Col­lec­tif : Conver­gences 84 pour l’égalité / La ruée vers l’égalité

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« Nous sommes d’une caté­go­rie qu’on a ins­tallé dans la cave de la société et dont on ne veut ni entendre le chant, ni voir l’âme. Nous reven­di­quons donc nos droits : des droits des­ti­nés à nous por­ter à la hau­teur des citoyens recon­nus. En che­min, nous avons appris que le sous-sol est plus grand que nous l’avons cru et qu’il com­prend des pièces que nous ne connais­sions pas. Nous avons ren­con­tré des citoyens moins égaux que d’autres. Eux aussi exigent leurs droits : par­fois les mêmes que les nôtres, par­fois non. Nous avons com­pris qu’il s’agit de leur part d’égalité, comme nos droits sont notre part. Nous nous sommes dit que ces luttes diverses — les nôtres et les leurs — se confortent et doivent se rejoindre pour élar­gir le champ d’application de l’égalité. » (op. cit., Texte d’appel, p. 8). Les ini­tia­teurs du mou­ve­ment sou­lignent eux-mêmes que, dans le texte d’appel, pas une fois le mot racisme n’est pro­noncé, « parce que pensions-nous, à tant raba­cher le racisme, on finit par occul­ter les véri­tables pro­blèmes. » (p. 98). Mais à tant raba­cher l’Egalité on fini aussi par occul­ter les véri­tables pro­blèmes. C’est tout le mou­ve­ment de Conver­gence 84 qui est pris dans cette contradiction.

Les ini­tia­teurs de ce mou­ve­ment ont consi­déré qu’il n’y avait pas que des « inéga­li­tés sociales » ou plu­tôt que celles-ci se com­plé­taient d’inégalités diverses contre les­quelles on pou­vait lut­ter au niveau du droit, des inéga­li­tés « for­melles ». Contre ces inéga­li­tés on ne pou­vait reven­di­quer une uni­for­mi­sa­tion abs­traite dans la poli­tique d’insertion, c’est une « nou­velle citoyen­neté » qu’il fal­lait défi­nir. L’existence de ces inéga­li­tés est indé­niable, insup­por­table et on a mille fois rai­sons de lut­ter contre elles. Mais, reven­di­quer l’égalité, même comme « nou­velle citoyen­neté », c’est reven­di­quer la neu­tra­lité de la jus­tice, de la police, de l’école, des employeurs, de l’aménagement du ter­ri­toire, de l’Etat etc., c’est reven­di­quer que « la cave » soit traité par ces ins­ti­tu­tions comme « les étages supé­rieurs » dont elles sont leurs institutions.

Les ini­tia­teurs de cette Conver­gence et l’ensemble des par­ti­ci­pants savaient bien que la société est divi­sée en pro­lé­taires et capi­ta­listes et que les « inéga­li­tés devant la citoyen­neté » contre les­quelles ils se bat­taient sont là. Ils n’avaient pas non plus la naï­veté de croire que la réso­lu­tion de ces inéga­li­tés était l’abolition des classes. Mais l’existence des classes se don­nant empi­ri­que­ment à voir dans ces inéga­li­tés, elles deve­naient des objets de luttes et de reven­di­ca­tions par­ti­cu­lières. Ces reven­di­ca­tions récla­maient alors une solu­tion à leur niveau, celui de l’Egalité et de la citoyen­neté. Ainsi, une lutte indis­pen­sable contre les inéga­li­tés se trans­forme en une lita­nie de reven­di­ca­tions démo­cra­tiques ne chan­geant abso­lu­ment rien à ce qui est sa rai­son d’être (l’existence des classes, l’exploitation, les condi­tions géné­rales de repro­duc­tion de la force de tra­vail et de sa seg­men­ta­tion) et sur­tout la niant. Ce n’est pas dans le côté par­ti­cu­lier de la reven­di­ca­tion que réside le pro­blème car toute reven­di­ca­tion est par­ti­cu­lière, ce n’est pas dans le fait de lut­ter contre des inéga­li­tés, mais dans le fait de le faire au nom de l’Egalité, de la Citoyen­neté. Ce ne sont donc pas les reven­di­ca­tions sur les inéga­li­tés qui sont en ques­tion ici mais l’invention d’une « solu­tion » qui traite ces reven­di­ca­tions comme exis­tant pour elles-mêmes et par elles-mêmes. Ce n’est plus parce qu’on est pro­lé­taire que l’on est « inégal » mais on est inégal parce qu’on n’est pas un vrai citoyen puisque, par défi­ni­tion, les citoyens sont égaux. On était parti d’inégalités réelles, elles étaient deve­nues, dans leur « solu­tion », des inéga­li­tés abs­traites, le pas­sage n’est pas arbi­traire, il n’est pas un détour­ne­ment des « bonnes et vraies luttes pro­lé­ta­riennes », il est la for­ma­li­sa­tion de leur limites, for­ma­li­sa­tion qui est simul­ta­né­ment une refor­mu­la­tion, une acti­vité spécifique.

