Chris­tian Delorme, La Marche

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« … la dégra­da­tion de ces cités de tra­vailleurs en train de deve­nir de grandes “réserves” de jeunes chô­meurs déses­pé­rés. » (p.88)

Au début des années 1980, les Marches s’inscrivent bien dans une rup­ture avec le sta­tut d’ouvrier et le pro­ces­sus d’intégration conflic­tuelle dans la classe ouvrière, comme les grèves de l’automobile mais dif­fé­rem­ment elles actent la fin de l’identité ouvrière.

« On peut même dire que le Parti com­mu­niste fran­çais dans son ensemble n’a pas su vivre la trans­for­ma­tion des ban­lieues popu­laires qui, au fil des années 1980, sont pas­sées du sta­tut de cités pour tra­vailleurs à celui de cités abri­tant des familles ter­ri­ble­ment tou­chées par la dégra­da­tion du mar­ché du tra­vail et par le chô­mage ( … rap­pel des actions de quelques maires com­mu­nistes et des décla­ra­tions de Mar­chais). Doré­na­vant, les immi­grés et leurs familles trou­ve­ront davan­tage de sou­tien dans cer­taines mou­vances du Parti socia­liste, au PSU et à la CFDT qu’au Parti com­mu­niste et à la CGT. Ce sont d’ailleurs ces orga­ni­sa­tions citées en pre­mier qui sou­tien­dront la Marche pour l’égalité, et non pas le Parti com­mu­niste qui se pro­non­cera en faveur de ce mou­ve­ment que dans les der­niers jours pré­cé­dant l’arrivée à Paris. » (p.94)

Cultu­ra­li­sa­tion / isla­mi­sa­tion :

« la proxi­mité de nom­breux chré­tiens avec le monde des familles magh­ré­bines de France (Delorme est prêtre, nda) a per­mis à l’Eglise de per­ce­voir par­fois plus vite que les pou­voirs publics les évo­lu­tions à l’œuvre. Ainsi, dès la fin des années 1980, quelques chré­tiens ont com­mencé à se rendre compte qu’une révo­lu­tion cultu­relle et reli­gieuse se pré­pa­rait, avec l’installation et le déve­lop­pe­ment d’un islam plus mili­tant. » (pp. 65 – 66)

La « seconde géné­ra­tion » côté masculin

Les « mar­cheurs per­ma­nents » (ceux au badge rouge) et aussi les occa­sion­nels sont en grande majo­rité des gar­çons. Les Marches sont tra­ver­sées par les dif­fé­rences de sexes (Zaâma d’banlieue, Belle – Rebelle, Kahina etc. voir Zancarini-Fournel). Il fau­dra en par­ler plus loin : la ques­tion de « l’égalité » rebon­dit en interne.

« “Je ne veux pas deve­nir un lar­bin comme mon père” (…) Pères et fils au demeu­rant auront peu com­mu­ni­qué. Le choc de l’immigration a coupé la parole à de nom­breux hommes. Le déca­lage s’est d’autre part avéré énorme entre les modèles tra­di­tion­nels d’éducation en vigueur au sein des familles magh­ré­bines et les mœurs en cours en Occi­dent. Cela d’autant plus que l’immigration fami­liale s’est dérou­lée en grande par­tie à l’époque où la révo­lu­tion cultu­relle de mai 1968 en Europe a bou­le­versé le modèles édu­ca­tifs et les règles de la société occi­den­tale elle-même. Non seule­ment ces hommes et ces femmes du Magh­reb ont dû vivre un pas­sage à des tra­di­tions, des valeurs, des mœurs dif­fé­rentes, mais ils se sont trou­vés plon­gés dans une société fran­çaise en crise, à l’heure de la révo­lu­tion sexuelle, du fémi­nisme et de la contes­ta­tion de toutes les formes d’autorité qui avaient dominé jusque là.

