que lui impose le majo­ri­taire et l’être concret qu’il est vrai­ment ; celui que Sartre appelle « inau­then­tique » est celui qui n’a pas fait, ou n’a pas accepté, ou même n’a pas accepté d’avoir à faire cette obli­ga­toire syn­thèse. » (122)

[C’est cette dis­tance qui est la dyna­mique de la dis­tinc­tion raciale et de sa sup­pres­sion, à condi­tion de la sor­tir de la psy­cho­lo­gi­sa­tion de Guillau­min. Il fau­drait reprendre dans ce sens le thème de « l’insatisfaction vis-à-vis de soi »].

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