Salika Amara, La Marche de 1983, une pierre à l’édifice des luttes de l’immigration

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1983, c’est l’année de Dreux, les immi­grés deviennent un enjeu poli­tique. C’est aussi l’année où l’on dénombre le plus de crimes sécu­ri­taires et racistes (voir liste rien que pour l’été 1983, p.79 : 40 vic­times, le plus jeune a 9 ans, cette situa­tion est déter­mi­nante dans le déclen­che­ment de la Marche même si les causes sont plus anciennes plus struc­tu­relles tout comme celles des cow-boys en uni­forme ou non), c’est l’année de mil­liers d’expulsions, appe­lées « double peine », du ter­ri­toire natio­nal de jeunes « arabes » (magh­ré­bins, ber­bères) de moins de 26 ans qui pour la plu­part n’avaient jamais mis les pieds dans leur « pays d’origine ».

Seconde géné­ra­tion :

Le terme désigne en per­ma­nence « l’échec » de l’intégration. Ces jeunes appa­raissent encore comme la suite et repro­dui­sant l’étrangeté de l’immigré. « Seconde géné­ra­tion » c’est une assi­gna­tion à une ori­gine, une iden­tité « arabe », cela trans­forme et fixe la migra­tion elle-même comme une ori­gine identitaire.

« Or, ce sont les enfants nés après l’indépendance qui arrivent en 1983 à l’âge adulte et qui sont en pleine muta­tion iden­ti­taire. Du fait des accords d’Evian, les enfants algé­riens nés en France, après 1963, ont d’office la natio­na­lité fran­çaise que leur octroie le droit du sol. Or, ils sont à peu près 200 000 à l’avoir et donc en état de voter. Ajou­tez à cela les fran­çais musul­mans (dits Har­kis) et leurs enfants qui sont éga­le­ment mar­gi­na­li­sés. Les Mar­cheurs sont de cette géné­ra­tion là et bou­le­versent la donne parce qu’ils n’ont rien à jus­ti­fier. Ils sont Fran­çais pour la plu­part et cela suf­fit pour qu’ils aient les mêmes droits et les réclament à l’ensemble de la popu­la­tion fran­çaise met­tant en avant les valeurs fon­da­trices de la Répu­blique. (…) Ce qui les dif­fé­ren­cie des autres luttes de l’immigration qui avaient lieu dans toute la France, et ce bien avant la Marche, c’est qu’ils étaient plus jeunes, qu’ils n’étaient pas poli­ti­sés, pas même étu­diants, et sans dis­cours construit. » (pp.19 – 20)

Récit

En gros le même que Delorme. Quelques détails sup­plé­men­taires : parmi toutes les per­son­na­li­tés qui les rejoignent ou les accueillent, tous les repré­sen­tants reli­gieux sont là dont des rab­bins, mais aucun repré­sen­tant de l’islam.

« Après la Marche, le noyau des mar­cheurs de Vénis­sieux refuse toute aide exté­rieure pour avoir une auto­no­mie recon­nue par tous. Par le biais de leur asso­cia­tion SOS ave­nir Min­guettes, ils mettent en place une coor­di­na­tion qui se veut être le moteur de toutes les autres mais en pure perte. (…) Fra­gi­lisé, isolé des autres groupes dont le Col­lec­tif pari­sien qui lui aussi est en inter­ro­ga­tion, le groupe se dis­loque et entre dans l’oubli durant près de trente ans. » (33)

« Un objec­tif se des­sine : mettre en place un mou­ve­ment de l’immigration en fédé­rant les nom­breuses asso­cia­tions nées de la Marche. (…) C‘est un Col­lec­tif mor­celé qui peu à peu s’installe. Trois actions vont encore le main­te­nir en vie : la mani­fes­ta­tion avec les ouvriers de Tal­bot à Poissy ; les Assises de Lyon (à Vaulx-en-Velin) en juin 1984 ; les Assises de St Etienne en sep­tembre 1984 » (46−47).

Assises de Lyon : 9 – 11 juin 1984, 400 jeunes issus de l’immigration

Salika Amara est très brève sur ces Assises : « Cette pre­mière ten­ta­tive pro­voque quelques scis­sions. » (50)

Assises de St Etienne : 27 – 28 sep­tembre 1984

« Trois mois après une deuxième ten­ta­tive a lieu à St Etienne les 27 et 28 sep­tembre 1984. Mais ces deux jours ne suf­fisent pas à res­sou­der les dif­fé­rents repré­sen­tants des asso­cia­tions de jeunes issus de l’immigration. De plus l’annonce de l’initiative “Conver­gence 84″ ne fait qu’accélérer le mou­ve­ment de divi­sion au sein des par­ti­ci­pants. Les futurs rou­leurs de Conver­gence 84 axent leurs pro­pos sur les notions d’ouverture et de repli com­mu­nau­taire. Cette insis­tance autour de ce thème qui frise le har­cè­le­ment va jusqu’à divi­ser celles et ceux pour qui l’ouverture est indis­pen­sable. Et pour cause, le para­digme en est repré­senté sous la forme de couples mixtes et des enfants de couples mixtes. Or, pour nous, cette ques­tion rele­vant de choix indi­vi­duels n’était pas une prio­rité. C’est sur cette base que s’appuient les détrac­teurs du mou­ve­ment et ceux qui sont quasi accu­sés de repli com­mu­nau­taire sont ceux qui sou­haitent res­ter concen­trés sur les vic­times d’exaction de bavures et de crimes racistes, ainsi que sur les poli­tiques migra­toires et les mesures sécu­ri­taires mises en œuvre à des fins élec­to­ra­listes. Les cli­vages récur­rents du repli-ouverture, politique-apolitique, maghrébins-non-maghrébins, les égos déme­su­rés de quelques-uns, les riva­li­tés, les que­relles de légi­ti­mité, de lea­der­ship, les ten­sions, la crainte de récu­pé­ra­tion et les conflits de per­sonnes por­tés de manière viru­lente, encore une fois par les détrac­teurs de la Marche et leur pro­jet de “Conver­gence 84″ qu’ils sou­haitent impo­ser, réduisent à néant toutes les autres réflexions et ren­voient la créa­tion d’un mou­ve­ment à une date hypo­thé­tique. » (p.50)