« L’une des prin­ci­pales dif­fi­cul­tés ren­con­trées alors, et qui explique en par­tie de nom­breux échecs en matière d’intégration, est jus­te­ment la spé­ci­fi­cité du modèle tra­di­tion­nel d’éducation des enfants dans les cultures du Magh­reb. La société magh­ré­bine tra­di­tion­nelle, en effet (et cela vaut dans toutes les socié­tés musul­manes), est carac­té­ri­sée par la sépa­ra­tion assez stricte des sexes. Ainsi, au moment de la puberté, la place des gar­çons ne se trouve plus à l’intérieur de la mai­son, mais à l’extérieur. Dans un monde où les hommes occupent l’espace public et peuvent prendre en charge les fils, cela ne pose pas de pro­blème. Mais si, dans la rue, au pied des immeubles, dans les cours, il n’y a pas d’homme res­pon­sable de ces jeunes, on abouti à des situa­tions catas­tro­phiques. Car les gar­çons gran­dissent alors sans pères et sans repères. Une des prin­ci­pales rai­sons de la délin­quance de nom­breux jeunes des « quar­tiers sen­sibles » tient à cette mise à l’écart des pères. » (pp. 50 – 51).

Une reven­di­ca­tion : la carte unique de dix ans (pp. 146 – 147). Elle sera satis­faite lors de la ren­contre à L’Elysée.

Avec les gré­vistes :

« Nous sommes entrés dans Paris par les ban­lieues. Le jeudi 1er décembre, alors que le quo­ti­dien Le Monde publiait une pleine page de publi­cité pour sou­te­nir la Marche qui com­pre­nait de nom­breuses signa­tures d’intellectuels et d’artistes, une délé­ga­tion de mar­cheurs par­tait à la ren­contre des ouvriers de l’automobile de l’usine Renault de Flins puis de ceux de l’usine Tal­bot à Poissy. » (p.161 – 162). En 210 pages, ces quelques lignes sont la seule évo­ca­tion de ces grèves et de la rela­tion entre la Marche et elles dans le livre de Delorme, un des prin­ci­paux ini­tia­teurs et orga­ni­sa­teurs de cette action.

La trans­la­tion du passé colo­nial :

« Sur­tout le poids colo­nial ali­mente ces dis­cri­mi­na­tions. On reste sur des per­cep­tions struc­tu­rées par le passé colo­nial, qui joue sur l’inconscient col­lec­tif en ali­men­tant un déni de citoyen­neté. Les Magh­ré­bins de France, même à la “troi­sième géné­ra­tion”, sont sou­vent per­çus comme “des étran­gers de l’intérieur”. » (195)

« En même temps la société fran­çaise est pro­ba­ble­ment la plus mélan­gée de toute l’Europe ! Celle où les gens sont le plus mêlés les uns aux autres mal­gré les ghet­tos urbains à dimen­sion eth­nique qui se sont pro­gres­si­ve­ment consti­tués. Celle où il y a le plus de couples mixtes. » (195)

Récit

C’est aux Min­guettes qu’est née la « Marche pour l’égalité et contre le racisme ».

Le tram­way, venu de Lyon, est enfin arrivé aux Min­guettes (20 000 habi­tants) en 2009.

Les Min­guettes sont un quar­tier de Vénis­sieux. Vénis­sieux c’est les usines Ber­liet et à proxi­mité des grands com­plexes chi­miques de la ban­lieue lyon­naise (déjà en 1931, 41% d’étrangers à Vénissieux).

Aux Min­guettes, fin de la « mixité sociale et eth­nique » au milieu des années 1970 : « Ceux qui le peuvent s’en vont ». Entre 1975 et 1989, Vénis­sieux perd 25% de sa population.

Les pre­miers affron­te­ments entre jeunes et police ont lieu en 1979, quar­tier de la Grap­pi­nière à Vaux-en-Velin. La prin­ci­pale rai­son en est les expul­sions liées à la « double peine » (1975) ; Elle est abo­lie en 1981 par le gou­ver­ne­ment Mau­roy, Barre avait sus­pendu les expul­sions à la suite de la grève de la faim du curé Delorme et du pas­teur Cos­til qui seront les deux prin­ci­paux orga­ni­sa­teurs de la Marche, la logis­tique sera essen­tiel­le­ment l’œuvre de la Cimade dont Delorme est sala­rié). Ces expul­sions repré­sentent une menace redou­table dans tous les quartiers.

