Com­mu­ni­sa­tion, com­mu­nisme, valeur, etc…

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« Un jour, quelqu’un lui demanda qui cire­rait les bottes dans l’Etat de l’avenir. Marx, agacé, lui répon­dit « Ce sera vous ! » Le ques­tion­neur sans gêne se tut, décon­certé. Ce fut sans doute la seule fois où Marx per­dit patience… »

(Sou­ve­nirs de Fran­zisca Kugel­mann, in Marx, Lettres à Kugel­mann, Ed. Anthro­pos)

1) Chan­ger de problématique

Le com­mu­nisme n’est pas le meilleur sys­tème social à ima­gi­ner et à appli­quer, et encore moins une orga­ni­sa­tion idéale de la production.

On peut ima­gi­ner cette orga­ni­sa­tion idéale sous l’égide de la valeur demeu­rant le mode de régu­la­tion de la pro­duc­tion sans l’échange, le tra­vail abs­trait deve­nant unité de mesure a priori. On peut objec­ter à cela, avec rai­son, que l’on ne peut dis­so­cier la sub­stance et la forme de la valeur, le tra­vail abs­trait et l’échange. Mais Marx lui-même, en de nom­breux pas­sages, ne se prive pas de le faire pour par­ler de la « pro­duc­tion sociale com­mu­nau­taire » après la dis­pa­ri­tion du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. On peut mon­trer toutes les apo­ries, les incon­grui­tés, aux­quelles abou­tissent les ten­ta­tives de réduc­tion de la diver­sité des tra­vaux, de leur inten­sité, de leur pro­duc­ti­vité, en une unité com­mune abs­traite, sans l’échange et l’autonomisation de la valeur d’échange comme mon­naie. Et Marx ne se prive pas éga­le­ment de le faire dans sa cri­tique récur­rente de la théo­rie des bons de tra­vail et de l’unité de mesure idéale[1].

Dans une société où la connexion des pro­duc­teurs est leur indé­pen­dance les uns vis-à-vis des autres, cette connexion est celle de leurs pro­duits. Le tra­vail abs­trait est un rap­port néces­saire du tra­vail à lui-même ins­crit dans chaque acti­vité, l’échange et ses formes sont sa forme de mani­fes­ta­tion néces­saire. Autant les formes de l’échange n’induisent pas leur sub­stance sous la forme du tra­vail abs­trait, autant il ne peut exis­ter d’autres formes de mani­fes­ta­tion du tra­vail abs­trait, à moins de vou­loir un tra­vail abs­trait sans tra­vail concret, c’est-à-dire d’évacuer la dua­lité forme rela­tive et forme équi­valent ins­crite dans le même tra­vail qui, dans une société de pro­duc­teurs indé­pen­dants, se rap­porte dou­ble­ment à lui-même.

S’il y a tra­vail abs­trait, il y a double nature du tra­vail qui ne peut exis­ter que dans la sépa­ra­tion du par­ti­cu­lier et du social et la réduc­tion abs­traite du pre­mier au second. Ou alors ce n’est pas de tra­vail abs­trait dont on parle. « La mar­chan­dise n’est valeur que dans la mesure où elle s’exprime dans une autre », bref où elle est un rap­port. Si une telle réduc­tion est effec­tuée au tra­vers de la pla­ni­fi­ca­tion, non seule­ment c’est cela que l’on fait – on n’a pas sup­primé la forme mar­chan­dise et l’échange en tant que tel, on les a seule­ment pré­sup­po­sés dans le plan – mais encore le pro­ces­sus constant d’ajustement se ven­gera tou­jours contre le car­can du plan contraire à sa nature jusqu’à prendre corps dans des forces sociales et des classes qui sau­ront faire valoir les droits de cette ven­geance[2].

Même dans l’hypothèse où l’on consi­dère la pro­duc­tion totale comme une seule mar­chan­dise et une seule masse de tra­vail abs­trait, on n’a pas sup­primé l’échange, on a opéré idéa­le­ment toutes ces opé­ra­tions d’échanges et l’on peut s’attendre à ce qu’elles sub­ver­tissent cette opé­ra­tion idéale en créant tous les organes qui leur sont néces­saires : classes et Etat.

Tout par­tage / dis­tri­bu­tion de l’activité n’est pas en soi valeur, pour cela il faut pre­miè­re­ment construire a priori toutes les acti­vi­tés comme une seule poten­tielle acti­vité sociale et deuxiè­me­ment les réduire à une qua­lité com­mune. La pla­ni­fi­ca­tion est un par­tage quan­ti­ta­tif qui sup­pose la réduc­tion à une qua­lité com­mune, elle sup­pose éga­le­ment de faire idéa­le­ment du moment de la déci­sion un moment par­ti­cu­lier anté­rieur à l’effectuation des acti­vi­tés. Comme struc­ture de l’enchaînement social, la valeur inclut les classes et l’Etat car sa réduc­tion à une qua­lité com­mune de toutes les acti­vi­tés est une abs­trac­tion face aux acti­vi­tés indi­vi­duelles par­ti­cu­lières, elle ne peut se confondre avec elles (dans ce cas ce serait avouer qu’elle n’est pas néces­saire). Cette abs­trac­tion face aux acti­vi­tés par­ti­cu­lières est une auto­no­mi­sa­tion de leur qua­lité com­mune. La fonc­tion crée ses organes. Qui cen­tra­lise la répar­ti­tion sur la base de cette abs­trac­tion ? L’ensemble des pro­duc­teurs ? Cet ensemble aura vite fait, dans l’instant même de son appa­ri­tion, de se dis­tin­guer de ce dont il est l’ensemble.

Limi­tées à elles-mêmes, de telles cri­tiques, mal­gré leur per­ti­nence, ne font que répondre à la même fausse ques­tion. Fausse ques­tion qui consiste à faire de la « société future » un but, c’est-à-dire une forme idéale. Forme idéale car nous l’aurions alors sépa­rée du mou­ve­ment de sa pro­duc­tion.

Il est éga­le­ment pos­sible de dire que le com­mu­nisme étant « l’immédiateté sociale de l’individu », il est, par défi­ni­tion, incom­pa­tible avec la valeur, avec la réduc­tion de la diver­sité des acti­vi­tés à une qua­lité com­mune abs­traite ser­vant de média­tion entre elles. Cette cri­tique est juste mais, énoncé ainsi, c’est juste comme n’importe quelle tau­to­lo­gie. Comme pré­cé­dem­ment, quel que soit l’intérêt de ce que l’on dit, en se conten­tant de réfu­ter ainsi la thèse de la valeur comme orga­ni­sa­tion de la pro­duc­tion com­mu­niste, on ne sort pas de l’idéologie du but à atteindre et d’une posi­tion normative.

On peut éga­le­ment condam­ner cette vision de l’organisation com­mu­niste de la pro­duc­tion sur la base de la valeur au nom du pro­gram­ma­tisme qu’elle paraît res­sus­ci­ter. Il est vrai que, dans la pra­tique et la pers­pec­tive pro­gram­ma­tiques de la révo­lu­tion, le com­mu­nisme n’était autre que la valeur deve­nue mode de pro­duc­tion. Mais ici, comme lorsqu’il s’agissait de la défi­ni­tion du com­mu­nisme, l’utilisation cri­tique du concept de pro­gram­ma­tisme fonc­tionne d’une façon nor­ma­tive, comme ins­tru­ment de clas­se­ment de théo­ries et de pra­tiques. Une uti­li­sa­tion non nor­ma­tive consiste à fon­der la cri­tique de cette vision comme pro­gram­ma­tique sur le fait que la révo­lu­tion ne peut plus l’être. Il est évident que cela est sous-entendu dans la carac­té­ri­sa­tion comme pro­gram­ma­tique de la thèse cri­ti­quée, mais dépas­ser le sous-entendu, c’est dépas­ser ce normativisme.

Le pro­blème récur­rent de toute des­crip­tion du com­mu­nisme n’est pas le contenu de la vision, mais d’être une vision, une construc­tion, un but, qui se place d’emblée au-delà de la révo­lu­tion, au-delà de la com­mu­ni­sa­tion, sans jamais consi­dé­rer, c’est ce qu’elle a en propre comme vision, qu’elle en est le pro­duit. Il faut chan­ger de pro­blé­ma­tique. En tant que pris spé­ci­fi­que­ment comme objet dans la réflexion sur son fonc­tion­ne­ment, le com­mu­nisme devient un choix de société, il arrive au terme d’une lutte de classe et d’une révo­lu­tion qui en tant que telles sont effa­cées comme l’acte de sa pro­duc­tion. La révo­lu­tion comme com­mu­ni­sa­tion n’est pas le com­mu­nisme, mais la pro­duc­tion com­mu­niste du com­mu­nisme, l’activité révo­lu­tion­naire a tou­jours pour contenu de médier l’abolition du capi­tal par son rap­port au capi­tal. Le com­mu­nisme est ce qui sort de la com­mu­ni­sa­tion, il est for­maté par elle. Cela en est notre seule appré­hen­sion. La com­mu­ni­sa­tion doit être l’élément cen­tral, struc­tu­rant toutes les ques­tions en jeu dans le débat apparu sur la liste Sic : la per­sis­tance de la sub­stance de la valeur – le tra­vail abs­trait - dans le com­mu­nisme et plus géné­ra­le­ment le « fonc­tion­ne­ment » d’une « société communiste ».