Il n’est pas ques­tion d’opposer à « la lutte de classe » les reven­di­ca­tions d’égalité et de citoyen­neté, comme l’on oppo­se­rait la « réa­lité » à son masque ou à son dévoie­ment. Quand les ini­tia­teurs de Conver­gence 84 refor­mulent ce qu’ils savent être une dis­tinc­tion de classe autour de la reven­di­ca­tion de « droits », ou autour des thèmes de l’ « éga­lité » ou de la citoyen­neté, ils ne font pas dis­pa­raître la lutte de classe mais ils enté­rinent l’existence des classes comme exis­tences d’inégalités et lutte contre elles. Et ils se savent dans cette contra­dic­tion. La lutte se déroule alors à la fois à l’intérieur d’un espace consen­suel ima­gi­naire qui est celui de « l’égalité des droits » et / ou de la citoyen­neté (« nou­velle », c’est-à-dire sépa­rée de la natio­na­lité) et des inéga­li­tés de classe affec­tant tous ceux se trou­vant dans la même situa­tion et connais­sant les mêmes pro­blèmes vis-à-vis du tra­vail, de la jus­tice, de la police, de l’école, du loge­ment, etc. C’est alors cette « même situa­tion », cette situa­tion de réfé­rence qui devient l’angle mort du dis­cours. Cette situa­tion de réfé­rence sert d’étalon pour défi­nir « ceux qui se trouvent dans la même situa­tion », à ce moment là « des­cen­dants d’immigrés » devient indi­cible sous peine de « raba­cher le racisme » et de « mas­quer les véri­tables pro­blèmes » (p.98), mais simul­ta­né­ment reven­di­quer l’égalité des droits et la nou­velle citoyen­neté c’est constam­ment poser la dis­tinc­tion raciale comme référent.

Depuis le début des années 70 (grèves dans l’industrie, foyers Sona­co­tra, contre les atten­tats racistes, pour la carte unique de 10 ans…) les luttes des tra­vailleurs immi­grés ne peuvent être décou­pées à l’intérieur d’elles-mêmes en luttes de classe sur les condi­tions de tra­vail, les salaires etc., disons « un côté pro­lé­ta­rien » et, de l’autre, la volonté « d’asseoir son droit de cité dans la société fran­çaise ». « Asseoir son droit de cité » c’est aussi lut­ter contre une sur­ex­ploi­ta­tion et il ne s’agit pas d’idéologie. La ques­tion de « l’égalité » et des « droits » n’est pas un « plus » qui vien­drait se sur­ajou­ter à la lutte de classe « pure et dure », car la lutte de classe n’est jamais « pure et simple ». Résoudre la ques­tion en en appe­lant de façon qua­si­ment incan­ta­toire et magique au « noyau dur pro­lé­ta­rien » contre son dévoie­ment idéo­lo­gique, huma­ni­taire, anti­ra­ciste, à la manière, par exemple, de l’article du Pro­lé­taire de juillet-août-septembre 96 sur la lutte des « sans-papiers », ne nous avance pas à grand chose dans la com­pré­hen­sion du mou­ve­ment, ni dans celle de ses limites et de leur nécessité.

Il faut ren­ver­ser la pro­blé­ma­tique. C’est parce que la lutte des immi­grés est lutte de classe qu’elle com­porte ce « plus ». La lutte de classe n’existe tou­jours que « sur­dé­ter­mi­née » parce qu’elle est lutte de classe. C’est le rêve pro­gram­ma­tique qui veut une classe qui se dégage de son impli­ca­tion réci­proque avec le capi­tal et s’affirme en tant que telle dans une pureté auto­dé­ter­mi­née, une classe sub­sis­tant par elle-même. Dans ce « plus » c’est l’existence et la pra­tique en tant que classe que l’on trouve, c’est-à-dire la repro­duc­tion réci­proque du pro­lé­ta­riat et du capi­tal dans laquelle c’est tou­jours le second qui sub­sume le pre­mier et celui-ci qui agit à par­tir des caté­go­ries défi­nies dans la repro­duc­tion du capi­tal. Si le pro­lé­ta­riat n’est pas condamné à en demeu­rer là c’est que, dans sa contra­dic­tion avec le capi­tal, il trouve la capa­cité de l’abolir et de se nier lui-même. Mais c’est une autre his­toire, ou plu­tôt une his­toire qui com­mence dans les caté­go­ries de la repro­duc­tion du capi­tal. Essen­tiel­le­ment, c’est tou­jours agir en tant que classe qui est la limite de la lutte de classe, c’est là le point de départ, mais ce n’est qu’un point de départ.

Pour avoir voulu consi­dé­rer pour les besoins du mou­ve­ment comme immé­dia­te­ment iden­tiques d’une part, les inéga­li­tés de droit et de citoyen­neté et, d’autre part, les inéga­li­tés de classes (« ceux qui sont dans la même situa­tion »), ne pou­vant plus dire quel était son réfé­rent des inéga­li­tés de droit, Conver­gence 84 s’est enfer­mée dans une contra­dic­tion qui a éclaté dans les conflits internes qui ont suivi le dis­cours de Farida Bel­ghoul lors de l’arrivée à Paris. Un mou­ve­ment qui se fixe sur « l’égalité sociale et poli­tique », en ayant pour objec­tif une « nou­velle citoyen­neté », ne pou­vaient échap­per au dis­cours anti-raciste et ne pas se trou­ver par­tie pre­nante du conti­nuum des orga­ni­sa­tions et col­lec­tifs anti-racistes qui l’agaçait tant.