Pre­mier été chaud aux Min­guettes en 1981, rebe­lote à l’été 1982 : « les cités de tra­vailleurs en train de deve­nir de grandes “réserves” de jeunes chô­meurs déses­pé­rés » (p.88).

« L’escalade de la vio­lence entre jeunes et poli­ciers risque d’aboutir à des catas­trophes. Dans le quar­tier, quelques mili­tants d’extrême gauche se sont ins­tal­lés ou viennent faire des pas­sages, pro­fi­tant de l’existence de nom­breux appar­te­ments inoc­cu­pés. Parmi eux, cer­tains ont des liens avec la branche lyon­naise d’Action Directe, qui a été créée en 1979. La fusion entre délin­quance et ter­ro­risme s’avère pos­sible. Com­ment enrayer cela ? » (p.92). Même si cette infor­ma­tion est à prendre avec cir­cons­pec­tion – plu­sieurs fois Delorme montre une connais­sance assez approxi­ma­tive de l’extrême gauche – elle témoigne de l’état d’esprit dans lequel la Marche est organisée

Les élus com­mu­nistes quant à eux sont com­plè­te­ment dépas­sés, dont le maire : « habi­tué à vivre avec des familles ouvrières sou­cieuses d’ordre et d’honnêteté, il ne com­pre­nait pas cette jeu­nesse qui pro­tes­tait hors de toute orga­ni­sa­tion poli­tique. » (p.93).

Le déclen­cheur : « La pre­mière moi­tié des années 1980 a cor­res­pondu à une recru­des­cence impor­tante de meurtres de jeunes Magh­ré­bins en dif­fé­rentes régions de France. » (p.98).

Trans­la­tion de la « colo­nia­lité » dans les condi­tions et le for­ma­tage du début des années 1980 : « Quelque chose de la culture colo­niale est demeuré dans le fonc­tion­ne­ment de l’institution poli­cière qui a plus de mal que d’autres à se cor­ri­ger, et pour la réforme de laquelle les gou­ver­ne­ments se montrent géné­ra­le­ment peu cou­ra­geux. De fait, même si les hommes et les femmes ont changé (depuis la fin de la guerre d’Algérie, nda), on observe une conti­nuité dans la manière de “trai­ter” les popu­la­tions d’origine magh­ré­bine, quand bien même une grande par­tie de celles-ci sont main­te­nant déten­trices de la natio­na­lité fran­çaise. Déjà, au temps de la colo­ni­sa­tion, les groupes magh­ré­bins ins­tal­lés en métro­pole fai­saient l’objet d’une sur­veillance poli­cière par­ti­cu­lière, “spé­cia­li­sée”. Durant les années de la guerre d’Algérie, de 1954 à 1962, les Algé­riens de France étaient col­lec­ti­ve­ment sus­pec­tés de sou­te­nir les com­bat­tants du FLN, et la police fran­çaise a été for­mée à les regar­der ainsi. L’indépendance de l’Algérie n’a pas changé grand-chose. Sim­ple­ment, le regard de sus­pi­cion s’est déplacé d’une géné­ra­tion à l’autre. Avec les années 1970, com­mença à appa­raître dans l’espace public la “nou­velle géné­ra­tion” des Magh­ré­bins nés ou arri­vés enfants en France métro­po­li­taine. Beau­coup vont mal gran­dir, leurs parents ne par­ve­nant pas tou­jours à faire face aux défis d’une inté­gra­tion dans une société euro­péenne aux mœurs libé­rales. De plus l’arrivée mas­sive des familles immi­grées s’est effec­tuée dans un contexte de modi­fi­ca­tion du mar­ché de l’emploi et de nais­sance d’un chô­mage mas­sif et durable. Sans presque de tran­si­tion, la police fran­çaise est alors passé de la chasse aux fel­la­gas à la pour­suite des jeunes délin­quants d’origine étran­gère. (…) Elles (les forces de police, nda) vont être for­mées à des tech­niques de ges­tion des émeutes urbaines comme aupa­ra­vant durant la guerre d’Algérie, elles avaient dû se for­mer à une “contre-guerre” révo­lu­tion­naire. » (pp.101 – 102)