Du com­mu­nisme, nous ne pou­vons en dire que peu de choses, si ce n’est rien, et c’est tant mieux. Notre hori­zon théo­rique s’arrête au cycle de luttes actuel et à ce qu’il porte comme révo­lu­tion : la com­mu­ni­sa­tion. Pour cette der­nière, c’est à par­tir des luttes actuelles où le capi­tal comme contra­dic­tion en pro­cès est construit comme l’action en tant que classe du pro­lé­ta­riat deve­nant une limite pour elle-même et le fait d’être femme, l’objet même de la distinction-contradiction de genres, que nous en par­lons. La révo­lu­tion comme com­mu­ni­sa­tion n’est pas une norme que l’on se pro­pose, une défi­ni­tion de la révo­lu­tion comme un but à atteindre, mais un contenu actuel dans ce qu’est la lutte des classes. Nous devons mon­trer que c’est l’action révo­lu­tion­naire comme mesures com­mu­nistes (abo­li­tion de la pro­priété, de la divi­sion du tra­vail, de l’échange, de la valeur, de la dis­tinc­tion de genres) qui est la des­truc­tion de la valeur. Nous pré­fé­rons le terme de des­truc­tion à celui d’abolition pour sou­li­gner le carac­tère mul­tiple des attaques et des luttes qui pro­duisent cette « dis­pa­ri­tion » qui n’est pas en soi un pro­jet. Cette des­truc­tion a beau être néces­saire dans le cours de la révo­lu­tion, elle n’en demeure pas moins « bri­co­lée » au fil de l’eau des luttes.

La com­mu­ni­sa­tion ce n’est rien d’autre que les mesures com­mu­nistes pra­ti­quées comme simples mesures de luttes contre le capi­tal et la dis­tinc­tion de genres tou­jours repro­duite en lui et néces­saire. Ces mesures sont la réa­lité même de la pro­duc­tion du com­mu­nisme : sa pro­duc­tion. L’expression « mesures com­mu­nistes » peut paraître ambigüe et tom­ber sous la cri­tique géné­rale que nous fai­sons ici du com­mu­nisme comme pro­jet à accom­plir. En effet, cette expres­sion pré­sup­pose de savoir ce qu’est le com­mu­nisme alors que seules ces pra­tiques, dans leurs déter­mi­na­tions, le défi­nissent Ces pra­tiques, en revanche peuvent être défi­nies. Nous appe­lons « mesures com­mu­nistes » le cours de la lutte de classe quand, à par­tir du cycle de luttes actuel, cette lutte fran­chit le pas consis­tant à prendre pour objet le fait même pour le pro­lé­ta­riat d’être une classe. Dans leur diver­sité, les pra­tiques qui construisent l’abolition de l’exploitation, du rap­port qu’est le capi­tal, peuvent être qua­li­fiées de « mesures com­mu­nistes » dans la mesure seule­ment où nous appe­lons com­mu­nisme ce qu’elles pro­duisent. Ce n’est pas là pur rela­ti­visme et absence de cri­tère, notre cri­tère ce sont les acti­vi­tés d’écart dans le cours actuel de la lutte de classe et la pro­duc­tion de l’appartenance de classe comme contrainte exté­rieure dans le cours de la lutte de classe dont les mesures com­mu­nistes sont le dépas­se­ment produit.

Parce qu’elles sont des actes de la lutte de classe, toutes les mesures de com­mu­ni­sa­tion doivent être une action éner­gique pour le déman­tè­le­ment des liens qui unissent nos enne­mis et leurs sup­ports maté­riels, des­truc­tion rapide, sans pos­si­bi­lité de retour. L’unité de la classe capi­ta­liste repose sur l’imposition par la concur­rence à cha­cun de ses membres de la loi de la valeur, de la répar­ti­tion du tra­vail selon cette loi comme tra­vail abs­trait. La com­mu­ni­sa­tion n’est pas la pai­sible orga­ni­sa­tion de la gra­tuité et d’un mode de vie agréable entre pro­lé­taires. La des­truc­tion de la valeur c’est la néces­sité de la des­truc­tion de l’ennemi. Le mou­ve­ment social de com­mu­ni­sa­tion se construit au tra­vers de ses propres contra­dic­tions (entre les hommes et les femmes, sur la divi­sion du tra­vail, entre com­mu­ni­sa­tion et socia­li­sa­tion), dans les luttes internes à la classe révo­lu­tion­naire et entre celle-ci et tous les rap­ports sociaux du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Etendre le com­mu­nisme, avant qu’il soit étouffé dans les tenailles de la mar­chan­dise ; inté­grer l’agriculture pour ne pas avoir à échan­ger avec les pay­sans ; défaire les liens échan­gistes de l’adversaire pour lui impo­ser la logique de la com­mu­ni­sa­tion des rap­ports et de l’emparement des biens, défaire les sphères publique et pri­vée, la dis­tinc­tion de genre et toutes les déter­mi­na­tions inhé­rentes à la mar­chan­dise. Ce n’est pas autre­ment que la valeur est détruite, ce n’est pas autre­ment que la ques­tion de sa per­sis­tance comme orga­ni­sa­tion de la pro­duc­tion com­mu­niste est pra­ti­que­ment effa­cée comme ques­tion avant même d’être posée.

La com­mu­ni­sa­tion est une conjonc­ture. La contra­dic­tion entre les hommes et les femmes, entre le pro­lé­ta­riat et le capi­tal sont sur la table au tra­vers de toutes les déter­mi­na­tions sociales qui les consti­tuent comme contra­dic­tions. Toutes les contra­dic­tions, toutes les ins­tances du mode de pro­duc­tion deviennent, dans les termes mêmes où elles existent, des lieux d’affrontements, de luttes. Sur­tout, une conjonc­ture révo­lu­tion­naire c’est le bou­le­ver­se­ment de la hié­rar­chie des ins­tances du mode de pro­duc­tion par laquelle s’impose son auto­pré­sup­po­si­tion dans laquelle la loi de la valeur existe comme un des­tin. La crise de l’autoprésupposition du capi­tal est une crise de ce des­tin. Dans cette crise, dans ce bou­le­ver­se­ment de la hié­rar­chie des ins­tances qui la défi­nit, ni l’Etat, ni la pro­priété, ni la divi­sion du tra­vail, ni l’échange, ni les hommes et les femmes, rien n’est aboli par voie de consé­quence. La mul­ti­pli­cité des fronts de luttes, la varia­tion des déter­mi­na­tions du mode de pro­duc­tion sus­cep­tible à un moment donné de concen­trer l’ensemble des contra­dic­tions épuisent, chaque fois spé­ci­fi­que­ment, la pré­gnance de loi de la valeur comme âme de cette struc­ture hiérarchisée.

C’est l’insuffisance de la plus-value par rap­port au capi­tal accu­mulé qui est au cœur de la crise de l’exploitation. Au cœur de la contra­dic­tion entre le pro­lé­ta­riat et le capi­tal, il y a la ques­tion du tra­vail pro­duc­tif de valeur comme pro­duc­tif de plus-value, par là la contra­dic­tion entre le pro­lé­ta­riat et le capi­tal est une contra­dic­tion pour cela même, le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, dont elle est la dyna­mique. Au cœur de la dis­tinc­tion de genres, il y a le tra­vail et la popu­la­tion comme prin­ci­pale force pro­duc­tive, par là le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste est un jeu qui pro­duit l’abolition de sa règle. Com­ment par­ler de la valeur et de son abo­li­tion, sans par­ler du tra­vail, de la popu­la­tion, des femmes ? Si, en résumé, la valeur, bien que jamais enjeu de luttes en tant que telle, n’était pas au cœur des contra­dic­tions diverses de cette conjonc­ture, il n’existerait qu’un pro­blème de dis­tri­bu­tion entre les classes sociales et d’égalité à conqué­rir entre les hommes et les femmes.