La ligne géné­rale de Convergence

« Pas de “soli­da­rité” comme si nous étions des per­sonnes par­ti­cu­lières et vous les per­sonnes normales. »

« Les orga­ni­sa­teurs anti-racistes sont d’une effi­ca­cité réelle mais dis­pa­raissent dès que sur­gissent les pro­blèmes. Le dis­cours est glo­ba­li­sant. C’est un pater­na­lisme dans lequel les jeunes ne peuvent pas se retrou­ver (…) Le défaut de l’anti-racisme est d’être “anti” et de trai­ter tous les pro­blèmes en termes de racisme. C’est tel­le­ment évident qu’on n’y prête plus atten­tion. Mais on ne peut plus s’en tenir là ; Le pro­blème est dépassé. Le racisme est le ghetto des orga­ni­sa­tions tra­di­tion­nelles. On oublie le concret, le quo­ti­dien, pour déli­rer sur l’incompréhension. » (Deux rou­leurs, in l’Est Répu­bli­cain, repro­duit op.cit., p.31)

« Les rou­leurs ont tenté de cas­ser ce “mur Français-immigrés” et la mar­gi­na­li­sa­tion dans laquelle on essaye selon eux de can­ton­ner ces der­niers. En défi­ni­tive c’est aux jeunes qu’ils se sont adres­sés pour “faire entendre leur voix”. Ces jeunes des cités dont les pro­blèmes sont les mêmes, qu’ils soient euro­péens ou étran­gers (sic, nda). (…) Les orga­ni­sa­teurs de Conver­gence 84 ont voulu sus­ci­ter un débat sur la “nou­velle citoyen­neté”. » (Le Quo­ti­dien de Paris, repro­duit in op.cit., p.43). On dit d’une part que ce n’est pas une ques­tion de droit, mais on dit éga­le­ment que c’est aussi une ques­tion de droit. Si c’est aussi une ques­tion de droit, l’immigré devient la situa­tion de réfé­rence donc on res­taure le racisme et l’anti-racisme.

« Que disent-ils ? A l’antiracisme reven­di­qué en 1983, ils ajoutent l’égalité (l’antiracisme, offi­ciel­le­ment ne fait pas par­tie de la pla­te­forme de Conver­gence, donc on ne peut dire que l’égalité est ajou­tée, cepen­dant cet article du Monde est bien symp­to­ma­tique de l’ambigüité, deve­nant contra­dic­tion interne, de “Conver­gence”, nda). Il s’agit moins pour eux de for­mu­ler des reven­di­ca­tions ponc­tuelles en faveur de la seule immi­gra­tion que d’affirmer une éga­lité pour tous, Fran­çais ou immi­grés, éle­vés ensemble entre béton et bitume. Si les jeunes magh­ré­bins sont vic­times de dis­cri­mi­na­tion dans les cités, il en va de même sur des ter­ri­toires iden­tiques pour les jeunes fran­çais. Et l’Antillais ou le harki, de natio­na­lité fran­çaise, peuvent être aussi l’objet de délit de “sale gueule”. Il n’y a pas pour eux de pro­blèmes propres à l’immigration, mais des pro­blèmes posés à l’ensemble de la société fran­çaise. » (Le Monde, repro­duit in op.cit., p.32). Si ce ne sont pas des pro­blèmes propres à l’immigration, ill n’en demeure pas moins que l’imigration en demeure le modèle et la référence.

Oui, mais « l’égalité pour tous » dont il est ques­tion — de droits, de citoyen­neté, de trai­te­ment égal — est par­ti­cu­lière, le « tous » est très pro­blé­ma­tique car posée à par­tir d’une inéga­lité par­ti­cu­lière de droits et de citoyen­neté qui veut se don­ner comme sociale tout en conti­nuant à se pro­cla­mer de droit et de trai­te­ment.

Conver­gence s’est enfer­mée dans une contra­dic­tion du géné­ral et du par­ti­cu­lier, du géné­ral reven­di­qué au nom d’un par­ti­cu­lier tou­jours là mais tou­jours dénié. C’est en cela que Conver­gence est très symp­to­ma­tique de la « bas­cule ». Refus de la « cultu­ra­li­sa­tion » par­ti­cu­la­ri­sante au nom de la culture et de la reven­di­ca­tion de droits qui ren­voie à la par­ti­cu­la­rité d’une situa­tion raciale : « Nous reven­di­quons donc nos droits : des droits des­ti­nés à nous por­ter à la hau­teur des citoyens recon­nus (c’est-à-dire “fran­çais de souche”, nda) (…) Nous avons ren­con­tré des citoyens moins égaux que d’autres. Eux aussi (quel est le “je” ou le “nous” qui dit “aussi”, c’est-à-dire “comme nous” ?, nda) exigent leurs droits : par­fois les mêmes que les nôtres, par­fois non. Nous avons com­pris qu’il s’agit de leur part d’égalité, comme nos droits sont notre part. » (Texte de syn­thèse et de bilan, sans titre et non signé, op.cit., p.8 – il n’est pas tou­jours évident dans cette grosse bro­chure de savoir quels sont le sta­tut et l’origine des textes)

La contra­dic­tion de Conver­gence 84

(Le thème est déjà abordé dans les pages précédentes.)

Les Rou­leurs veulent ras­sem­bler sur la base des inéga­li­tés sociales mais au nom des inéga­li­tés de droits cau­sées par les ori­gines. Il y a déné­ga­tion d’une situa­tion mais dont l’objet est constam­ment affirmé dans les faits comme le fon­de­ment et la rai­son d’être de l’action.