Fin mars 1983, nou­veaux affron­te­ments aux Min­guettes, la police est obli­gée de se reti­rer. Deferre, ministre de l’intérieur, menace d’une impor­tante inter­ven­tion poli­cière, devant le dan­ger, des jeunes pro­posent une grève de la faim avec trois reven­di­ca­tions : la libé­ra­tion d’un de leurs amis ; le dépla­ce­ment hors de Vénis­sieux des poli­ciers les plus ouver­te­ment racistes ; l’embauche des jeunes sur les chan­tiers de réha­bi­li­ta­tion du quar­tier. Des contacts s’établissent avec le gou­ver­ne­ment : « Le mer­credi 6 avril, j’embarquais dans ma voi­ture quelques-uns des gré­vistes et de leurs sou­tiens, pour des rendez-vous au palais de l’Elysée avec Ségo­lène Royal, alors conseillère de Fran­çois Mit­ter­rand pour les affaires sociales, et à Mati­gnon. » (p.114). Un envoyé spé­cial du Pre­mier ministre est délé­gué aux Min­guettes, la grève de la faim s’arrête. « Lors de nos entre­tiens à Paris, les res­pon­sables poli­tiques ren­con­trés ont vanté auprès des jeunes les ver­tus de l’action asso­cia­tive. “Consti­tuez une asso­cia­tion, leur dirent-ils, vous aurez davan­tage de poids et nous pour­rons vous pro­po­ser des actions de par­te­na­riat”. C’est ainsi que s’est créée l’association SOS-Avenir Min­guettes. (…) Toumi Djaidja en a été élu pré­sident… » (p.117).

Le 4 juin, nou­velle raton­nade poli­cière dans le quar­tier, deux jeunes doivent être hos­pi­ta­li­sés. Dans la nuit du 18 au 19 juin, nou­velle inter­ven­tion de poli­ciers accom­pa­gnés de chiens, Toumi Djaidja est griè­ve­ment blessé d’une balle dans le ventre (les flics s’acharnent à lui mettre sur le dos une par­ti­ci­pa­tion aux bra­quages effec­tués par son frère). Selon Delorme, c’est lui qui, sur son lit d’hôpital, pro­pose d’organiser la Marche (p.119). La Cimade et le « Mou­ve­ment pour une alter­na­tive non-violente » s’impliquent immé­dia­te­ment dans la l’organisation et la logis­tique. Le 10 août, c’est l’épisode de la visite de Mit­ter­rand et Dufoix aux Min­guettes (voir plus haut).

D’autres appuis relient plus spé­ci­fi­que­ment la Marche aux luttes anté­rieures de l’immigration (avec les réserves que l’on peut faire quand cette appel­la­tion « luttes de l’immigration » n’est pas his­to­ri­ci­sée de façon cri­tique — cf. Laure Pitti) : « J’ai pu béné­fi­cier du sou­tien tout par­ti­cu­lier de mes amis du jour­nal Sans Fron­tière, créé en 1979 à Paris par des mili­tants poli­tiques magh­ré­bins issus de l’extrême gauche d’Afrique du Nord, qui avait sou­vent eu maille à par­tir avec les auto­ri­tés de leurs pays d’origine. Ils avaient notam­ment fondé, à Paris, le Mou­ve­ment des tra­vailleurs arabes (MTA) et par­ti­cipé aux grèves de la faim des débuts de la décen­nie 1970 pour la régu­la­ri­sa­tion des sans-papiers de l’époque. » (Delorme, op.cit., p.127) [il sera plus lon­gue­ment ques­tion du jour­nal Sans Fron­tière, par­ti­ci­pant au Col­lec­tif pari­sien, dans le livre de Salika Amara, La Marche de 1983]. Cette impli­ca­tion d’anciens du MTA est signi­fi­ca­tive du pro­ces­sus de bas­cu­le­ment des « luttes de tra­vailleurs immi­grés » aux « luttes de l’immigration », déjà dans le MTA la ten­sion était forte entre la situa­tion géné­rale de tra­vailleurs, d’ouvriers, et la spé­ci­fi­cité de la situa­tion d’immigré (cf . sur ce même site les notes sur le MTA).