L’accusation de « repli com­mu­nau­taire » des Assises est relayée par les médias ainsi que par le repré­sen­tant du minis­tère de Geor­gina Dufoix pré­sent aux assem­blées ce qui amène ceux qui sont ainsi accu­sés à se jus­ti­fier dans un com­mu­ni­qué publié dans le n° 88 – 89 de Sans Fron­tière (repro­duit dans Salika Amara, op.cit, pp. 97 – 98) : « Depuis quelques mois, un débat semble secouer la jeu­nesse issue de l’immigration. Celui-ci se fonde sur deux moda­li­tés réac­tion­nelles aux évé­ne­ments sociaux et poli­tiques que nous vivons, moda­li­tés exclu­sives l’une de l’autre (sou­li­gné par nous). Le repli sur la com­mu­nauté magh­ré­bine d’une frac­tion de cette jeu­nesse en réponse au repli de la société fran­çaise et son inverse, l’ouverture à la société par une autre frac­tion en dépit de ce repli de la société fran­çaise. Cet anta­go­nisme qui avait vu le jour à l’époque du Col­lec­tif de Paris a trouvé sa pleine expres­sion après les pre­mières Assises natio­nales des jeunes tenues à Lyon en juin der­nier. Nous consi­dé­rons que ce débat n’est pas le nôtre. Il est celui qu’alimentent cer­tains médias et ceux qui ont décidé de mettre en œuvre une action à l’automne dont l’apogée doit se tenir à Paris en décembre, sym­bo­li­sant ainsi le pre­mier anni­ver­saire de la Marche pour l’Egalité (à noter, nous y revien­drons, que le dis­cours de Farida Bel­ghoul, place de la Répu­blique, à l’arrivée de “Conver­gence 84″ dou­chera sévè­re­ment les par­ti­sans de l’esprit d’ouverture, nda). (…) Il n’est pas ques­tion pour nous de repli. (…) Nous vivons dans cette société depuis des années ; nous y par­ti­ci­pons et nous en pro­cé­dons dans une large mesure. (…) Ce à quoi nous tenons, c’est à notre liberté de nous orga­ni­ser nous-mêmes, de nous struc­tu­rer nous-mêmes et de nous don­ner les moyens de nos actions nous-mêmes. Nous avons du mal à déce­ler le repli dans cette posi­tion qui est mini­male et que nous exi­geons. Ou alors, est-ce à dire que tous ceux qui ont cette exi­gence se replient ? » (97−98). Cepen­dant l’accusation de « repli » ne por­tait pas seule­ment sur l’attitude vis-à-vis de la « société fran­çaise », elle por­tait peut-être avant tout sur le « repli » des asso­cia­tions essen­tiel­le­ment de jeunes magh­ré­bins sur elles-mêmes vis-à-vis des autres « com­mu­nau­tés issus de l’immigration ». A la suite des Assises de Lyon, un autre texte du n° de Sans Fron­tière inti­tulé la Beur géné­ra­tion est plus expli­cite à cet égard (repro­duit par Salika Amara, op.cit., pp.94 – 95) : « Deux thèses se sont affron­tées entre les tenants d’une ouver­ture totale sur les thèmes issus de la Marche pour l’égalité des droits et contre le racisme et ceux qui deman­daient une pause après cette Marche afin de faire le point. (…) C’est une vérité de dire que lorsque l’on parle de l’immigration, on vise les Magh­ré­bins en pre­mier lieu. (…) Bien sûr le débat sur l’égalité des droits et le racisme ne doit pas deve­nir l’expression d’un groupe mais un mou­ve­ment social d’ensemble qui inter­pelle toute la société fran­çaise dans toutes ses com­po­santes. Mais dans ce débat glo­bal, la com­mu­nauté magh­ré­bine doit s’exprimer avec ses spé­ci­fi­ci­tés, ses aspi­ra­tions propres et exi­gences en tant que réel par­te­naire de cette lutte. (…) Il n’est donc point ques­tion de repli comme cer­tains ont tenté de le faire croire mais d’une reven­di­ca­tion légi­time de l’expression com­mu­nau­taire sur une ques­tion qui l’interpelle au pre­mier chef et sur laquelle elle doit se pro­non­cer avant de recher­cher toute alliance à par­tir de bases claires (sou­li­gné par nous), asso­ciant toute la popu­la­tion sans aucune volonté de rejet. » (94−95).