« Les ani­ma­teurs de Conver­gence 84 insistent sur le fait qu’il faut en finir désor­mais avec les dis­cours clas­siques anti-racistes met­tant en avant le droit à la dif­fé­rence et qu’il faut plu­tôt recen­trer sur l’égalité des droits » (Libé­ra­tion, repro­duit in op.cit., p.46). Cepen­dant : « La France va prendre une dimen­sion inter­cul­tu­relle qu’on ne peut plus évi­ter » (Un Rou­leur, in L’Est Répu­bli­cain, repro­duit in op.cit., p.31)

« A Tours, raconte Rachid, on a répli­qué à des mili­tants anti­ra­cistes qu’on n’était pas des “jeunes immi­grés” comme ils disaient, mais des habi­tants de France, comme eux. Ils ne savaient plus quoi dire. Mais les ami­cales d’immigrés n’étaient pas contentes non plus. Elles nous accu­saient de nier nos ori­gines. Il a fallu qu’on leur explique toute la dif­fé­rence que l’on fai­sait entre culture et natio­na­lité. » (Le Matin, repro­duit in op.cit., p.30)

Mais, simul­ta­né­ment : « A la pré­fec­ture de police (à Lille, nda), les voya­geurs et leur comité d’accueil étaient allés appor­ter une pro­tes­ta­tion contre les nou­velles mesures à pro­pos d’immigration (sou­li­gné par nous) : res­tric­tion des rap­pro­che­ments fami­liaux, régu­la­ri­sa­tion de situa­tions plus dif­fi­ciles, expul­sions plus faciles. » (La voix du Nord, repro­duit in op.cit., p.30).

Au Vernet-d’Ariège, les Rou­leurs déposent une gerbe sur le mémo­rial du maquis por­tant men­tion : « Les jeunes issus de l’immigration » (La Dépêche du Midi, repro­duit in op.cit., p.35).

« Nous vou­lons être trai­tés comme des indi­vi­dus à part entière, selon, des réfé­rences valables pour tous et non sou­mis à l’arbitraire racial ou raciste (sou­li­gné par nous) ». (Un Rou­leur La Nou­velle Répu­blique, repro­duit in op.cit., p.36)

Dans son inter­ven­tion inti­tu­lée Lettre ouverte aux gens convain­cus, place de la Répu­blique, Bel­ghoul met à nu la contra­dic­tion, elle l’exprime sans la for­ma­li­ser dans ses termes adé­quats, elle demeure au stade de l’intuition.

« Cent Mille per­sonnes à Paris (à l’issue de la Marche de 1983, nda), l’immigration sem­blait sor­tir de sa réclu­sion soli­taire. (…) Quelques jours plus tard, pre­mières grèves dans l’automobile (faux, cela fai­sait deux ans, Farida Bel­ghoul ne s’en n’était pas aper­çue, pas­sons ; à noter éga­le­ment que Bel­ghoul laisse plus ou moins sup­po­ser qu’elle fut par­tie pre­nante de la Marche, ce que conteste for­mel­le­ment Salika Amara, nda). Nous décou­vrons alors une dis­tinc­tion effrayante. Une dis­tinc­tion faite par d’autres que nous-mêmes. Entre les vieux tra­vailleurs et les jeunes des cités, l’espoir ne serait pas le même. »

Bel­ghoul évoque ensuite l’échec des ras­sem­ble­ments sur les « vic­times du racisme » qui sui­virent la Marche. « C’est alors que fin juin 1984 (c’est-à-dire après les affron­te­ments ayant mar­qué les Assises de Lyon, nda) quelques “clan­des­tins” se réunissent au Relais Ménil­mon­tant. Ils sont jeunes, fran­çais, por­tu­gais, magh­ré­bins et afri­cains. Ils décident d’une grande ini­tia­tive natio­nale. (…) Mais cette fois en élar­gis­sant le mou­ve­ment à d’autres com­mu­nau­tés qui n’avaient pu s’identifier à la “Marche des beurs”. Nous pre­nions ainsi l’occasion d’en finir avec l’amalgame immi­gra­tion égale for­cé­ment magh­ré­bins. (…) Faire appa­raître la diver­sité cultu­relle des quar­tiers (sou­li­gné par nous). (…) Nous nous sommes retrou­vés enfer­més dans de grandes salles et de grands débats géné­raux où reve­nait sans cesse le leit­mo­tiv du racisme et celui de la mon­tée de l’extrême-droite. Dis­cus­sions où toutes situa­tions concrètes sont oubliées au pro­fit de consi­dé­ra­tions géné­rales qui per­mettent à beau­coup, nous le soup­çon­nons de sou­la­ger leur mau­vaise conscience. (…) Que fallait-il faire ? Ména­ger nos alliés parce qu’ils nous offraient le gîte et le cou­vert ? C’est jus­te­ment parce qu’ils sont nos alliés que nous ne devons leur faire aucun cadeau. (…) Les mal­en­ten­dus, dont nous par­lons, reposent sur des consi­dé­ra­tions géné­rales sur “le racisme”. Ces consi­dé­ra­tions parlent de l’immigration à par­tir du seul point de vue moral. (…) Il est néces­saire que les ins­ti­tu­tions anti­ra­cistes remettent en ques­tion des pra­tiques qui prouvent qu’elles ne consi­dèrent pas ces jeunes comme des par­te­naires à part entière. Elles refusent actuel­le­ment de com­prendre que ceux-ci ont d’autres buts que d’adopter un mode de vie qui est celui du mode de vie en caserne. L’intégration pro­po­sée aujourd’hui signi­fie le sacri­fice de notre inté­grité (idem). (…) Le débat sur les nou­velles formes de citoyen­neté (idem) ne peut être envi­sagé avec des par­te­naires exté­rieurs avant que s’instaure un rap­port de force favo­rable à l’expression des quar­tiers qui passe par la remise en cause du car­can anti­ra­ciste. En effet, à ser­vir le racisme à toutes les sauces, on finit par le bana­li­ser. Et sur­tout occul­ter des pro­blèmes qui ne sont pas exclu­si­ve­ment ceux de l’immigration (idem). Il est néces­saire que les liens entre les gens convain­cus et l’immigration s’opèrent sur d’autres modes que ceux de la soli­da­rité et du sou­tien parce que les résis­tances des jeunes des cités aujourd’hui concernent tous les habi­tants de ce pays. (…) Beau­coup de mou­ve­ments, d’organisations de gauche et d’extrême-gauche parlent de racisme à tort et à tra­vers pour jus­ti­fier les uns leur voca­tion, les autres pour légi­ti­mer l’inscription de la lutte anti­ra­ciste dans leurs pro­grammes. (…) C’est une véri­table conver­gence des sym­boles et des dis­cours (sur le dos de l’immigration, nda) : les fachos et l’archétype des inva­sions bar­bares, les gau­chos et l’étendard de la révolte des dam­nés de la terre, les cathos au nom de la com­pas­sion, etc. » (pp.54 à 58).