Le jour­nal Sans Fron­tière (lié à cer­taines frac­tions du parti socia­liste, voir Bou­be­ker, His­toire poli­tique…) sert de trait d’union entre diverses initiatives :

« Dès la fin des années 1970 ont com­mencé à se mani­fes­ter dans l’espace public des jeunes issus des immi­gra­tions magh­ré­bines. Une troupe de théâtre mili­tant, “La Kahina”, est ainsi née en région pari­sienne, com­po­sée prin­ci­pa­le­ment de jeunes femmes d’origine kabyle. (…) Une des ini­tia­trices de la troupe, Salika Amara, a par la suite fondé, avec d’autres, à Auber­vil­liers, l’Association nou­velle géné­ra­tion immi­grée (ANGI), et a par­ti­cipé à la créa­tion de Radio beur en 1981 en région pari­sienne. Elle et ses amis (…) ont apporté tout leur sou­tien à la Marche ; Au moment de la créa­tion de la troupe “La Kahina”, nais­sait à Nan­terre une autre troupe, com­po­sée celle-ci avec des gar­çons : “Week-end à Nan­terre”. Sui­vra encore, en 1979, la créa­tion de la troupe “Ibn Khal­doum” à Gen­ne­vil­liers. Théâtres mili­tants et radios libres ont consti­tué les pre­miers espaces d’expression et d’apparition col­lec­tive des jeunes Magh­ré­bins en France. A Paris, sont ainsi nées, au tout début des années 1980, Radio beur (deve­nue depuis beur FM) et aussi radio Soleil-Goutte d’Or ; à Mar­seille, radio Gazelle ; à Lyon, Radio Trait d’union.

« A côté de ces ini­tia­tives, qui se sont ins­crites dans le com­bat cultu­rel, se sont rapi­de­ment déve­lop­pés, aussi, des mou­ve­ments davan­tage liés à l’extrême gauche fran­çaise d’inspiration maoïste ou liber­taire, adop­tant un dis­cours beau­coup plus radi­cal. En avril 1980, appa­raît à Paris “Rock against Police”, à la fois struc­ture souple de regrou­pe­ment et jour­nal. (…) Cette ini­tia­tive a pour prin­ci­pal auteur Mogniss Hamed Abdal­lah (…) le même fonda par la suite l’agence de presse alter­na­tive IM’média ou “l’immigration par elle-même”. En région lyon­naise, naî­tra à la même époque le groupe “Zaâma d’banlieue”. Com­posé essen­tiel­le­ment de jeunes étu­diantes d’origine kabyle, parmi les­quelles Djida Taz­daït qui devien­dra plus tard député euro­péenne sous l’étiquette des Verts, lié au groupe de rock arabe “Carte de séjour” de Rachid Taha, ce groupe a consti­tué l’un des pre­miers sou­tiens aux jeunes en révolte dans les ban­lieues lyon­naises. Il devien­dra plus tard le groupe des “Jeunes Arabes de Lyon et ban­lieues” (JALB). Ces groupes se sont oppo­sés à l’initiative de la Marche, consi­dé­rant qu’il s’agissait d’une entre­prise “mani­pu­lée par les curés” et qui ne favo­ri­sait pas la prise en charge par eux-mêmes des jeunes des cités. » (pp. 128−129−130) [sur toute cette période et tous ces mou­ve­ments, voir Bou­be­ker, His­toire poli­tique des immi­gra­tions, pp.175 à 214 et sur Zaama voir Zancarini-Fournel, p.877, les témoi­gnages mettent un gros bémol à la pré­sence « natu­relle » des filles telle que pré­sen­tée dans un texte de Boubeker]

Départ de la Marche : Mar­seille, samedi 15 octobre 1983. « Avec nous sur la ligne de départ, se tenaient Fran­çoise Gas­pard, ancienne maire de Dreux et dépu­tée socia­liste, et Jean Bloc­quaux, conseiller de Geor­gina Dufoix, secré­taire d’Etat à la Famille et aux Tra­vailleurs immi­grés. (…) Elle avait donné des consignes aux pré­fets pour que notre tra­ver­sée de la France se déroule au mieux, sans que des entraves soient mises à notre cir­cu­la­tion pédestre. Régu­liè­re­ment tout au long du par­cours, nous béné­fi­cie­rons d’une réelle bien­veillance des ser­vices de police et de gen­dar­me­rie. » (p.133).