Mais un autre « repli » est aussi en jeu, celui des asso­cia­tions de ter­rain vis-à-vis de l’afflux des mili­tants poli­tiques. Dans ce der­nier texte, issu du Col­lec­tif lyon­nais, le deve­nir du Col­lec­tif pari­sien est éga­le­ment cri­ti­qué de façon assez proche des cri­tiques por­tées par Salika Amara sur son subit gon­fle­ment après la Marche : « Lors des deux ren­contres à Paris et à Dreux, on a sur­tout décou­vert la réa­lité d’un Col­lec­tif Pari­sien dis­pa­rate com­posé essen­tiel­le­ment d’individus mili­tants poli­tiques d’horizon divers. (…) Ce que l’on a décou­vert lors de ces Assises ce sont sur­tout les grandes gueules. Des indi­vi­dus en rup­ture totale ou par­tielle avec la com­mu­nauté et qui venaient cher­cher une légi­ti­mité lors de ces Assises : légi­ti­mité poli­tique qu’ils n’avaient pu acqué­rir lors de la Marche, car pour la plu­part ils l’avaient ratée. Ces géné­raux sans troupes comme on les sur­nom­mera par la suite au Col­lec­tif Rhône-Alpes avaient la fâcheuse ten­dance à confondre leurs ana­lyses et pro­jets indi­vi­duels avec ceux des asso­cia­tions. Leurs ana­lyses qui à mon avis étaient des plus sim­plistes pou­vaient être résu­mées de la façon sui­vante : il existe un mou­ve­ment et donc des troupes, parmi celles-ci il y a un cer­tain nombre de sous-officiers plu­tôt idiots donc, ce qu’il manque ce sont les offi­ciers et donc les géné­raux dont ils se récla­maient. N’ayant pu obte­nir de ces Assises cette légi­ti­mité tant sou­hai­tée, leur unique souci a été durant les trois jours de faire tout capo­ter en res­tant per­sua­dés que leur vision était la meilleure et que les autres n’avaient rien com­pris parce qu’ils n’avaient pas voulu les entendre. Ce que les géné­raux n’avaient pas saisi, c’est qu’avant d’engager la bataille il fal­lait ras­sem­bler les troupes, leur assu­rer un enca­dre­ment avec la néces­sité de pré­pa­rer le ter­rain des luttes. Même si le temps joue en notre défa­veur, on ne peut faire l’économie de ce tra­vail qui consiste à conso­li­der les bases par un tra­vail quo­ti­dien sur le ter­rain auprès des jeunes et de leurs familles, autour des pro­blèmes qui sont les leurs (école, tra­vail, loge­ment, etc.) » (94−95−96)

Trente ans après d’autres « géné­raux » pren­dront la relève : (voir Bou­teldja sur la Marche 1983 in Les blancs, les Juifs et nous, p.110, voir plus loin)

Après l’épisode des Assises

  • Il ya ceux et sur­tout celles de l’ANGI (Asso­cia­tion de la nou­velle géné­ra­tion immigrée,

née à Auber­vil­liers en novembre 1981) dont Salika Amara qui comme les Lyon­nais « regagnent leur ban­lieue et conti­nuent le tra­vail local » (51).

  • Il y a ceux qui pré­parent Conver­gence 84 : la majo­rité d’entre eux fai­saient par­tie des

détrac­teurs de la Marche. « Leur objec­tif pre­mier était “l’ouverture” à savoir mettre en avant la mixité et arri­ver à Paris avec pour fina­lité des “bai­sers entre couples mixtes”. » Le pro­jet sus­cite peu d’enthousiasme, il s’agit alors « d’aller à la ren­contre des jeunes de ban­lieue », mais, à la suite des conflits durant les Assises, la majo­rité des asso­cia­tions auto­nomes locales n’adhère pas du tout au pro­jet. « Les orga­ni­sa­teurs par­le­ront alors de mélange racial et cultu­rel abo­lis­sant la notion de com­mu­nau­ta­risme qu’ils “per­ce­vaient” dans la Marche et les Assises. (…) Eux-mêmes ne seront pas à l’abri du repli com­mu­nau­taire dont ils se défen­daient puisque des débats internes viru­lents ont lieu entre Por­tu­gais et Magh­ré­bins se dis­pu­tant le lea­der­ship de cette conver­gence.» (52). Fina­le­ment, à l’arrivée Farida Bel­ghoul se posera en dis­si­dente à son propre pro­jet et de nom­breux autres orga­ni­sa­teurs se déso­li­da­ri­se­ront de son dis­cours de la République.

  • Il ya ceux qui s’engagent dans une sorte de « mou­ve­ment des droits civiques »

appe­lant les jeunes à s’inscrire sur les listes élec­to­rales et voter.