Dans la crise de la repro­duc­tion de l’exploitation, le dépas­se­ment de la lutte reven­di­ca­tive est une attaque du côté des moyens de pro­duc­tion. C’est leur abo­li­tion comme valeur absor­bant le tra­vail pour se valo­ri­ser. Cette abo­li­tion n’est pas une abs­trac­tion, c’est la des­truc­tion (qui peut être phy­sique) de cer­tains moyens de pro­duc­tion, leur abo­li­tion en tant que lieux de la pro­duc­tion dans laquelle se défi­nit ce qu’est un pro­duit, c’est-à-dire les cadres de l’échange et du com­merce, c’est leur défi­ni­tion, leur absorp­tion dans les rap­ports qui deviennent des rap­ports indi­vi­duels dans l’autotransformation des pro­lé­taires. L’attaque contre la nature de capi­tal des moyens de pro­duc­tion, c’est leur empa­re­ment qui, ne se limi­tant pas au strict moyens de pro­duc­tion, réduit ces der­niers au rang de simples ins­tru­ments devant satis­faire des besoins dans la lutte. Tout ce dont on s’empare est une exten­sion de la gra­tuité. La des­truc­tion de la valeur n’est pas un but en soi et en tant que telle une cible des luttes, c’est l’abolition du public et du privé dont elle pré­sup­pose la consti­tu­tion et la dis­tinc­tion, de la pro­duc­tion et de la repro­duc­tion, c’est la lutte des femmes qui auront aussi de mau­vais sou­ve­nirs à régler, c’est aussi l’abolition de la divi­sion du tra­vail telle qu’elle est ins­crite dans le zonage urbain, dans la confi­gu­ra­tion maté­rielle des bâti­ments, dans la sépa­ra­tion entre la ville et la cam­pagne, dans l’existence même de quelque chose que l’on appelle un lieu de pro­duc­tion, dans l’autonomie et la per­son­ni­fi­ca­tion des fonc­tions intel­lec­tuelles et de déci­sion. Abo­lir des rap­ports sociaux est une affaire très matérielle.

Dans le cours de la lutte révo­lu­tion­naire, l’abolition de la valeur (sub­stance et forme) c’est aussi le conflit néces­saire, interne à cette lutte, entre com­mu­ni­sa­tion et socia­li­sa­tion, l’apparition inévi­table de formes d’autogestion qui deviennent des obs­tacles à la pour­suite du mou­ve­ment même qui les a fait naître. Dans ce mael­ström de luttes contre les forces de la classe capi­ta­liste et ses rap­ports de pro­duc­tion tou­jours pré­sents de façon pro­téi­forme à l’intérieur même de l’action révo­lu­tion­naire qui ne se pro­duit comme telle que dans ces conflits, dans toutes ces tâches à accom­plir qui se décident et s’imposent, toutes les acti­vi­tés sont spé­ci­fiques, par­ti­cu­lières. Elles ne se relient entre elles que par leur carac­tère concret et leur fina­lité propre. Pro­duire ceci ou cela, faire cir­cu­ler tel bien à l’autre bout du monde pour que l’insurrection ne soit pas écra­ser pour cause de famine ou toute autre rai­son, la néces­sité de se dépla­cer en masse sur telle zone de la lutte, tout cela relève de déci­sions, mais d’aucun cal­cul qui rédui­rait les acti­vi­tés et les per­sonnes qui les accom­plissent à une qua­lité com­mune.

Que pour la classe des tra­vailleurs, leur appar­te­nance de classe soit actuel­le­ment une contrainte exté­rieure, que leur unité n’existe qu’objectivée dans le capi­tal et que celle-ci ne soit pour eux que divi­sions, que leur seule unité soit celle de leur abo­li­tion ne sont pas des choses vaines quant à la société qui est alors pro­duite dans les luttes de la com­mu­ni­sa­tion. Il n’en sor­tira pas une unité abs­traite du tra­vail social. Dans le cours de la com­mu­ni­sa­tion, ce n’est pas seule­ment comme forme (échange) que la valeur est détruite mais comme sub­stance (tra­vail abstrait).

Non seule­ment les échanges sont abo­lis comme dérou­le­ment et arme de la révo­lu­tion, mais encore la sub­stance même de ces échanges : une qua­lité com­mune de toutes ces acti­vi­tés. La pro­priété et la divi­sion manu­fac­tu­rière et sociale du tra­vail sans les­quelles il n’y a ni valeur, ni échange sont non seule­ment atta­quées comme des carac­tères du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, mais aussi, simul­ta­né­ment, à l’intérieur même du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire. Celui-ci se consti­tue dans le mou­ve­ment unique de la coïn­ci­dence du chan­ge­ment des cir­cons­tances et de l’activité humaine ou auto­chan­ge­ment, c’est-à-dire comme pra­tique révo­lu­tion­naire. A l’intérieur de la pra­tique révo­lu­tion­naire, le risque et le conflit sur la pro­priété c’est la socia­li­sa­tion ; la divi­sion du tra­vail est éga­le­ment un enjeu pra­tique : le risque interne de la divi­sion du tra­vail selon des capa­ci­tés pro­fes­sion­nelles acquises existe, à l’intérieur du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, sous la forme de l’injonction d’un com­bat à mener avec « effi­ca­cité ». Les savoir faire se trans­mettent, cir­culent et s’acquièrent très rapi­de­ment dans cer­taines cir­cons­tances, de très nom­breuses per­sonnes les pos­sèdent sans en être des « pro­fes­sion­nels ». C’est dans l’autotransformation des indi­vi­dus que réside l’efficacité de la lutte contre tous les rap­ports de pro­duc­tion capi­ta­liste, et non la lutte « effi­cace » qui auto­ri­se­rait ensuite cette autotransformation.

Consi­dé­rer la révo­lu­tion comme conjonc­ture, c’est en pre­mier lieu la consi­dé­rer comme le pro­cès de dépas­se­ment de deux contra­dic­tions dis­tinctes mais tou­jours déjà jointes et se consti­tuant comme contra­dic­tions l’une par l’autre : la contra­dic­tion entre le pro­lé­ta­riat et le capi­tal, la contra­dic­tion entre les femmes et les hommes (cf. « Tel Quel » in TC 24 et « Conjonc­ture » in Sic 2)[3]. Si les femmes ne veulent pas res­ter ce qu’elles sont c’est que leur propre situa­tion est une contra­dic­tion dans et pour le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste lui-même : le tra­vail comme pro­blème ; la popu­la­tion comme prin­ci­pale force pro­duc­tive dans le capi­ta­lisme ne va pas de soi[4]. Mais le tra­vail comme pro­blème ne prend pas la forme de la lutte des femmes, il est, dans la révo­lu­tion, la lutte des femmes contre leur propre défi­ni­tion et assi­gna­tion en tant que telles. Cette lutte est une déter­mi­na­tion essen­tielle consti­tuant la com­mu­ni­sa­tion. Tout cela exis­tera, contre les hommes, sur une mul­ti­pli­cité de front de lutte à l’intérieur du pro­ces­sus révo­lu­tion­naire. C’est dans son carac­tère concret, immé­diat, que cette contra­dic­tion entre hommes et femmes s’impose dans la réus­site de la com­mu­ni­sa­tion contre ce que ce rap­port implique de vio­lence, d’invisibilisation, d’assignation à une place de subor­di­na­tion natu­relle rele­vant de l’ « être » même des « per­sonnes » : la fameuse « divi­sion natu­relle du tra­vail ». Dans un mode de pro­duc­tion qui sépare la pro­duc­tion de la repro­duc­tion, dans lequel toute la pro­duc­tion est des­ti­née à la vente, la pro­duc­tion et le mar­ché défi­nissent le carac­tère social de cette pro­duc­tion comme publique Il s’ensuit que, dans la mar­chan­dise, si la dis­tinc­tion de genres peut être pro­cla­mée comme non per­ti­nente inté­rieu­re­ment à la chose, c’est que l’existence même de la mar­chan­dise la pré­sup­pose. Dans la contra­dic­tion entre les hommes et les femmes, la lutte non seule­ment contre la dis­tinc­tion du public et du privé mais contre leur exis­tence même est, en tant que telle, une attaque pra­tique de la mar­chan­dise et de la valeur qui est détruite par tous ses bouts.