« Au départ de la Marche, nous avions publié un com­mu­ni­qué qui affir­mait ainsi notre objec­tif : “Le but de la Marche sera de mani­fes­ter qu’il y a en France un peuple nom­breux qui veut que la vie ensemble des com­mu­nau­tés d’origines dif­fé­rentes soit pos­sible dans la paix et la jus­tice, pour le bon­heur de tous. La Marche tra­ver­sera le France pour retrou­ver toutes celles et tous ceux qui veulent avec nous que l’égalité des droits et des chances l’emporte sur la ségré­ga­tion, pour que l’amitié ait rai­son du racisme et que la soli­da­rité fasse taire les 22 Long Rifle”. (…) Les jeunes venus des Min­guettes don­naient la prio­rité à la dénon­cia­tion des meurtres racistes et des vio­lences poli­cières. Si pour moi tout cela était pri­mor­dial, j’accordais une égale impor­tance à l’éveil d’une France fra­ter­nelle, réunis­sant dans un même souci de jus­tice, et donc d’égalité, Euro­péens et Magh­ré­bins. (…) Pour les jeunes femmes qui par­ti­ci­paient à cette aven­ture, la pro­mo­tion de leur condi­tion fémi­nine » (Delorme, op. cit., p.145)

« C’est au cours de cette Marche qu’a surgi un jour sur une pan­carte le slo­gan : “La France, c’est comme une Moby­lette : il lui faut du mélange pour avan­cer”. Cette auda­cieuse com­pa­rai­son (valable au temps des moby­lettes …) sera reprise un an plus tard par le mou­ve­ment “Conver­gences 84 pour l’égalité” ». (pp. 151 – 152)

A Paris, c’est sur­tout l’équipe du jour­nal Sans Fron­tière qui assure l’événement de l’arrivée, ras­sem­blant « toutes les figures de ce que l’on appel­lera un temps “la culture beur”. » (161). La veille de la grande arri­vée « une délé­ga­tion de mar­cheurs par­tait à la ren­contre des ouvriers de l’automobile de l’usine Renault de Flins puis de ceux de l’usine Tal­bot à Poissy. » (162). Le len­de­main, à La Bas­tille, toute la Gauche et extrême gauche poli­tique et syn­di­cale est là (la liste est impres­sion­nante). Et en fin de jour­née, récep­tion à L’Elysée par Fran­çois Mitterrand.

Après la Marche

Une cer­taine amer­tume : « Des groupes de mili­tants issus des quar­tiers l’ont dit et le disent encore, consi­dé­rant que la Marche a été vite récu­pé­rée et détourné par le pou­voir poli­tique de l’époque et par le mou­ve­ment SOS Racisme créé un an plus tard. » (173)

Cepen­dant : « De fait c’est le pre­mier grand évé­ne­ment qui a fait appa­raître col­lec­ti­ve­ment dans l’espace public les jeunes issus de l’immigration de l’ancien empire colo­nial fran­çais. » (174) « On est d’ici ! »

« Toute une dyna­mique asso­cia­tive, par ailleurs, s’est trou­vée encou­ra­gée dans des cen­taines de quar­tiers “sen­sibles” de France du fait de la Marche ». (177)