  • Enfin, il y a ceux qui vont par­ti­ci­per à SOS Racisme confi­nant tout le monde exclu­si­ve­ment au quar­tier et au local. « Les concerts géants et gra­tuits vont occul­ter les débats sur l’immigration et voi­ler les réa­li­tés face aux pro­blèmes de ces popu­la­tions au pro­fit de l’anti-racisme. A savoir le racisme est la cause de tout il faut donc créer un front anti-raciste, anti-Le Pen. Tout le monde s’engouffre dans ce consen­sus se dédoua­nant ainsi de ses actes. (…) Tout cela est fait sciem­ment et au détri­ment des asso­cia­tions de ban­lieues qui, rece­vant de modestes sub­ven­tions dif­fi­ci­le­ment négo­ciées chaque année, pour leurs acti­vi­tés socio-culturelles sont ainsi pro­gres­si­ve­ment étouf­fées. La poli­tique de l’apparence devient plus impor­tante que la réa­lité des quar­tiers livrés ainsi aux asso­cia­tions issues de l’immigration et à des par­te­naires nou­veaux : les asso­cia­tions cultuelles qui com­mencent à émer­ger dans la plus grande dis­cré­tion (sou­li­gné par nous). » (54−55−56).

Après un pre­mier enga­ge­ment dans SOS Racisme, Delorme se fait le porte parole des asso­cia­tions contre la mani­pu­la­tion du PS et obtient une ren­contre entre Har­lem Désir et de nom­breuses asso­cia­tions. « Cette réunion ne mènera à rien ; cha­cun cam­pera sur ses posi­tions et SOS conti­nuera, aidé en cela par le parti socia­liste, à broyer un mou­ve­ment de jeunes issus de l’immigration, fra­gile certes, mais qui ne devait sur­tout pas voir le jour. Les jeunes des cités, laïques dans leur grande majo­rité, dérangent dans leurs reven­di­ca­tions d’égalité de trai­te­ment et dans leurs vel­léi­tés d’autonomie poli­tique. (…) Peu de temps après, pour nous faire taire et impli­quer les “Beurs”, “France Plus” (sur­nom­mée dans le milieu “Algé­rie moins”) mené par Arezki Dah­mani voit le jour en juin 1985. »

« La France pouvait-elle accep­ter que des enfants de la Répu­blique, laïques, d’origine arabe, issus de parents des anciennes colo­nies soient sur le ter­rain de la poli­tique de manière auto­nome ? On ira jusqu’à pré­fé­rer sub­ven­tion­ner les asso­cia­tions cultuelles qui émergent et intègrent la vie asso­cia­tive au détri­ment d’associations laïques, mais dans la reven­di­ca­tion, les met­tant ainsi en oppo­si­tion. (…) Que l’on conti­nue nos acti­vi­tés socio-culturelles oui, inté­grer le champ poli­tique non, sauf à inté­grer leur rang. (…) Les cen­taines d’associations créées après la Marche » ne pour­ront pas résis­ter à la défer­lante (de SOS racisme, nda) ». (57−58)

« La France pouvait-elle accep­ter … ? », c’est une vraie ques­tion. Telle qu’elle est ici posée, la seule réponse pos­sible est néga­tive et c’est vrai. Mais pour­quoi « la France ne pou­vait accep­ter » ? On ne peut réduire l’explication à la simple pré­sence du Parti Socia­liste au pou­voir. Il faut bien sûr aller au-delà de la simple mani­pu­la­tion qui est évi­dente mais n’explique rien. Il y a les contra­dic­tions et les limites (le piège de la citoyenne para­doxale, Joan Scott) de cette « affir­ma­tion auto­nome » (éga­lité, droits, dif­fé­rence, mélange, inté­gra­tion, culture, cou­pure de fait mal­gré toutes les décla­ra­tions avec la géné­ra­tion des pères tra­vailleurs immi­grés, cou­pure qui n’est pas qu’un grand phé­no­mène social, mais se vit à l’intérieur des familles) sur les­quelles s’articulent SOS Racisme, il y a le blo­cage à l’œuvre et la « cultu­ra­li­sa­tion », mais tout cela n’est pas tota­le­ment satis­fai­sant. L’appartenance de fait à la « société fran­çaise » devient un jeu où l’on perd à tous les coups (voir les com­men­taires sur « l’intégration » dans notes sur Téva­nian et Guillau­min). Pour­quoi : « La gauche de l’époque ne sou­hai­tait en aucun cas pro­mou­voir cette jeu­nesse laïque issue de parents colo­ni­sés reven­di­quant sa place pleine et entière dans la société fran­çaise sauf à inté­grer leur rang » ?

Salika Amara refuse de faire de la Marche un élé­ment fon­da­teur comme s’il n’y avait pas eu de luttes aupa­ra­vant et pour s’opposer à la cou­pure avec la géné­ra­tion pré­cé­dente, Cepen­dant, elle est obli­gée de recon­naitre que : « Pour autant, il est vrai cepen­dant que cette Marche de 1983 a rendu visible d’une autre manière les jeunes issus de l’immigration. » (60).

Le mot « Beur » rédui­sait le mou­ve­ment de cette jeu­nesse fran­çaise récla­mant l’égalité à une com­mu­nauté. Il fau­drait voir com­ment la reven­di­ca­tion d’égalité appelle l’intégration comme sa limite et sa réponse.