L’antiracisme est cri­ti­qué au nom « des pro­blèmes qui ne sont pas exclu­si­ve­ment ceux de l’immigration » en même temps que le com­bat se mène au nom du refus d’une « inté­gra­tion pro­po­sée aujourd’hui [qui] signi­fie le sacri­fice de notre inté­grité », la « nou­velle citoyen­neté » des­ti­née à résoudre la contra­dic­tion ne fait que la répé­ter en trai­tant en inéga­li­tés de droits ce que l’on avait posé par ailleurs comme inéga­li­tés sociales. L’entreprise de Conver­gence 84 est prise au piège de la « cultu­ra­li­sa­tion » de l’immigration qu’elle cherche d’une part à dépas­ser en refu­sant l’antiracisme et en appuyant ses réfé­rences aux luttes de l’automobile mais que, d’autre part, elle est contrainte d’entériner au nom la « diver­sité cultu­relle des quar­tiers » qui est sa rai­son d’être car sans elle la « nou­velle citoyen­neté » et « l’intégration dans l’intégrité » n’auraient aucun sens.

La majo­rité des autres ini­tia­teurs de Conver­gence sont sidé­rés par l’intervention de Farida Bel­ghoul, tout en recon­nais­sant la néces­sité de « dépas­ser un anti­ra­cisme tra­di­tion­nel, abs­trait, pater­na­liste et/ou poli­ti­card », ils n’y voient qu’un « déra­page condui­sant à la mar­gi­na­li­sa­tion poli­tique » (p.60).

Alors que Farida Bel­ghoul se débat dans les contra­dic­tions de l’entreprise, Albano Cor­deiro, son contra­dic­teur dans la bro­chure patauge dans toutes les signi­fi­ca­tions du mot d’Egalité et les diverses ins­tances du mode de pro­duc­tion auquel il peut ren­voyer. Quand Albano Cor­deiro reproche à Bel­ghoul de ne pas être, mal­gré ses décla­ra­tions, vrai­ment sor­tie de l’antiracisme, il se peut qu’entre Por­tu­gais et Magh­ré­bins, en 1984, l’enjeu ne soit pas le même. Nous n’y étions pas, mais il y a fort à parier que les Por­tu­gais n’ont pas ren­con­tré le même « pater­na­lisme soli­daire » que les Maghrébins.

Si nous sui­vons l’argumentation de Cor­deiro nous y retrou­vons la contra­dic­tion de Conver­gence, mais sans l’intuition et le vécu de l’impasse qui anime l’intervention de Bel­ghoul. Pour Cor­deiro, la « sor­tie de la thé­ma­tique anti­ra­ciste » passe par le thème de l’Egalité (écrit avec sa majuscule).

« Le thème de l’Egalité était porté comme pro­po­si­tion d’un autre mode d’approche des pro­blèmes qui assaillent la société actuelle en crise, en fai­sant levier sur ce qui assaille les diverses com­mu­nau­tés (vivre ensemble), et ces­sant de struc­tu­rer les dif­fé­rences (fausses “dif­fé­rences”, spé­ci­fi­cité cultu­relle, hété­ro­no­mie) en inéga­li­tés. » (63)

Quand, par ailleurs Cor­deiro cri­tique la gauche au pou­voir (1884) pour « lais­ser agir un sys­tème qui ins­ti­tu­tion­na­lise les dif­fé­rences en inéga­li­tés », il consi­dère que les dif­fé­rences sont des don­nées de fait, abso­lues et objec­tives. Toutes les dif­fé­rences sont construites et sont ainsi, par défi­ni­tion, des inéga­li­tés ; les cri­tères par les­quels existent des dif­fé­rences ne sont, à un moment donné dans une société don­née, que les outils d’une hiérarchie.