Dans la com­mu­ni­sa­tion, toutes les contra­dic­tions s’entremêlent dans les néces­si­tés de la lutte, le com­mu­nisme s’y pro­duit contre le capi­tal dans les termes même des contra­dic­tions de toutes ses ins­tances et non comme sys­tème. Dans ce cours, chaque acti­vité est par­ti­cu­lière mais aucune n’existe comme défi­nie en elle-même à côté d’autres acti­vi­tés pareille­ment exis­tantes. Dans le cours de la lutte qui est son unité se crée une acti­vité humaine infi­nie et sécable en uni­tés dis­tinctes. Tout n’est pas dans tout, mais la tota­lité n’acquiert aucune exis­tence indé­pen­dante de ce qui la consti­tue. Dans ce cours, chaque acti­vité a des résul­tats concrets ou abs­traits, mais ces résul­tats ne sont jamais des « pro­duits » pour les­quels se pose­rait la ques­tion de leur appro­pria­tion ou de leur ces­sion sous quelque moda­lité que cela soit. C’est ainsi, direc­te­ment comme mesures com­mu­nistes, que l’on entre en contra­dic­tion avec la valeur comme forme et comme sub­stance. C’est-à-dire contre la forme sociale du pro­duit du tra­vail comme mar­chan­dise qui est valeur d’usage et valeur. Dans le cours même de la révo­lu­tion toute acti­vité est déter­mi­née et déter­mi­nante dans le flux continu de la pra­tique révolutionnaire.

Dans le com­mu­nisme, tel qu’il se construit dans la com­mu­ni­sa­tion et en sort, les acti­vi­tés ne dif­fé­rent pas en quan­tité, mais en qua­lité. Le com­mu­nisme peut être une « éco­no­mie de temps » et une dis­tri­bu­tion de ce temps. Mais le temps ne mesure aucune rela­tion entre les acti­vi­tés et / ou leurs « pro­duits ». C’est la qua­lité, c’est-à-dire le but spé­ci­fique de telle ou telle acti­vité qui est déter­mi­nant et le carac­tère social de celle-ci n’a pas à être prouvé : son effec­tua­tion contient son rap­port aux autres acti­vi­tés, elle est sa propre média­tion. Si l’on sup­prime l’échange et que l’on qua­li­fie de tra­vail abs­trait la sub­stance de cette acti­vité glo­bale de la société qui est répar­tie, l’erreur consiste à iden­ti­fier pour tou­jours répar­ti­tion des acti­vi­tés et sub­stance com­mune de ces acti­vi­tés. Pro­duc­tion sociale et valeur ne sont pas syno­nymes, le com­mu­nisme ne serait pas la pre­mière forme his­to­rique, où, comme écrit Marx à pro­pos du féo­da­lisme : « La forme natu­relle du tra­vail, sa par­ti­cu­la­rité – et non sa géné­ra­lité, son carac­tère abs­trait, comme dans la pro­duc­tion mar­chande – en est aussi la forme sociale. La cor­vée est tout aussi bien mesu­rée par le temps de tra­vail qui pro­duit des mar­chan­dises ; mais chaque cor­véable sait fort bien, sans recou­rir à Adam Smith, que c’est une quan­tité déter­mi­née de sa force de tra­vail per­son­nelle qu’il dépense au ser­vice de son maître » (Marx, Le Capi­tal, t.1, p.89).

On ne répar­tit plus le temps de tra­vail social dis­po­nible (ce qui par là même est la dis­pa­ri­tion de ces notions) entre des acti­vi­tés exis­tant comme mesu­rables selon une norme com­mune, c’est l’effectuation même des acti­vi­tés, chaque acti­vité pro­duc­tive dans son pro­cès qui est répar­ti­tion du temps. Chaque acti­vité contient et rend effec­tives et néces­saires ses déter­mi­na­tions, c’est-à-dire l’existence de toutes les autres acti­vi­tés. Sa forme natu­relle est sa forme sociale, chaque indi­vidu n’a pas besoin d’Adam Smith pour savoir que dans ce temps c’est de son acti­vité dont il s’agit.

On peut déduire du cours de la com­mu­ni­sa­tion que dans le com­mu­nisme ce n’est plus l’économie, et donc la pro­duc­tion comme acti­vité sépa­rée qui déter­mine des rap­ports qui deviennent immé­dia­te­ment sociaux, il n’en reste pas moins que la ritour­nelle du « il fau­dra bien pro­duire » revient de façon lan­ci­nante, et avec elle la ritour­nelle du « il fau­dra bien que les femmes fassent des enfants », et donc la ques­tion de l’abolition de la valeur, des genres et des classes, et au bout du compte cette chose inima­gi­nable que sont les « indi­vi­dus immé­dia­te­ment sociaux ». Ce bon sens plein de réa­lisme et de pieds sur terre n’est que le résul­tat idéo­lo­gique des rap­ports sociaux exis­tants : naturalisation-objectivation.

La com­mu­ni­sa­tion comme conjonc­ture révo­lu­tion­naire, à sup­po­ser qu’elle par­vienne à exis­ter, c’est une lutte révo­lu­tion­naire qui détruit les rap­ports sociaux exis­tants, et s’exerce dans une mul­ti­pli­cité de conflits. Si, à par­tir du cycle de luttes actuel, nous pou­vons par­ler de com­mu­ni­sa­tion, c’est aussi parce qu’il n’y a plus aucun pré­sup­posé com­mu­nau­taire qui serait une unité de la classe hors de cette lutte et qui don­ne­rait d’emblée son carac­tère col­lec­tif à une pro­duc­tion sup­po­sée « com­mu­niste ». Lorsque nous disons « le com­mu­nisme n’est pas un mode de pro­duc­tion », ce que nous disons, c’est que la com­mu­ni­sa­tion comme lutte révo­lu­tion­naire détruit le rôle défi­ni­toire de la pro­duc­tion. Si on pra­tique la gra­tuité et le don sans retour entre révo­lu­tion­naires, c’est à la fois pour court-circuiter l’échange capi­ta­liste et pour conti­nuer à « pro­duire », c’est-à-dire concrè­te­ment s’approvisionner, avoir des matières pre­mières, des armes, de la nour­ri­ture, etc., c’est-à-dire à assu­rer la sur­vie des révo­lu­tion­naires et celle de la lutte. A mesure qu’on défi­nit des objec­tifs, des enne­mis à abattre, des manières de faire, on défi­nit de nou­velles néces­si­tés. Les enjeux qui sont posés sont des enjeux vitaux, des ques­tions de vie ou de mort. Dès lors ce sont tous les rap­ports sociaux, leur hié­rar­chie et la dis­tinc­tion des sphères publiques et pri­vées qui sont atta­qués. Dans le même temps, ce sont les néces­si­tés de la lutte qui struc­turent les acti­vi­tés entre elles. La com­mu­ni­sa­tion n’a pas pour objet immé­diat de construire une « société com­mu­niste », mais elle crée comme outil de lutte des rap­ports com­mu­nistes entre les indi­vi­dus.

Avec l’abolition de l’échange et de la valeur, c’est aussi la dif­fé­rence entre tra­vail pro­duc­tif et non-productif qui dis­pa­raît et par la lutte des femmes l’abolition des sphères publique et pri­vée, l’abolition des genres[5]. La lutte des femmes est acti­vité révo­lu­tion­naire, elle se fait aussi bien en impo­sant d’autres manières de pro­duire (la forme même du tra­vail mas­cu­lin — ou fémi­nin) qu’en niant la dis­tinc­tion consti­tu­tive pro­duc­tion / repro­duc­tion et leur assi­gna­tion sociale. Le cours même de la com­mu­ni­sa­tion avec ses contra­dic­tions signi­fie d’une part que l’on n’a plus une com­mu­nauté pré­sup­po­sée s’emparant de moyens de pro­duc­tion et lut­tant pour sa libé­ra­tion à par­tir de sa propre pré­sup­po­si­tion, mais aussi, d’autre part, que la « com­mu­nauté » (l’être ensemble) qui se consti­tue dans l’activité révo­lu­tion­naire n’a aucune exis­tence autre que les acti­vi­tés qui la tissent. Elle n’est jamais pré­sup­po­sée, elle n’est jamais une condi­tion de l’effectuation de ces acti­vi­tés, une garan­tie de leur sub­stance commune.

Dès lors qu’il y a empa­re­ment des moyens de pro­duc­tion, ce n’est plus comme forces de tra­vail indi­vi­duelles que les pro­lé­taires entrent dans un lieu de pro­duc­tion, mais comme révo­lu­tion­naires. La néces­sité qui les pousse à s’emparer de ces moyens de pro­duc­tion n’est plus celle de la pro­duc­tion de mar­chan­dises et de valeur avec der­rière elle la repro­duc­tion des rap­ports sociaux, la néces­sité pour eux de vendre leur force de tra­vail, mais la néces­sité de la sur­vie des révo­lu­tion­naires (tra­vailleurs pro­duc­tifs ou non) et de la conser­va­tion et exten­sion de leur lutte. Ce sont les néces­si­tés de la lutte qui défi­nissent ce qui est à pro­duire ou non, la pro­duc­tion devient une acti­vité révo­lu­tion­naire parmi d’autres, c’est l’objet de la lutte révo­lu­tion­naire de la rendre telle. Cela implique la mise en rap­port du lieu de pro­duc­tion avec toutes les autres acti­vi­tés (double néces­sité : faire cir­cu­ler les « pro­duits » et ne pas res­ter isolé sous peine d’écrasement par la répres­sion ou les rap­ports mar­chands), et donc la néga­tion de la pro­duc­tion comme moment séparé de l’activité, néga­tion de la sépa­ra­tion entre tra­vailleurs et non-travailleurs, abo­li­tion de la dis­tinc­tion entre tra­vail pro­duc­tif et non-productif, trans­for­ma­tion des formes gen­rées et hié­rar­chiques de l’organisation du tra­vail, etc. Tout cela n’est rien d’autre que l’établissement de rap­ports com­mu­nistes entre les individus.