« Ce mot, qui hors de son contexte local ban­lieue pari­sienne, deve­nait alors chargé d’ambiguïté en annon­çant une nou­velle frac­ture. Syno­nyme de gens “comme il faut” avec la “crème des beurs” repré­sen­tée essen­tiel­le­ment par les artistes, les écri­vains et cer­tains spor­tifs pro­met­teurs (…) Pour autant un autre cli­vage per­sis­tait et qui bien des années après, s’aggravera de manière dra­ma­tique et irra­tion­nelle à l’initiative de l’Association “Ni Putes ni Sou­mises” qui place les filles au centre de l’actualité dans des condi­tions osten­si­ble­ment mani­pu­la­toire. Petit sœur de SOS, elle naît en février 2003 après un dra­ma­tique évé­ne­ment (…) Ce cli­vage, en 1983, met­tait en oppo­si­tion les filles plus brillantes, plus culti­vées, plus dyna­miques, plus com­ba­tives, plus méri­tantes, plus sco­la­ri­sées, fémi­nistes, lut­tant pour leurs droits et lea­ders d’associations, de mou­ve­ments et les gar­çons dont le seul mode rela­tion­nel ne pou­vait être que pul­sion­nel, expli­quant ainsi l’échec sco­laire, la mau­vaise inser­tion socio-professionnelle et la vio­lence. Ces lignes de cli­vage recou­vrant garçons-filles, beurs-jeunes défa­vo­ri­sés ont dès lors trans­formé la “Marche pour l’égalité des droits et contre le racisme” en une marche des “Beurs” sco­to­mi­sant de fait la reven­di­ca­tion d’égalité des droits et de lutte contre le racisme qui trop sou­vent tue. » (61). S’appuyant sur tout ce dis­cours méri­to­cra­tique, dans ses pro­pos lors de l’arrivée de la Marche, Geor­gina Dufoix enfonce le clou en recon­nais­sant aux Mar­cheurs « la volonté d’être des nôtres pour ceux qui veulent se fondre et dès lors que nos lois sont res­pec­tées » (Libé­ra­tion, 3 décembre 1983)

Cette Marche : c’est la fin de l’anonymat ; l’affirmation d’une citoyen­neté à part entière et du j’y suis, j’y reste ; l’éclatement du mythe du retour.

« Le large consen­sus autour de la Marche de la part des acteurs de la vie poli­tique et sociale (…) autour de l’idée que le racisme ne pou­vaient rele­ver que de com­por­te­ments humains indi­vi­duels épar­gnait ainsi les struc­tures ins­ti­tu­tion­nelles, sociales, admi­nis­tra­tives et poli­tiques. De fait, on ne tou­chait pas au racisme d’Etat. » (62). « Le racisme et l’antiracisme se sont vus ampu­tés de leur spé­ci­fi­cité lorsqu’on les a dilués dans le terme “dis­cri­mi­na­tion”. (…) En vogue actuel­le­ment, les notions de diver­sité et de mino­ri­tés visibles loin de faire une place entière ren­voient à nos ori­gines eth­niques… » (67−68).

« La pré­gnance du fait reli­gieux en tant que source refuge et moda­lité iden­ti­fi­ca­toire pour nombre de jeunes. Le sen­ti­ment d’exclusion est tel quelque fois que le repli sur soi, la reli­gion – à voir comme une muta­tion iden­ti­taire – comble le vide de l’isolement dans lequel on les ins­talle. » (69).

C’est un peu bref et sur­tout néga­tif (com­ble­ment d’un vide) comme expli­ca­tion. Mais la liai­son entre « l’échec » des Marches et l’apparition des orga­ni­sa­tions reli­gieuses ne peut être fortuite.

Avant les docu­ments joints au livre, Salika Amara conclut ainsi son texte : « Aujourd’hui l’engagement poli­tique devient une néces­sité. Le PIR (Parti des Indi­gènes de la Répu­blique), Emer­gence, l’ont com­pris et d’autres posent les jalons comme le FCP (Force citoyenne Popu­laire) où l’on retrouve quelques per­sonnes issus du Col­lec­tif pari­sien ou du FUIQP (Front Uni des Immi­gra­tions et des quar­tiers popu­laires) nés tous deux après le qua­trième forum social des quar­tiers à St Denis et des troi­sièmes ren­contre natio­nales des luttes de l’immigration qui ont eu lieu à Cré­teil en novembre 2011. » (71−72)

Enfin, très utile, la typo­lo­gie (pp.99 – 100-101) des dif­fé­rents cou­rants asso­cia­tifs pré­sents aux Assises réa­li­sée par Delorme pour le n°1 de Les Cahiers de la nou­velle géné­ra­tion (ANGI). Typo­lo­gie à laquelle Salika Amara fait plu­sieurs fois réfé­rence dans son texte. Il res­sort de cette typo­lo­gie que Sans Fron­tière et l’Angi (Salika Amara) appar­tiennent à « un cou­rant qui vou­drait ras­sem­bler tous les Magh­ré­bins de France de toutes ori­gines dans un espace com­mu­nau­taire sus­cep­tible de faire poids dans la société fran­çaise. Ce cou­rant défend l’idée d’intégration sans renie­ment des par­ti­cu­la­rismes cultu­rels. »(99)

Ori­gi­na­lité du Col­lec­tif des jeunes de Paris-Banlieue

C’est ce Col­lec­tif qui assure et orga­nise l’arrivée à Paris (dont Salika Amara)