La Marche contestée

« Lorsque nous avons lancé le pro­jet de la Marche, quelques groupes de jeunes issus des quar­tiers popu­laires se sont mon­trés hos­tiles à cette ini­tia­tive, lui repro­chant d’être une opé­ra­tion “mani­pu­lée par des curés” qui, au lieu d’éveiller la révolte et la mobi­li­sa­tion des popu­la­tions défa­vo­ri­sées, déve­lop­pait un dis­cours léni­fiant des­tiné à neu­tra­li­ser les pro­tes­ta­taires. Le tract de l’association Guten­berg de Nan­terre (asso­cia­tion créée dans la cité de tran­sit du même nom au début des années 1980, nda) dis­tri­bué à l’arrivée de la Marche à Paris était par­ti­cu­liè­re­ment dur : “Qu’il est simple de par­cou­rir le pays sous la hou­lette de quelques curés se sen­tant l’âme mis­sion­naire, eux-mêmes à la solde de l’Etat, de toute la classe poli­tique et syn­di­cale qui, à l’heure de cette marche, ne manquent pas de se faire une facile et bien­ve­nue vir­gi­nité, oubliant par là même leur poli­tique raciste et les alliances natu­relles qu’ils ont faites dans notre dos.” (…) Dans l’agglomération lyon­naise, l’association Zaâma d’banlieue, ani­mée par de jeunes femmes d’origine Kabyle, avait un dis­cours un peu moins sévère dans la forme mais, sur le fond, il rejoi­gnait la cri­tique des jeunes de Nan­terre. Les groupes en ques­tion se com­po­saient de jeunes qui avaient déjà tout un par­cours mili­tant et toute une réflexion poli­tique. Ceux-ci s’inscrivaient dans la mou­vance poli­tique de l’autonomie (…) Depuis le début des années 1980, ces groupes ten­taient de sus­ci­ter l’auto-organisation des jeunes sur les quar­tiers. (…) Mon inten­tion n’était pas de cas­ser ce tra­vail dont je pense qu’il avait des côtés extrê­me­ment posi­tifs, mais il est cer­tain que je ne m’inscrivais pas dans cette logique de rup­ture » (180). Delorme conclut : « Ils étaient contre la Marche … tout contre, car s’ils la cri­ti­quèrent, ils la sui­virent de très près aussi » (181).

Des ten­ta­tives de pro­lon­ge­ment : Assises natio­nales et Conver­gence 84 pour l’égalité

Echec des assises et de la Coor­di­na­tion natio­nale. Riva­li­tés mili­tantes et per­son­nelles entre Pari­siens et Lyon­nais à Vaulx-en-Velin du 9 au 11 juin 1984 (150 jeunes venus de 35 villes) puis St Etienne les 27 et 28 septembre.

Farida Bel­ghoul, une des prin­ci­pales figures des Assises de Vaulx-en-Velin (vio­lente oppo­si­tion avec Djida Taz­daït – Zaâma puis Jalb) [à noter comme remar­quable de je ne sais pas trop quoi l’opposition de deux femmes pour le lea­der­ship de ce mou­ve­ment de « jeunes de ban­lieues », à noter éga­le­ment que l’une se retrou­vera avec Soral et l’autre rapi­de­ment euro­dé­pu­tée vert], en concer­ta­tion avec la Fédé­ra­tion des asso­cia­tions de soli­da­rité avec les tra­vailleurs immi­grés (FASTI), impor­tante struc­ture natio­nale de coor­di­na­tion d’associations de soli­da­rité qui avait joué un grand rôle dans la consti­tu­tion des comi­tés de sou­tien à la Marche, ima­gina une nou­velle Marche, cette fois-ci sans les curés. Avec José Vieira, coor­di­na­teur natio­nal de la Fasti, elle finit par conce­voir une nou­velle tra­ver­sée de la France pour l’égalité qui ne se ferait plus à pied mais en Moby­lette. La nou­velle marche s’est appuyée pour se construire sur les mêmes réseaux de soli­da­rité que la Marche de 1983, « mais à la dif­fé­rence de ce qui s’était passé un an plus tôt, les rela­tions vont s’avérer sou­vent ten­dues entre ceux qui rou­laient et ceux qui les accueillaient, … les pre­miers vont de plus en plus repro­cher aux seconds leur pater­na­lisme. (…) Le divorce se pro­dui­sit à Paris, en pré­sence de qua­rante mille per­sonnes. A l’arrivée des cinq cor­tèges, en effet, le 1er décembre 1984, Farida Bel­ghoul fit un dis­cours où elle déve­lop­pait fina­le­ment cette idée : “Cathos, gau­chos, fachos, vous êtes tous les mêmes et vous nous empê­chez d’exister !”. La Fasti qui avait œuvré depuis les années de la guerre d’Algérie pour l’accueil et la pro­mo­tion des migrants et de leurs familles ne sur­vé­cut pas à cette conclu­sion. Ses mili­tants, presque du jour au len­de­main, déser­tèrent, son­nés par une telle charge ; Les res­pon­sables de la coor­di­na­tion de Conver­gence se fâchèrent entre eux. » (Delorme, pp.187 – 188). Nous revien­drons plus loin sur la signi­fi­ca­tion de ce cli­vage à l’intérieur de Conver­gences 84.