Le but spé­ci­fique de toute acti­vité ne peut être atteint que dans et par une autre acti­vité : on tra­vaille tou­jours pour autre chose, et on a tou­jours besoin d’autre chose pour tra­vailler. Ceci n’est pas une média­tion entre les acti­vi­tés, c’est ce qui les carac­té­rise comme acti­vi­tés, c’est leur néces­sité propre qui les fait exis­ter comme telles et qui assure le lien entre elles. D’où il n’y a pas oppo­si­tion entre « pro­duire – faire – pour soi » et « pro­duire – faire – pour les autres », il n’y a que l’articulation des acti­vi­tés. Il faut se débar­ras­ser de l’illusion d’un début, l’illusion du moment-origine de la décision.

Si l’individu et la com­mu­nauté sont pen­sés simul­ta­né­ment, c’est la déter­mi­na­tion de l’individu par son rap­port aux autres qui peut légi­ti­me­ment appa­raître, car le rap­port avec les autres est ma défi­ni­tion. Les autres existent comme néces­sité, pour moi, de ma propre exis­tence, mon acti­vité inclut leur exis­tence et celle-ci est une déter­mi­na­tion néces­saire de la mienne, sa défi­ni­tion. Tel indi­vidu, telle com­mu­nauté, telle déter­mi­na­tion : j’aurai peut-être envie de par­ler du « sens de la vie », mais s’il y a des choses à faire, je les ferai. Tout cela peut cho­quer si on pro­pulse dans le com­mu­nisme le rêve de l’individu actuel. Cepen­dant, la déter­mi­na­tion, pour cha­cun, est là, elle n’est rien d’autre que l’ensemble de ses rap­ports qui le défi­nit en tant qu’individu et c’est dans cet ensemble que l’activité humaine devient infinie.

L’immédiateté sociale de l’individu n’est pas une trans­pa­rence tota­li­taire. La société n’étant plus une abs­trac­tion face à l’individu sa vie indi­vi­duelle dans ce qu’elle peut avoir de plus sin­gu­lier dans son effec­tua­tion est la mani­fes­ta­tion sin­gu­lière, dans sa sin­gu­la­rité même irré­duc­tible, de la vie sociale. Inver­se­ment toutes les acti­vi­tés col­lec­tives ne peuvent plus être dis­tin­guées selon les cri­tères d’un côté de la « contrainte » et de la « dis­ci­pline », de l’autre du « temps libre ». Toutes les « mani­fes­ta­tions de la vie accom­plie avec d’autres et en même temps qu’eux » (Marx, Manus­crits de1844, Ed. Soc., p.89), y com­pris celles que l’on appe­lait « pro­duc­tion » sont redé­fi­nies, décons­truites, recons­truites. L’immédiateté sociale est quelque chose de concret dans cette trans­for­ma­tion des pro­cé­dés et dis­po­si­tifs maté­riels de la vie col­lec­tive. Tout pro­cédé de pro­duc­tion trans­porte avec lui et objec­tive des rap­ports sociaux de classes et genres. La « pro­duc­tion com­mu­niste » est radi­ca­le­ment impen­sable à par­tir des branches pro­duc­tives, sphères sociales et pro­cé­dés tech­niques actuels. Cette des­truc­tion est une arme néces­saire dans la lutte révolutionnaire.

La déter­mi­na­tion dont nous par­lions n’a rien à voir avec les tâches répu­tées « ennuyeuses » qu’il fau­drait mesu­rer et nous répar­tir. Com­ment juger les tâches dans une société com­mu­niste à par­tir de leur maté­ria­lité et de leur mode d’effectuation actuelles ? Comme s’il y avait des tâches exis­tant en soi, telles qu’en elles-mêmes, inva­riantes. Chaque société défi­nit ses tâches ennuyeuses et désa­gréables ou n’en défi­nit pas, en même temps que la maté­ria­lité des opé­ra­tions et le sta­tut social de ceux ou celles qui les effec­tuent. Faire un bar­be­cue pour les copains n’a rien d’ennuyeux, faire les courses et la cui­sine tous les jours, oui. Les taches ennuyeuses actuelles ont une pro­pen­sion cer­taine à être domes­tiques et fémi­nines. L’ennuyeux n’est pas for­cé­ment le répé­ti­tif, mais il est sur­ement lié à la divi­sion du tra­vail et d’autant plus sur­ement quand cette divi­sion s’incarne comme acti­vi­tés natu­relles d’un groupe de per­sonnes, des femmes. La ques­tion n’est pas de répar­tir les tâches ennuyeuses ni même de tra­vailler à leur sup­pres­sion ce qui sup­pose que ces tâches le sont par nature, mais de sup­pri­mer les situa­tions ennuyeuses et nous pou­vons être cer­tain que dans la com­mu­ni­sa­tion cela ne pas­sera pas inaperçu : entre autres dans les comptes à régler entre hommes et femmes. L’activité révo­lu­tion­naire comme coïn­ci­dence du chan­ge­ment des cir­cons­tances et de l’autotransformation ou chan­ge­ment de soi risque de ne pas être irénique.

Mais même cette approche de la des­truc­tion de la valeur à par­tir de la com­mu­ni­sa­tion pour­rait être encore idéale et nor­ma­tive si on ne la fon­dait pas sur les contra­dic­tions de la valeur comme capi­tal et leurs déve­lop­pe­ments actuels. Si le com­mu­nisme est des­truc­tion de la valeur, de par le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire dont il est issu, ce der­nier est lui-même un dépas­se­ment pro­duit.

2) L’exploitation : un pro­cès contra­dic­toire de la valeur

Le pro­lé­taire appa­rait sur le mar­ché comme un échan­giste bien par­ti­cu­lier, por­teur d’une mar­chan­dise bien par­ti­cu­lière : la force de tra­vail. L’ouvrier vend cette mar­chan­dise et le capi­ta­liste l’achète à sa valeur, le coût de sa repro­duc­tion, et l’utilise ensuite comme n’importe quelle mar­chan­dise dont il s’est porté acqué­reur en en consom­mant la valeur d’usage : le tra­vail. « L’échange entre le capi­ta­liste et l’ouvrier cor­res­pond donc tout à fait aux lois de l’échange qui plus est, c’en est l’ultime éla­bo­ra­tion. Tant que la force de tra­vail ne s’échange pas elle même, la pro­duc­tion ne repose pas encore sur l’échange. La valeur d’usage reçue en échange, par le capi­ta­liste, à savoir la force de tra­vail, est l’élément direct de la valo­ri­sa­tion, la mesure de celle ci est le tra­vail vivant et le temps de tra­vail. Mais qui plus est, cette valeur d’usage crée plus de temps de tra­vail qu’il n’en est maté­ria­lisé dans la force de tra­vail. Ainsi donc en échan­geant la force de tra­vail à titre d’équivalent, le capi­tal reçoit en échange sans four­nir d’équivalent le temps de tra­vail qui dépasse celui qui est contenu dans la force de tra­vail. C’est l’appropriation du temps de tra­vail d’autrui sans équi­valent, grâce au sys­tème for­mel de l’échange. L’échange devient pure­ment for­mel et, lors de l’évolution ulté­rieure du capi­tal, on voit dis­pa­raître jusqu’à l’apparence selon laquelle le capi­tal échange autre chose contre la force de tra­vail que le propre tra­vail objec­tivé de celle ci, et, par consé­quent qu’il échange quoi que ce soit. » (Fon­de­ments, t.2, p.189).

Ce n’est pas en tant qu’échangistes que pro­lé­taires et capi­ta­listes se font face mais en tant que pôles d’un rap­port social, en tant que classes.