Contre la néga­tion du fond poli­tique de la ges­tion des ban­lieues, ce Col­lec­tif assume, contrai­re­ment aux autres orga­ni­sa­tions sou­te­nant la Marche, une démarche expli­ci­te­ment poli­tique de dénon­cia­tion du racisme ins­ti­tu­tion­nel (p.28). « Nous nous vou­lions com­plè­te­ment auto­nomes des autres ins­ti­tu­tions, orga­ni­sa­tions et asso­cia­tions qui avaient œuvré éga­le­ment à la réus­site de la mani­fes­ta­tion finale. » (p.31)

« Beur devient la ten­dance du moment, terme bien pra­tique pour tous pour dési­gner un Arabe sou­vent Jeune et Fran­çais, sans que cela soit péjo­ra­tif ou ne porte pré­ju­dice. Un dépla­ce­ment séman­tique effa­çant par là même “la seconde géné­ra­tion” et nous oppo­sant de ce fait aux tra­vailleurs immi­grés que sont nos parents. » (p.33)

« Notre propre démarche : popu­la­ri­ser la Marche dans les ban­lieues en insis­tant sur les vio­lences et bavures poli­cières qui touchent prin­ci­pa­le­ment les jeunes Arabes, remettre en cause l’intégration à la fran­çaise … » (p.43). « Rap­pe­lons que cette marche ne bous­cule en rien les valeurs de la Répu­blique. Ne tou­chant appa­rem­ment que le socié­tal, elle ne peut qu’avoir l’assentiment de tous y com­pris l’Elysée. » (46)

Incise sur la « bascule »

Cepen­dant est-ce que la Marche n’était pas en elle-même l’expression d’une rup­ture et d’une oppo­si­tion d’avec les « tra­vailleurs immi­grés » ? Dans la même page, évo­quant les réflexions du Col­lec­tif le len­de­main même de l’arrivée de la Marche, Salika Amara écrit : « On venait de fina­li­ser notre objec­tif et l’on se pro­met­tait de conti­nuer le com­bat tout en sachant incons­ciem­ment qu’il serait très dif­fi­cile d’égaler cet évé­ne­ment à mar­quer d’une pierre qui demeure encore aujourd’hui dans la mémoire col­lec­tive balayant, tel un tsu­nami, toutes les autres luttes de l’immigration (sou­li­gné par nous). » (p.33).

La Marche marque un chan­ge­ment de nature de ces luttes qui seule­ment dans ce début des années 1980 deviennent « luttes de l’immigration ». L’appellation « beur », avec son côté cultu­rel bien­veillant inof­fen­sif et pater­na­liste, qui vient immé­dia­te­ment col­ler à la Marche en gomme tous les aspects poli­tiques et sociaux (quelles que soient les inten­tions de la majo­rité de ses orga­ni­sa­teurs), mais comme toute « récu­pé­ra­tion » elle exprime une réa­lité qu’elle redé­fi­nit et appri­voise la ren­dant domes­ti­cable. Alors que c’était le tra­vail qui, avant tout, don­nait à l’immigré son iden­tité et qui le consti­tuait à la fois comme ouvrier et dif­fé­rent de la « classe ouvrière offi­cielle », le dépas­se­ment de cette ten­sion s’est trouvé boqué dans la crise des années 1970, la restruc­tu­ra­tion des pro­cès de pro­duc­tion et des rap­ports géné­raux d’exploitation de la force de tra­vail. Aujourd’hui, alors que l’appartenance à la nation, à la citoyen­neté fran­çaise existent de fait, avec ce blo­cage les carac­té­ris­tiques cultu­relles et his­to­riques deviennent indé­lé­biles, l’appartenance de fait devient un jeu où l’on perd à tous les coups. Elle est enfer­mée entre la lutte pour l’égalité et l’injonction per­ma­nente à l’intégration que l’injonction même rend en per­ma­nence impos­sible en dési­gnant tou­jours celui qui doit s’y sou­mettre comme « autre ». La lutte même pour l’égalité ava­lise l’injonction, c’est la contra­dic­tion et l’impasse dans les­quelles se trou­vera pri­son­nière Conver­gence 84 jusque dans ses affron­te­ments internes finaux.

Le récit que fait Salika Amara de la ren­contre avec les ouvriers en grève de Talbot-Poissy, un mois et demi après l’arrivée de la Marche, est révé­la­teur de la trans­for­ma­tion en cours.