Cor­deiro reproche à l’intervention de Bel­ghoul de ne pas sor­tir du « piège de l’antiracisme » (64). Mais com­ment en sor­tir ? « Ce thème de l’Egalité, éten­due à l’ensemble de la société vivant en France, et non plus por­tée comme une reven­di­ca­tion spé­ci­fique “immi­grée”, appe­lait à une atti­tude par­ti­ci­pa­tive des Fran­çais, à un enga­ge­ment en pre­mière per­sonne. Le refus de la soli­da­rité exté­rieure des Fran­çais était inhé­rent à l’initiative. » (63). Mais quand on fonde son action sur l’égalité de droit, sur la nou­velle citoyen­neté (sépa­rés de la natio­na­lité), quand on invoque les inéga­li­tés sociales pour les lais­ser de côté en ne les rete­nant que dans leur exis­tence d’inégalités de droit, qu’attendre alors des Fran­çais ? Com­ment sor­tir de l’antiracisme ? Soit il s’agissait d’inégalités sociales, soit il s’agissait de droits. S’il s’agissait de droit, il n’y avait au mieux à attendre des Fran­çais pour les­quels l’identité entre citoyen­neté et natio­na­lité ne posait aucun pro­blème per­son­nel qu’une soli­da­rité exté­rieure et com­pa­tis­sante. Cor­deiro ne voit pas la contra­dic­tion dans laquelle était enfer­mée Conver­gence 84, celle que Bel­ghoul ne par­vient pas à for­ma­li­ser dans ses termes adé­quats mais qu’elle exprime symp­to­ma­ti­que­ment. En rame­nant l’initiative de Conver­gence à la dimen­sion immi­grés / pou­voir, Bel­ghoul met le doigt où ça fait mal, c’est-à-dire sur l’incohérence idéo­lo­gique de la démarche qui n’existait que de par les seg­men­ta­tions raciales et qui ne vou­lait pas en par­ler. Mais le refoulé revient tou­jours de façon perverse.

Quand Cor­deiro reproche à Bel­ghoul de ne pas sor­tir du piège de l’antiracisme, lui-même en revient à l’antiracisme le plus plat que ne rejet­te­rait pas SOS Racisme : « Conver­gence 84 se pro­po­sait de pré­sen­ter la diver­sité des com­mu­nau­tés vivant en France comme un atout, un fait posi­tif, face à l’emprise mon­tante de néga­ti­va­tion des apports de l’immigration. (…) Une des inno­va­tions majeures de Conver­gence 84 était sa volonté ini­tiale de mettre en scène la volonté par­ti­ci­pa­tive des com­mu­nau­tés issues de l’immigration et d’une bonne par­tie des Fran­çais sen­sible à ces thèmes (sou­li­gné par nous), de visua­li­ser leur volonté de vivre ensemble. » (64−65).

La contra­dic­tion interne (lut­ter contre le racisme sans en par­ler en mobi­li­sant une dia­lec­tique confuse entre social et juri­dique) dans laquelle était enfer­mée l’initiative de Conver­gence s’est cris­tal­li­sée dans les diver­gences de point de vue, c’est-à-dire d’existence, entre Magh­ré­bins et Por­tu­gais. Depuis long­temps les trois « F » de Sala­zar ne sus­citent plus aucun débat ni aucune ani­mo­sité per­son­nelle et / ou ins­ti­tu­tion­nelle en France : Fatima, Fut­bol, Fado, tout le monde s’en fout. Et le maçon (sou­vent devenu entre­pre­neur) ou le plom­bier « por­tu­gais » dont plus per­sonne, même s’il s’appelle José, ne remarque la lusi­ta­néité, est le bienvenu.

Il est évident que « l’objectif de conver­gence des ori­gines et des apports » (dans le texte de Cor­deiro, il n’est même plus ques­tion d’ « inéga­li­tés ») ne pou­vait que « subir au sein de Conver­gence, les pesan­teurs du franco-maghrébisme (tout ce qui concerne l’immigration est une affaire entre fran­çais et magh­ré­bins) et du magh­ré­bo­cen­trisme (en matière d’immigration, les magh­ré­bins sont les seuls auto­ri­sés à s’exprimer). (…) Tous ceux qui étaient sen­sibles à cette pers­pec­tive (conver­gence des ori­gines et des apports, nda), à cet objec­tif savaient que la par­ti­ci­pa­tion de la COMMUNAUTE PORTUGAISE DE FRANCE était STRATEGIQUE (majus­cules dans le texte) parce qu’à la fois la plus impor­tante et celle qui pos­sède un degré d’organisation unique dans l’histoire de l’immigration. (…) La par­ti­ci­pa­tion por­tu­gaise était celle qui pour­rait don­ner à l’initiative une dimen­sion dépas­sant la pro­tes­ta­tion anti­ra­ciste et celle qui pou­vait don­ner un contenu autre que celui immigration-affaire interne franco-maghrébin). » (65−66). Pour­tant, force est de consta­ter avec Cor­deiro que « la par­ti­ci­pa­tion por­tu­gaise au Rendez-vous du 1er Décembre n’a guère dépassé les mili­tants qui s’étaient enga­gés dès le début. » (66). Que seraient allés faire les Por­tu­gais dans cette galère ?

La réus­site même de la mani­fes­ta­tion finale du 1er décembre signe l’échec et la mise à nu du confu­sion­nisme idéo­lo­gique de la pro­blé­ma­tique affi­chée de Conver­gence, fruit de cer­veaux mili­tants. Trente mille jeunes, venus très majo­ri­tai­re­ment, selon tous les témoi­gnages et les comptes-rendus de presse, des cités de ban­lieues ont éner­gi­que­ment défilé dans Paris sans orga­ni­sa­tion pour les mobi­li­ser et les enca­drer. Dans leur immense majo­rité, ces tente mille jeunes étaient « citoyens fran­çais », les « droits » ils les avaient, les cir­con­vo­lu­tions sur le social et le juri­dique n’avaient aucun sens. Les slo­gans pour l’égalité étaient diri­gés contre la subor­di­na­tion raciale et les inéga­li­tés sociales, pré­ci­sé­ment ce que les idéo­logues de Conver­gence s’imaginaient pou­voir lais­ser de côté pour une étape ulté­rieure. En 2005, les mêmes déchi­re­ront leur carte d’identité de citoyen français.