Ce pre­mier moment de la rela­tion entre le tra­vail et le capi­tal dans lequel le sys­tème de l’échange et de la valeur se contre­dit dans l’existence du pro­lé­taire en condi­tionne un second. Pour com­prendre l’abolition de la valeur dans son propre mou­ve­ment à par­tir d’elle-même et non comme une néces­sité tau­to­lo­gique du com­mu­nisme ou la consé­quence de la meilleure ana­lyse de la valeur, il faut consi­dé­rer le mou­ve­ment d’ensemble qui passe de l’achat-vente de la force de tra­vail à la sub­somp­tion du tra­vail sous le capi­tal (nous ver­rons plus loin ce qu’il se passe dans le troi­sième moment de l’exploitation, celui du renou­vel­le­ment du rap­port). Dans ce deuxième moment, le cœur de la ques­tion se situe dans le fait que l’accumulation du capi­tal se meut dans une contra­dic­tion qui fait que le tra­vail pro­duc­teur de mar­chan­dises devient dans le pro­cès de pro­duc­tion immé­diat, tra­vail social. Si la com­mu­ni­sa­tion est des­truc­tion de la valeur, ce n’est pas parce que le pro­lé­taire ne pro­duit pas de mar­chan­dise pour lui même (pro­prié­taire), mais parce qu’il est engagé dans une contra­dic­tion où le tra­vail, pro­duc­teur de ces mar­chan­dises qui lui échappent, fonc­tionne comme tra­vail social de par son mode même d’exploitation et que ceci est une contra­dic­tion entre des classes posée dès le pre­mier moment de l’échange.

« Dans l’échange direct entre pro­duc­teurs, le tra­vail indi­vi­duel immé­diat se trouve réa­lisé dans un pro­duit par­ti­cu­lier (et non dans une par­tie du pro­duit), et son carac­tère social com­mun — objec­ti­va­tion du tra­vail géné­ral et satis­fac­tion du besoin géné­ral — n’est posé qu’au tra­vers de l’échange. C’est le contraire qui se pro­duit dans le pro­cès de pro­duc­tion de la grande indus­trie (sou­li­gné par nous).» (Fon­de­ments, t. 2, p. 227).

« Cette pro­mo­tion du tra­vail immé­diat au rang de tra­vail social montre que le tra­vail isolé est réduit à l’impuissance vis à vis de ce que le capi­tal repré­sente et concentre de forces col­lec­tives et géné­rales » (Fon­de­ments, t.2 p. 215). L’échelle à laquelle opère néces­sai­re­ment le capi­tal trans­forme qua­li­ta­ti­ve­ment le tra­vail mis en œuvre. « Les lois de la pro­duc­tion de la valeur ne se réa­lisent com­plè­te­ment que pour le capi­ta­liste qui exploite col­lec­ti­ve­ment beau­coup d’ouvriers et met ainsi en mou­ve­ment du tra­vail social moyen (sou­li­gné par nous) » (Le Capi­tal, t.2, p. 17).

Cette pro­mo­tion est bien réelle et effec­tive, mais seule­ment dans la mesure où le tra­vail devient un mode d’existence du capi­tal. D’une part, il est dans la nature de la valeur de se pré­sen­ter comme une exté­rio­rité vis-à-vis de la pro­duc­tion, d’autre part, il est dans la nature du capi­tal d’être un pro­cès de pro­duc­tion met­tant en œuvre un tra­vail social, mais cela uni­que­ment à par­tir du moment où, dans la coopé­ra­tion, le tra­vail est un mode par­ti­cu­lier d’existence du capi­tal. Telle est de façon interne la contra­dic­tion de la chose, selon ses propres déter­mi­na­tions et sa propre effec­ti­vité. Le tra­vail pro­duc­tif existe comme tra­vail social mais seule­ment de façon contra­dic­toire dans la mesure où ce carac­tère social n’existe que dans son objec­ti­va­tion face à lui dans le capi­tal. C’est le rap­port d’exploitation.

Ce n’est pas, en eux-mêmes et pour eux-mêmes, « cha­cun de ses membres pris à part », ni même l’ensemble de la force de tra­vail enga­gée dans le pro­cès de pro­duc­tion, qui devient « tra­vail social », mais c’est le capi­tal à par­tir du moment où il absorbe la valeur d’usage de la force de tra­vail. Les forces sociales du tra­vail n’existent jamais pour les tra­vailleurs eux-mêmes, elles ne sont pas une déter­mi­na­tion des tra­vailleurs, qu’ils soient consi­dé­rés indi­vi­duel­le­ment ou même comme col­lec­ti­vité de tra­vail. Le tra­vailleur social n’existe que comme forme du capi­tal, il n’est pas un carac­té­ris­tique propre du tra­vail face au capi­tal. C’est dans la coopé­ra­tion que s’effectue cette pro­mo­tion, mais là, les tra­vailleurs ont cessé de s’appartenir.

Cepen­dant, le tra­vail pro­duc­tif fait tou­jours face au capi­tal en tant que tra­vail des ouvriers indi­vi­duels, et cela quelles que soient les com­bi­nai­sons sociales dans les­quelles ces ouvriers entrent dans le pro­cès de pro­duc­tion : « Tan­dis que le capi­tal s’oppose comme force sociale du tra­vail, aux ouvriers, le tra­vail pro­duc­tif, lui, se mani­feste tou­jours face au capi­tal comme tra­vail des ouvriers indi­vi­duels. » (Un Cha­pitre inédit, p. 254). Repre­nant le même pas­sage dans les Théo­ries sur le plus-value (Ed Soc, t. 1, p. 461), Marx ajoute : « En tant qu’il pro­duit de la valeur, le tra­vail reste donc tou­jours tra­vail de l’individu qui n’est exprimé qu’en géné­ral. » En cela, la pro­mo­tion du tra­vail indi­vi­duel en tra­vail social est, dans le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, une ten­dance.

Non seule­ment le capi­tal agglo­mère la diver­sité et la sin­gu­la­rité des tra­vaux indi­vi­duels mais encore son mou­ve­ment de concen­tra­tion est aussi un mou­ve­ment de répul­sion, de créa­tion conti­nuelle de diver­si­tés. Dans la coopé­ra­tion, le capi­tal ne fait pas que réunir, il indi­vi­dua­lise. En cela, la loi est une ten­dance, mais que ce soit le mou­ve­ment propre de la loi ou ce qui le contre­carre, la cause est iden­tique : une néga­tion du tra­vail indi­vi­duel, en tant qu’activité propre du tra­vailleur, dans le tra­vail social. Il ne s’agit pas d’une res­tric­tion en réfé­rence à un absolu du tra­vail social, hors de toute his­toire et de tout mode de pro­duc­tion. Le capi­tal ne tend pas à quelque chose sans pou­voir le réa­li­ser, c’est son propre mode de réa­li­sa­tion de cette chose qui pro­duit et résulte d’effets contraires. Les « limites » vers les­quelles tend le mou­ve­ment du mode de pro­duc­tion (sa dyna­mique) ne sont donc pas une ques­tion d’échelle, de seuil à atteindre. Si la ten­dance ne peut fran­chir ces limites, c’est qu’elles lui sont inté­rieures, et comme telles jamais ren­con­trées : dans son mou­ve­ment elle les porte avec soi.

Pre­miè­re­ment, on a rapi­de­ment dit au-dessus que pour sai­sir l’abolition de la valeur et de l’échange à par­tir d’eux-mêmes et comme lutte des classes, il fal­lait d’abord consi­dé­rer les pro­lé­taires dans leur situa­tion de non-échangistes, ce pre­mier aspect repo­sait sur l’échange du tra­vail vivant contre du tra­vail objec­tivé, échange dans lequel en défi­ni­tive le capi­ta­liste ne fai­sait que remettre à l’ouvrier une par­tie de son tra­vail pré­cé­dem­ment objec­tivé. En abo­lis­sant le capi­tal, le pro­lé­ta­riat ne libère pas le tra­vail, il abo­lit un cer­tain type de rap­port de l’activité à elle même, où son propre renou­vel­le­ment, le propre mou­ve­ment dans lequel elle était sa base même, était sépa­ra­tion entre elle même comme acti­vité immé­diate et elle même comme acti­vité objec­ti­vée, au repos.

Deuxiè­me­ment, le capi­tal ne met en œuvre du tra­vail promu au rang de tra­vail social que dans la mesure où ce tra­vail n’est tel qu’en ayant ce carac­tère social objec­tivé en face de lui, ce n’est que dans ce rap­port (et par lui) qu’on peut le qua­li­fier de tra­vail direc­te­ment social. C’est éga­le­ment pour cela que cette socia­li­sa­tion est une ten­dance contra­dic­toire et que le tra­vail non seule­ment ne peut se faire valoir immé­dia­te­ment comme tel contre le capi­tal mais encore que c’est comme capi­tal qu’il l’est, d’où la contra­dic­tion inhé­rente à la chose, c’est-à-dire à l’intérieur de l’échange, car le rap­port de valeur est et demeure le rap­port entre le tra­vail indi­vi­duel et sa déter­mi­na­tion sociale. Le déve­lop­pe­ment du pro­cès de pro­duc­tion immé­diat (unité du pro­cès de tra­vail et du pro­cès de valo­ri­sa­tion) pro­meut le tra­vail immé­diat au rang de tra­vail social dans la mesure seule­ment où ce carac­tère social s’objective en face de lui. Ce n’est que dans ce rap­port qu’on peut qua­li­fier le tra­vail de direc­te­ment social.