« Ce qui nous sauve encore (des réunions du Col­lec­tif qui n’aboutissent à rien, des conflits d’intérêts et de lea­der­ship entre indi­vi­dus et orga­ni­sa­tions pré­sentes dans le col­lec­tif, de l’activisme sans pers­pec­tive, etc., nda) c’est l’action concrète, en l’occurrence le conflit de l’usine Talbot-Poissy où des OS ouvriers spé­cia­li­sés magh­ré­bins font une grève en appe­lant à la défense de leur dignité et du droit à la vie de leur com­mu­nauté. Cet affron­te­ment n’est pas seule­ment un conflit de tra­vail ; de nom­breux licen­cie­ments sont en vue et ils sont les pre­miers tou­chés ; c’est aussi un conflit racial. En effet, pour les délo­ger, on fait appel aux CRS qui, lorsqu’ils inves­tissent les lieux, sont applau­dis par les non-grévistes et sur­tout insultent les gré­vistes lors de leur éva­cua­tion avec des expres­sions telles “au four les Arabes, à la Seine les ratons, les noirs, Vive Le Pen …”. Encore une fois c’est la conster­na­tion pour tout le monde. En effet, c’est retrans­mis par les médias. Dans ce conflit d’ordre social, le racisme repre­nait du poil de la bête et ce, un mois seule­ment après la Marche. Nous déci­dons alors de nous re-manifester et fai­sons appel à tous ceux qui avaient sou­tenu la Marche notam­ment les ex-Marcheurs qui acceptent d’emblée de nous rejoindre aux côtés des ouvriers arabes et du Col­lec­tif. (…) Un petit mee­ting a d’abord lieu avec eux avant la mani­fes­ta­tion où nous serons à peine deux mille cinq cents le 14 jan­vier 1984, alors que qua­rante cinq jours avant nous étions cent mille. Nom­breux sont ceux qui nous en dis­suadent, notam­ment les milieux poli­tiques où ce geste sym­bo­lique d’union entre des “vieux immi­grés” et des “jeunes issus de l’immigration” est très mal perçu. Pour le gou­ver­ne­ment, “les reven­di­ca­tions des tra­vailleurs de chez Tal­bot ne font pas par­tie des réa­li­tés fran­çaises”. (…) Com­ment com­prendre ce nou­veau mes­sage à savoir que les tra­vailleurs immi­grés sont sou­te­nus par leurs enfants ? Par cet acte on signi­fie notre refus de jouer la divi­sion entre tra­vailleurs immi­grés “à jeter” et leurs enfants “à inté­grer” au sein de la Répu­blique. C’est un point de rup­ture et l’on com­prend dès lors, que sur le ter­rain de la lutte concrète, il n’y avait plus grand monde. L’euphorie de la Marche est bien loin der­rière nous. L’on dif­fé­ren­cie déjà le bon grain de l’ivraie ; le bon “Beur” du mau­vais “Arabe”, deux termes conno­tés, en oppo­si­tion. (…) Mme Geor­gina Dufoix vivra cet épi­sode comme une tra­hi­son des Mar­cheurs. Fallait-il pour trou­ver grâce à ses yeux éli­mi­ner toutes traces de sa filia­tion, de ses racines ? » (pp. 48 – 49)

« Une grève en appe­lant à la défense de leur dignité et du droit à la vie de leur com­mu­nauté (…) C’est aussi un conflit racial » : c’est une lec­ture un peu biai­sée par les pers­pec­tives orga­ni­sa­tion­nelle propres de l’auteure et qui sol­li­cite beau­coup les reven­di­ca­tions des ouvriers, sol­li­ci­ta­tion en elle-même symp­to­ma­tique de la cou­pure que l’on vou­drait conju­rer. Le Col­lec­tif et les Mar­cheurs ne com­prennent pas que leur « bon accueil » 45 jours aupa­ra­vant impli­quait et sup­po­sait le rejet des « ouvriers arabes » et que la Marche dans son exis­tence même était l’acte de cette cou­pure. Le racisme ne « reprend pas du poil de la bête », il se trans­forme, se remo­dule. Il y a une redé­fi­ni­tion de l’Arabe répon­dant à deux déter­mi­na­tions : il est là « dans le pay­sage fran­çais », il en fait défi­ni­ti­ve­ment par­tie mais ce n’est plus le tra­vail qui le défi­nit fonc­tion­nel­le­ment comme étran­ger. C’est alors la méca­nique inexo­rable de l’injonction à l’intégration que les asso­cia­tions et acti­vi­tés cultu­relles com­battent et (en tant que telles) légi­ti­ment à la fois qui se met en place avec la recon­nais­sance des asso­cia­tions, l’octroi de sub­ven­tions, les acti­vi­tés de « sup­plé­tifs de l’action sociale » et corol­lai­re­ment … l’omniprésence de la police. Même si les causes (crise et restruc­tu­ra­tion de la mobi­li­sa­tion et de la repro­duc­tion de la force de tra­vail) de la trans­for­ma­tion (pas­sage de la seg­men­ta­tion de la force de tra­vail à l’essentialisation cultu­relle) se situent en dehors de la Marche et des asso­cia­tions qu’elle a sus­ci­tées, cette trans­for­ma­tion s’effectue à tra­vers la média­tion de ces formes de repré­sen­ta­tion que sont la Marche et les asso­cia­tions qui y furent favo­rables ou non. C’est dans les carac­té­ris­tiques de ces formes de repré­sen­ta­tion que la trans­for­ma­tion appa­raît. Les causes éco­no­miques n’expliquent pas tout et sont loin de suf­fire à rendre compte de la trans­for­ma­tion qui s’opère alors. Ces causes s’exercent sur une seg­men­ta­tion raciale pro­duite par la conjonc­tion de toutes sortes de caté­go­ries du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, sans cet « inter­mé­diaire », il serait impos­sible d’expliquer pour­quoi ce sont les tra­vailleurs arabes, leurs familles et leurs enfants qui se sont trou­vés cou­pés des pos­si­bi­li­tés d’emplois y com­pris dans le renou­vel­le­ment de celles-ci. C’est parce que ces causes s’exercent sur ce maté­riau que l’essentialisation cultu­relle peut prendre forme et deve­nir le ter­rain de luttes, déjà miné, de nou­veaux types d’actions et de nou­velles asso­cia­tions. Ce sont les déter­mi­na­tions impo­sées par ce ter­rain miné qui se réfractent dans les affron­te­ments lors des Assises de Lyon puis de St Etienne qui suivent la Marche : le local et le poli­tique ; être un lobby ou « construire l’autonomie » ; la défi­ni­tion des iden­ti­tés (immi­grés en géné­ral / magh­ré­bins / ber­bères …) ; la rela­tion au mou­ve­ment ouvrier « natio­nal » ; l’identité musulmane.