Sous le slo­gan de la « nou­velle citoyen­neté », c’est autre chose qui se joue que l’acquisition des droits liés à la citoyen­neté quelle que soit la natio­na­lité. Ce qui se joue c’est la fabri­ca­tion et le contenu de cette citoyen­neté qui for­mel­le­ment, pour le plus grand nombre des mani­fes­tants du 1er décembre 1984, était acquise. Nous étions alors au moment de la bas­cule, du pas­sage « en ten­sion » d’une posi­tion dans les rap­ports de pro­duc­tion à un groupe social mar­qué par une iden­tité héré­di­taire. Alors que jusque dans les années 1970 la situa­tion d’immigré sur­dé­ter­mi­nait celle de tra­vailleur, qu’immigré et raci­sa­tion étaient une situa­tion dans le tra­vail, des indi­vi­dus, dési­gnés autre­fois par leurs appar­te­nances sociales ou natio­nales, étaient main­te­nant défi­nis depuis la fin des années 1970 à par­tir de l’ « ori­gine ». Avec les trans­for­ma­tions éco­no­miques et sociales de la fin des années 1970 / début des années 1980, le tra­vailleur immi­gré devient pure­ment et sim­ple­ment « immi­gré », « autre » et, à la dif­fé­rence d’une fonc­tion éco­no­mique, il est sub­stan­tia­lisé.

Conver­gence 84 est une lutte à l’intérieur de la cultu­ra­li­sa­tion de la situa­tion d’immigré deve­nue para­doxa­le­ment un héri­tage trans­mis­sible qui, en tant que telle, devient un mar­queur englo­bant la des­cen­dance et la dési­gnant comme « étran­gère » quelle que soit for­mel­le­ment sa situa­tion juri­dique. Pour les orga­ni­sa­teurs mêmes de la Conver­gence, sous la ques­tion de la « nou­velle citoyen­neté » c’est expli­ci­te­ment une autre ques­tion qui, dans la méta­mor­phose en cours de la situa­tion d’ « immi­gré » en France, est le véri­table enjeu. « “L’interculturel” enfin, ren­voie à une situa­tion sta­tique, comme si les iden­ti­tés natio­nales des dif­fé­rentes com­mu­nau­tés exis­taient une fois pour toutes et qu’il n’y avait plus qu’à les ras­sem­bler pour en faire un patch­work. Pour les jeunes de la deuxième géné­ra­tion comme pour les Fran­çais, l’identité est aujourd’hui en ques­tion, elle est à trou­ver, à faire. La résis­tance à prendre la natio­na­lité fran­çaise se double aujourd’hui d’une crise du modèle assi­mi­la­teur domi­nant. Les valeurs uni­ver­selles de la Répu­blique fran­çaise sont en lam­beaux et “l’identité fran­çaise” est en miettes. » (La ruée vers l’égalité, p.79).

Pour les ani­ma­teurs de Conver­gence, il s’agissait de redé­fi­nir la citoyen­neté et l’identité afin de lut­ter contre « le deve­nir autre » inhé­rent à la cultu­ra­li­sa­tion du racisme, donc ne plus poser aucune ques­tion en termes d’origine, de « pro­blèmes des immi­grés » et de racisme, c’est-à-dire : défi­nir une nou­velle citoyen­neté avec tous les droits, là où l’on vit. Le pro­jet de Conver­gence s’élève contre la logique habi­tuelle de « sou­tien des Fran­çais aux immi­grés », contre les batailles sur des « reven­di­ca­tions spé­ci­fiques qui ren­forcent la mar­gi­na­li­sa­tion ». Le thème de l’égalité a alors pour fonc­tion de « mon­trer le racisme comme révé­la­teur exa­cerbé des pro­blèmes d’ensemble de la société » (p.80). Loge­ment, rap­ports avec la police et la jus­tice, emploi, échec sco­laire, ne sont pas des « pro­blèmes d’immigrés » défendent les ini­tia­teurs de Conver­gence. Il existe dans ce pro­gramme de lutte deux contra­dic­tions que le mou­ve­ment n’est pas par­venu à dépas­ser parce qu’elles en étaient constitutives.

La pre­mière fut celle que l’on pour­rait qua­li­fier de contra­dic­tion entre le par­ti­cu­lier et le géné­ral, c’est-à-dire entre les pro­blèmes ren­con­trés par tous mais qui cepen­dant avaient besoin d’un « révé­la­teur » par­ti­cu­lier qui était le racisme. Com­ment affir­mer ce révé­la­teur et s’en défaire à la fois, il fal­lait choi­sir entre les termes comme le révéla la scis­sion entre Bel­ghoul et la quasi-totalité des autres organisateurs.

La seconde contra­dic­tion (qui sous un autre angle répète la pre­mière) non dépas­sée parce que consti­tu­tive fut celle entre le social et le juri­dique. L’égalité des droits doit être éga­le­ment une « aspi­ra­tion à la trans­for­ma­tion des rap­ports sociaux » (p.80). Mais la « trans­for­ma­tion des rap­ports sociaux » n’a rien à voir avec l’égalité juri­dique de la « nou­velle citoyen­neté » récla­mée par ailleurs. Sauf, comme les mili­tants de Conver­gence, à entendre par « éga­lité sociale » ou « trans­for­ma­tion des rap­ports sociaux », non pas le ren­ver­se­ment des rap­ports de pro­duc­tion capi­ta­listes, mais le trai­te­ment égal dans la société capi­ta­liste de tous les jeunes des cités et des ban­lieues, confron­tés aux mêmes pro­blèmes quelle que soit leur ori­gine. Le racisme n’est plus que le révé­la­teur d’une situa­tion géné­rale, on en revient alors à la pre­mière contra­dic­tion : par­ler du racisme sans en par­ler.