Ce double aspect de la contra­dic­tion de la valeur à elle-même dans l’existence du pro­lé­ta­riat ne se com­pose pas de deux moments indif­fé­rents: achat-vente et sub­somp­tion. Ces deux moments n’existent que l’un par l’autre. Avec la cadu­cité du pro­gram­ma­tisme, avec les acti­vi­tés d’écart qui annoncent la pro­duc­tion de l’appartenance de classe comme contrainte exté­rieure à l’intérieur même de la lutte de classe, ces deux moments, pris dans leur néces­saire connexion, recouvrent les deux moments de l’échange entre le tra­vail et le capi­tal et par là impliquent le troi­sième : leur repro­duc­tion, donc la repro­duc­tion du rap­port social capi­ta­liste. C’est l’achat-vente de la force de tra­vail, la ces­sion au capi­ta­liste de la valeur d’usage de la mar­chan­dise force de tra­vail, c’est-à-dire le rap­port d’exploitation entre le pro­lé­ta­riat et le capi­tal qui sont la rai­son d’être et la défi­ni­tion de cette pro­mo­tion du tra­vail indi­vi­duel au rang de tra­vail social et c’est comme capa­cité du rap­port d’exploitation à se repro­duire que cette pro­mo­tion est une contra­dic­tion. C’est par là que pro­fon­dé­ment s’établit que la des­truc­tion de la valeur est ins­crite dans l’abolition révo­lu­tion­naire de la contra­dic­tion qui oppose le pro­lé­ta­riat au capi­tal.

Cette des­truc­tion de la valeur, c’est la dés­in­té­gra­tion de l’économie. Il n’y a de réa­lité éco­no­mique qu’avec le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Il n’y a consti­tu­tion de l’économie comme réa­lité et dyna­mique de la repro­duc­tion des rap­ports sociaux que dans la sépa­ra­tion totale du tra­vail et de ses condi­tions objec­tives et la dis­so­lu­tion de l’appartenance à une com­mu­nauté comme pré­sup­po­si­tion du tra­vail de l’individu, qui membre d’une com­mu­nauté tra­vaillait comme tel. L’économie est ce moment des rap­ports de pro­duc­tion où toutes les condi­tions objec­tives du tra­vail se dressent face au tra­vail, dans leur sépa­ra­tion d’avec lui, comme la néces­sité de la repro­duc­tion du rap­port. C’est une néces­sité qui appa­raît ins­crite dans les choses.

Le tra­vail, la pro­duc­tion, l’échange, la divi­sion du tra­vail, la pro­priété, la valeur …, toutes ces caté­go­ries posent la coïn­ci­dence entre l’activité sociale et l’activité indi­vi­duelle ou sin­gu­lière, comme réa­li­sée dans l’activité des indi­vi­dus sin­gu­liers au moment même où ils ne s’appartiennent plus. Le capi­tal a élevé l’activité indi­vi­duelle au rang d’activité sociale dans la mesure seule­ment où la pre­mière est sub­su­mée sous la seconde, où elle est abo­lie en tant que telle. C’est seule­ment parce qu’elle a une forme auto­no­mi­sée que l’activité sociale donne sa propre iden­tité à l’activité indi­vi­duelle. Ces caté­go­ries ne peuvent deve­nir et ne sont cette tota­lité des rap­ports sociaux que dans la mesure où elles en sont la forme auto­no­mi­sée face aux indi­vi­dus qu’elles ren­voient à leur dis­per­sion et à leur insi­gni­fiance sin­gu­lières. Le capi­tal a aboli la sépa­ra­tion entre l’activité indi­vi­duelle et les formes sociales de cette acti­vité à l’intérieur de la sépa­ra­tion elle-même, c’est-à-dire dans l’autonomisation en éco­no­mie de toutes les caté­go­ries de l’activité des hommes en tant qu’êtres objec­tifs. Les caté­go­ries du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste sont une coïn­ci­dence du par­ti­cu­lier et du géné­ral, mais dans la sub­somp­tion du pre­mier sous le second. C’est en cela que la non-coïncidence consti­tu­tive de la valeur, du tra­vail et de l’économie (même si ces caté­go­ries ne sont pas tou­jours coexis­tantes dans tous les modes de pro­duc­tion) entre en contra­dic­tion avec elle-même.

Dans le cycle de luttes actuel, on ne peut en res­ter à une simple oppo­si­tion terme à terme entre le carac­tère isolé du tra­vailleur pour lui-même, et le carac­tère social de son acti­vité comme acti­vité du capi­tal, en consi­dé­rant cha­cun de ses termes comme sim­ple­ment rele­vant d’un moment dif­fé­rent de l’échange entre l’ouvrier et le capi­tal. Cette oppo­si­tion repose en fait sur une dyna­mique, celle de la défi­ni­tion même de la valeur : « En tant qu’il pro­duit de la valeur, le tra­vail reste tou­jours tra­vail de l’individu qui n’est exprimé qu’en géné­ral. » C’est là où pré­ci­sé­ment, dans le pro­cès de pro­duc­tion du capi­tal, des « pro­blèmes » com­mencent à se poser quant à cette dyna­mique, et que ces pro­blèmes consistent jus­te­ment à ne pas lais­ser tel quel le rap­port entre le tra­vail de l’individu et son expres­sion sociale comme valeur. Cette oppo­si­tion terme à terme est médiée, le moyen terme c’est la valeur. Les termes de cette oppo­si­tion (tra­vail indi­vi­duel / tra­vail social comme déter­mi­na­tion du capi­tal) sont le mou­ve­ment de la valeur : « le tra­vail de l’individu exprimé en géné­ral ». Dans le capi­tal, ce mou­ve­ment de la valeur parce que défini et exis­tant comme rap­port d’exploitation devient une contra­dic­tion pour lui-même et il le devient comme contra­dic­tion de classes.

3) Le cycle de luttes actuel et la des­truc­tion de la valeur

La des­truc­tion de la valeur et de l’échange se joue dans la contra­dic­tion que devient pour le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste l’extériorisation du carac­tère social de l’activité. Cette contra­dic­tion que dans le pro­gram­ma­tisme le pro­lé­ta­riat pou­vait récu­pé­rer en lui comme repré­sen­tant du tra­vail social, devient, dans le cycle de luttes actuel, une contra­dic­tion du pro­lé­ta­riat à sa propre exis­tence comme classe face au capital.

Il faut reve­nir aux trois moments de l’exploitation. Dans le pre­mier moment (l’achat-vente de la force de tra­vail), le tra­vail pro­duc­tif fait face au capi­tal comme tra­vail du tra­vailleur indi­vi­duel isolé. Dans le deuxième moment, le capi­tal est le pro­cès de consom­ma­tion de la valeur d’usage de la force de tra­vail : le tra­vail vivant. Cette valeur d’usage appar­tient au capi­tal et déve­loppe ses forces sociales comme forces sociales du capi­tal, sa socia­li­sa­tion n’est pas celle du tra­vailleur mais pro­priété du capi­tal, qui ne paie pas cette force de tra­vail sociale, cela est inhé­rent au rap­port sala­rial. Le tra­vail indi­vi­duel exprimé en géné­ral, le rap­port même de la valeur, est devenu rap­port entre des classes. Le troi­sième moment est celui de la trans­for­ma­tion de la plus-value en capi­tal addi­tion­nel. Ce moment est celui où l’accumulation du capi­tal trans­forme une par­tie de la classe ouvrière en sur­nu­mé­raire, où, plus géné­ra­le­ment, du tra­vail néces­saire est libéré et trans­formé en sur­tra­vail. C’est le moment où l’objectivation des forces sociales du tra­vail dans le capi­tal contre­dit le tra­vail immé­diat comme mesure de la valeur et le vol du temps de tra­vail comme celle de la valorisation.