L’incubation de la bascule

« C’est aussi à par­tir des années 1970 que plu­sieurs ini­tia­tives de groupes com­plè­te­ment auto­nomes (même des pays d’origine) et infor­mels prennent place, contestent, dénoncent, mani­festent, font des grèves de la faim, reven­diquent leur place dans le pay­sage fran­çais (sou­li­gné par nous) et vont conti­nuer, eu égard aux anciens, ce qui va repré­sen­ter les luttes de l’immigration que l’on retrouve sou­vent soli­de­ment ancrées en région pari­sienne et Rhône-Alpes.

« Pour exemples, les Comi­tés Pales­tine et le MTA (Mou­ve­ment des tra­vailleurs arabes) qui couvrent aussi les régions ; Zaâma de ban­lieue à Lyon, les troupes de théâtre dont El Assifa et La Kahina com­po­sée à majo­rité de femmes tournent dans toute le France pen­dant une dizaine d’années avec deux spec­tacles, Ibn Khal­doum de même, le Ben­dir déchiré, Week-end à Nan­terre ; Rock against police, … Ces groupes à majo­rité cultu­relle sont dans l’engagement poli­tique avec une assise plus locale que natio­nale. (…) Des ten­ta­tives de coor­di­na­tion, d’actions col­lec­tives ont été menées, notam­ment par le biais de cinq fes­ti­vals de la culture popu­laire immi­grée à Bar­bès, aux Bouffes du Nord … ainsi que des mobi­li­sa­tions autour du loge­ment, des sans-papiers, des expul­sions (1973, 1977, 1979, 1981) des grèves de la faim (1973, 1981), du mou­ve­ment Sona­co­tra (1975−1979) et de sa longue grève des loyers … Mais toutes ces actions n’ont pu fédé­rer à long terme. Cepen­dant des inter­pé­né­tra­tions existent d’un groupe à l’autre. Et, c’est sur cette base que se crée en 1979, le jour­nal Sans Fron­tière regrou­pant de “vrais” immi­grés venus du Magh­reb avec un bagage uni­ver­si­taire pour la plu­part, des tra­vailleurs et des jeunes issus de l’immigration pro­ve­nant des ban­lieues. » (36)

Le texte sou­ligne que durant cette période les luttes de pou­voir ne sont pas per­cep­tibles, les sub­ven­tions ne viennent pas pol­luer l’atmosphère puisque les asso­cia­tions d’étrangers n’existent pas juri­di­que­ment et les pou­voirs publics ne sont pas à la recherche d’une repré­sen­ta­ti­vité de l’immigration. « Et le 10 mai, c’est avec joie que nous accueillons la Gauche au pou­voir. (…) Le gou­ver­ne­ment accorde le droit d’Association et tout ce qui per­met la péren­nité d’une asso­cia­tion à savoir les sub­ven­tions. (…) Le mou­ve­ment asso­cia­tif qui se met len­te­ment en place avec ses dif­fé­rentes com­po­santes et ses objec­tifs très diver­si­fiés va deve­nir un des pre­miers pas vers l’insertion des jeunes issus de l’immigration. Mais le revers de la médaille consiste en ce qu’il va être pri­son­nier des pre­mières réformes et des finan­ce­ments ne per­met­tant plus la radi­ca­li­sa­tion de son dis­cours. De plus, il n’a pas de véri­table sta­tut de par­te­naire et pal­lie plus à des manques (exemples : sou­tien sco­laire, alpha­bé­ti­sa­tion …) devant inté­grer des pro­grammes pour conti­nuer à obte­nir des sub­sides. En quelque sorte, connais­sant mieux ces popu­la­tions, ce sont presque “des sup­plé­tifs” de l’Etat et si ces asso­cia­tions dérogent à ce pro­gramme, on leur coupe les vivres. (…) Notre droit de vivre en France ne se dis­cu­tait plus (sou­li­gné par nous) et il deve­nait néces­saire de l’affirmer haut et fort face au cli­mat raciste ambiant. Le pro­jet de Marche, sym­bo­li­sant le réveil des consciences, vient donc à point nommé pour lan­cer une nou­velle dyna­mique et rendre espoir à toute une géné­ra­tion déses­pé­rée. Pour ce faire, la créa­tion d’un Col­lec­tif pari­sien regrou­pant les asso­cia­tions issues de l’immigration exis­tantes s’impose à nous. » (37−38).

Le socle de ce Col­lec­tif est consti­tué de trois struc­tures (ce sont les dates de créa­tion qui sont inté­res­santes) :

  • Le jour­nal Sans Fron­tière né à Paris 18ème en 1979.
  • L’ANGI (Asso­cia­tion de la nou­velle géné­ra­tion immi­grée) née à Auber­vil­liers en novembre 1981.
  • Radio Beur née éga­le­ment à Auber­vil­liers fin novembre 1981.

(voir plus haut pour les trois actions qui ont main­tenu en vie ce Col­lec­tif après la Marche)

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