On en revient éga­le­ment à la ligne de cli­vage prin­ci­pale des Assises de Lyon puis de St Etienne : «Sur la ques­tion du repli, notre dis­cours n’a pas été suf­fi­sam­ment clair (pouvait-il l’être ? nda). Notre cri­tique du repli au sein des com­mu­nau­tés immi­grées visait ceux, extrê­me­ment mino­ri­taires (pas si évident selon les comptes ren­dus des Assises, nda), qui prônent l’organisation auto­nome des jeunes d’origine magh­ré­bine comme seule stra­té­gie poli­tique, se posant ainsi en inter­lo­cu­teurs repré­sen­ta­tifs d’un groupe vis-à-vis du gou­ver­ne­ment et por­teurs de reven­di­ca­tions par­ti­cu­lières à ce groupe. » (p.82). Com­ment faire des des­cen­dants d’immigrés » la caté­go­rie « révé­la­trice » tout en lui déniant la pos­si­bi­lité d’organisations et de reven­di­ca­tions auto­nomes ? Sur­tout quand ces jeunes issus de l’immigration magh­ré­bine étaient mas­si­ve­ment pré­sents alors que de les orga­ni­sa­teurs eux-mêmes recon­naissent « une grande dif­fi­culté à mobi­li­ser les com­mu­nau­tés afri­caine, asia­tique et, à un moindre degré por­tu­gaise… » (p.85). La solu­tion c’est l’habituelle boite à outils de tous les mili­tants : créer une « force sociale et poli­tique de trans­for­ma­tion. » à l’encontre de ces « jeunes qui reven­diquent une iden­tité de rebelle et pra­tiquent une résis­tance sociale tour­née vers eux-mêmes » (p.84).

A l’heure du bilan, il faut cepen­dant recon­naître la luci­dité des orga­ni­sa­teurs sur leurs fai­blesses et leurs contra­dic­tions : « A trop vou­loir l’ouverture, à trop mettre en avant les res­sem­blances, n’avons-nous pas passé allè­gre­ment sur les spé­ci­fi­ci­tés de chaque groupe et son ins­pi­ra­tion à conser­ver son iden­tité. (…) Parce qu’il s’agit bien de cela, se regrou­per pour défendre son iden­tité et son inté­grité. Ce “repli” ne s’opère pas la plu­part du temps sur des bases poli­tiques, même si cer­tains sont ten­tés d’exploiter poli­ti­que­ment cette situa­tion. Notre atti­tude volon­ta­riste de bri­ser les ghet­tos ne doit pas nous faire oublier que pour des mil­liers de gens c’est leur seule façon de se repé­rer, de se sécu­ri­ser et trou­ver un équi­libre dif­fi­cile dans cette société. (…) Ce manque de réflexion de notre part et donc notre pré­ci­pi­ta­tion, n’est pas étran­ger à la faible par­ti­ci­pa­tion des dif­fé­rentes “com­mu­nau­tés” à Conver­gence. Reje­tant trop sou­vent les modes d’organisation “com­mu­nau­taires” et n’ayant pas réflé­chi sur les poten­tia­li­tés et les pos­si­bi­li­tés de par­ti­ci­pa­tion et d’intervention de ces asso­cia­tions, nous avons, à ce niveau, raté le coche. » (pp.99 – 100).

Après l’arrivée pari­sienne de Conver­gence, dans un texte de bilan, José Vieira, un des prin­ci­paux orga­ni­sa­teurs, sans l’écrire expli­ci­te­ment, sou­ligne que la ques­tion de l’égalité des droits ne tient pas une ques­tion de « citoyen­neté nou­velle », pleine et entière quelle que soit la natio­na­lité : « Voici venir le temps des ori­gines, c’est-à-dire des dif­fé­rences. (…) Dif­fé­rent c’est-à-dire inégal (…). Dans une situa­tion où de plus en plus d’habitants de ce pays ont la natio­na­lité fran­çaise, donc l’égalité juri­dique des droits, et où les actes racistes sont des délits en infla­tion, même à un niveau ins­ti­tu­tion­nel, nous affir­mons la néces­sité de l’égalité de tous les habi­tants de France quelle que soit leur ori­gine, culture et natio­na­lité. A cause de votre ori­gine, vous êtes en dan­ger de ne pas trou­ver de loge­ment et dans la vie d’être plus faci­le­ment contrôlé par les flics, d’être refusé dans un emploi… » (pp. 101 – 102). Mais alors c’est de racisme dont il s’agit et de la vacuité du mot d’ordre de départ sur la « nou­velle citoyenneté ».

La Marche pour l’égalité de 1983 et Conver­gence 1984 sont prises l’une et l’autre dans le bas­cu­le­ment de l’époque, mais alors que la pre­mière exprime sans contra­dic­tion la recon­nais­sance de la « diver­sité » et la cultu­ra­li­sa­tion de la situa­tion d’immigré qui enté­rine cette situa­tion pour toute la période à venir, la seconde se débat encore dans la ten­sion du pas­sage entre une iden­tité dont la déter­mi­na­tion pre­mière est la fonc­tion éco­no­mique et cette même cultu­ra­li­sa­tion. Dans ses impasses et ces contra­dic­tions, c’est aussi de la fameuse « unité de la clase ouvrière » dont il est ques­tion, c’est tout l’intérêt de Conver­gence jusqu’à aujourd’hui.

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