De l’association Guten­berg de Nan­terre (oppo­sée à la Marche) naî­tra en asso­cia­tion avec d’autres « Résis­tance des ban­lieues », le MIB (Mou­ve­ment de l’immigration et des ban­lieues et enfin le FSQP (Forum Social des Quar­tiers Popu­laires). (Voir Salika Amara, p.65)

SOS Racisme

« La place s’est sou­dain trou­vée libre pour que sur­gisse un nou­veau mou­ve­ment dans la société fran­çaise. Ce sera SOS Racisme. SOS Racisme est apparu pour la pre­mière fis dans l’espace public le 1er décembre 1984 à Paris, à l’arrivée de Conver­gence 84. Ses mili­tants dis­tri­buèrent à cette occa­sion, pour la pre­mière fois, le badge devenu célèbre de la “petite main” sur laquelle il était écrit : “Touche pas à mon pote !” » (189)

Récit de Delorme : « J’avais fait connais­sance, quelques mois plus tôt, avec quelques-uns des pro­mo­teurs de cette ini­tia­tive, parmi les­quels Har­lem Désir. Ils étaient venus nous voir à Lyon, Toumi Djaidja et moi, pour nous pré­sen­ter leur pro­jet. Selon leurs dires, un de leurs copains, Diego, s’était fait agres­ser dans le métro pari­sien en rai­son de la cou­leur noire de sa peau, et cela avait généré chez eux une pro­fonde révolte et une volonté d’agir. Contrai­re­ment à une Farida Bel­ghoul qui connais­sait bien la plu­part de ces jeunes gens, les ayant fré­quen­tés dans les milieux mili­tants d’extrême gauche des uni­ver­si­tés pari­siennes, j’ignorais tout de leur par­cours. Je les ai trou­vés émi­nem­ment sym­pa­thiques, et il m’a sem­blé que leur volonté de créer un grand mou­ve­ment de jeunes refu­sant les dérives racistes de la société fran­çaise était une excel­lente chose. Je vais adhé­rer sans réserve à leur pro­jet, et il en ira de même de toute la Cimade et de beau­coup d’autres per­sonnes et orga­ni­sa­tions. Plus tard, nous décou­vri­rons que, en fait, la créa­tion de SOS Racisme avait été lon­gue­ment réflé­chie dans les bureaux mêmes du palais de l’Elysée. Devant le suc­cès rem­porté par la Marche pour l’égalité, l’idée était née au sein du parti socia­liste (essen­tiel­le­ment chez d’anciens trots­kistes pas­sés au parti socia­liste) de sus­ci­ter un grand mou­ve­ment de jeunes contre le racisme, qui pour­rait consti­tuer une appré­ciable force d’appoint pour la gauche. » (189−190)

Le mou­ve­ment a eu pour effet pro­fon­dé­ment néga­tif de « mar­gi­na­li­ser le mou­ve­ment asso­cia­tif “beur” qui avait com­mencé à se faire entendre dans les ban­lieues de France » (192)

Du « beur » au « musulman »

« Avec les années 1990, un grand nombre de jeunes issus des immi­gra­tions néo­co­lo­niales vont com­men­cer à regar­der vers les asso­cia­tions se récla­mant de la foi musul­mane qui vont sur­gir et se déve­lop­per dans les ban­lieues de France. Celles-ci vont faire entendre un nou­veau dis­cours sur l’intégration, qui passe par l’organisation de l’islam en France comme che­min d’affirmation de soi et comme lieu de conquête du res­pect de sa dignité. » (192)

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