On sait que le tra­vail socia­lisé ne l’est que sur une base contra­dic­toire. Tout d’abord, il s’oppose au tra­vail immé­diat pro­duc­tif de plus-value qui est tou­jours, parce que tra­vail pro­duc­tif de valeur, tra­vail de l’individu isolé deve­nant acti­vité du capi­tal. Ensuite, il est socia­lisé, non en lui-même comme tra­vail, ou comme rela­tion avec un autre tra­vail, mais comme élé­ment consti­tu­tif du capi­tal, en tant que force sociale du tra­vail objec­ti­vée et en tant que coexis­tence des tra­vaux dans le capi­tal cir­cu­lant. Il devient tra­vail social en oppo­si­tion au tra­vail immé­diat, mais dans un rap­port dont la valeur assure la connexion interne. Enfin, la trans­for­ma­tion de la plus-value en capi­tal addi­tion­nel, au tra­vers de la baisse ten­dan­cielle du taux de pro­fit, oppose à nou­veau le tra­vail immé­diat à l’accumulation de la valeur. Dans le cycle de luttes actuel, la contra­dic­tion entre les classes se situe au niveau de leur repro­duc­tion. Le troi­sième moment fait et boucle l’unité de la contra­dic­tion : la propre exis­tence sociale du pro­lé­ta­riat objec­ti­vée dans le capi­tal, face et contra­dic­toi­re­ment à lui (c’est-à-dire une contra­dic­tion de classes : l’exploitation) rend caduque son exis­tence immé­diate pour lui-même au tra­vers des lois mêmes de l’accumulation qui font du capi­tal une contra­dic­tion en pro­cès (se fon­dant sur le tra­vail / sup­pri­mant le travail).

Lorsque la contra­dic­tion se situe au niveau de la repro­duc­tion, dans cette unité des trois moments, le rap­port du tra­vail social au tra­vail pro­duc­tif de valeur et de plus-value devient lutte de classes en inté­grant la remise en cause du tra­vail pro­duc­tif, comme tra­vail indi­vi­duel tel qu’il existe pour le tra­vailleur, par le tra­vail social lui-même qui n’existe que comme force du capi­tal. Le capi­tal est, de façon contra­dic­toire au pro­lé­ta­riat, objec­ti­va­tion néces­saire des forces sociales du tra­vail, parce que le tra­vail pro­duc­tif est tra­vail indi­vi­duel (c’est le rap­port de la valeur), et la néga­tion du tra­vail pro­duc­tif immé­diat indi­vi­duel, parce que celui-ci n’est effi­cient qu’objectivé comme tra­vail social. Pour le pro­lé­ta­riat, sa propre exis­tence sociale objec­ti­vée dans le capi­tal face à lui et contra­dic­toi­re­ment à lui dans sa repro­duc­tion, rend caduque son exis­tence immé­diate pour lui-même. Parce que c’est le tra­vail qui en est l’objet, les contra­dic­tions de la valeur sont des contra­dic­tions de classes et de genres et c’est ainsi qu’elles sont objets de luttes et à régler.

Tant que l’on a une contra­dic­tion entre les hommes et les femmes qui se limite à l’inégalité, la « libé­ra­tion des femmes » est son dépas­se­ment, de même, tant que l’on a une contra­dic­tion entre le pro­lé­ta­riat et le capi­tal qui se limite aux deux pre­miers moments de l’exploitation, elle se résout comme pro­gramme de réap­pro­pria­tion par le pro­lé­ta­riat de ses forces sociales extra­néi­sées. Il faut le cycle de luttes actuel pour que le fait que le pro­lé­ta­riat ne se trouve jamais confirmé dans sa contra­dic­tion avec le capi­tal devienne quelque chose non pas que la classe com­batte, mais la propre mani­fes­ta­tion d’elle-même contre le capi­tal et que les femmes posent leur propre défi­ni­tion natu­relle comme l’objet de la contra­dic­tion qui les défi­nit. Dans le troi­sième moment de l’exploitation qui boucle la repro­duc­tion du rap­port entre les classes dans la baisse du taux de pro­fit, d’une part la contra­dic­tion entre le pro­lé­ta­riat et l’existence de ses forces sociales comme capi­tal et, d’autre part, la contra­dic­tion entre les hommes et les femmes se déter­minent réci­pro­que­ment comme, en ce qui concerne la pre­mière, incluant pour le pro­lé­ta­riat la cadu­cité de son exis­tence immé­diate pour lui-même et, pour la seconde, la remise en cause du tra­vail et de la popu­la­tion comme prin­ci­pale force pro­duc­tive. Les deux contra­dic­tions sont dis­tinctes mais ne mènent pas des vies paral­lèles. Le rap­port d’exploitation est le rap­port du capi­tal au tra­vail comme la seule valeur d’usage qui puisse lui faire face, c’est-à-dire que dans ce rap­port sont tou­jours jointes l’extorsion de plus-value et la popu­la­tion comme prin­ci­pale force pro­duc­tive, c’est-à-dire la contra­dic­tion entre le pro­lé­ta­riat et le capi­tal et la dis­tinc­tion – contra­dic­tion de genres entre hommes et femmes.

Qu’il s’agisse du pro­lé­ta­riat ou des femmes, l’unité des trois moments fait que les deux pre­miers appa­raissent dans leur unité et que le troi­sième est inclus par là dans leur contra­dic­tion. C’est la valeur qui est alors en jeu et ce qui nous fait par­ler de des­truc­tion de la valeur n’est pas ailleurs. C’est dans leur déter­mi­na­tion réci­proque comme contra­dic­tion que la contra­dic­tion entre les femmes et les hommes et entre le pro­lé­ta­riat et le capi­tal défi­nissent leur dépas­se­ment, le com­mu­nisme, comme des­truc­tion de la valeur et non la défi­ni­tion du com­mu­nisme et de son « fonc­tion­ne­ment » qui impli­que­rait pour être tel qu’il doit être cette abolition.

En conclu­sion

C’est dans le pro­ces­sus de la com­mu­ni­sa­tion que prend forme et contenu l’abolition de la valeur. C’est le tra­vail comme force pro­duc­tive et sub­stance com­mune abs­traite de toutes les acti­vi­tés qui empi­ri­que­ment devient un enjeu de la com­mu­ni­sa­tion et quelque chose à abo­lir. L’abolition de la valeur ce n’est pas une réflexion sur une nou­velle façon, la meilleure, pour orga­ni­ser la pro­duc­tion, ce sont des pra­tiques qui font de toutes les déter­mi­na­tions consti­tu­tives de la valeur des objets de luttes immé­diates et mul­tiples. C’est de cela que naît le com­mu­nisme, c’est cela qui le consti­tue. Bref, par­ler du com­mu­nisme, sans par­ler de la com­mu­ni­sa­tion comme de sa consti­tu­tion est un non-sens (presque un « cadavre dans la bouche »). Tel est le chan­ge­ment de problématique.

Les réponses appor­tées à ces ques­tions rela­tives à la valeur sont des prises de posi­tions (même seule­ment théo­riques) dans la lutte des classes : sur l’autonomie de la classe, sur l’autogestion, sur la com­pré­hen­sion des luttes reven­di­ca­tives et de leurs limites, sur le pro­gram­ma­tisme, sur les acti­vi­tés d’écart. Il ne faut pas oublier le point de départ du débat sur la liste Sic : « The exemple of Greece », c’est-à-dire la cri­tique de l’autogestion. Ce point de départ est impor­tant car il recadre le débat sur le cours même de la lutte de classe, c’est un sujet pra­tique. C’est dans la lutte de classe, dans son actua­lité, que toutes ces ques­tions sont posées et sont ou seront réso­lues comme des conflits et non comme des contro­verses sur la meilleure façon de faire fonc­tion­ner une « nou­velle société » et sur ce qui est com­pa­tible ou non avec elle. Quand celle-ci émer­gera des luttes de la com­mu­ni­sa­tion et des mesures com­mu­nistes, ces ques­tions auront été pra­ti­que­ment tran­chées manu mili­tari.

Les femmes et les pro­lé­taires ne peuvent et ne veulent res­ter ce qu’ils sont. C’est alors dans les pra­tiques de ces pro­lé­taires et de ces femmes qui consti­tue­ront la com­mu­ni­sa­tion que la valeur sera détruite et après … le com­mu­nisme sera ce qu’il sera (ou ne sera pas).



[1] Le sys­tème des bons qu’avance Marx dans la Cri­tique du pro­gramme de Gotha, n’est pas une éga­li­sa­tion des tra­vaux ni de la dis­tri­bu­tion, le sys­tème pro­clame son inéga­lité et sa conti­nuité avec le droit bour­geois. Il ne s’agit pas du fonc­tion­ne­ment de la société com­mu­niste en géné­ral comme il en est ques­tion dans le débat de la liste Sic, ni même d’une période de tran­si­tion, mais de cette société « telle qu’elle sort de la révo­lu­tion » qui a aboli la société anté­rieure. Nous repren­drons la même perspective.

[2] L’histoire de l’URSS peut être lue comme la longue marche de la classe capi­ta­liste domi­nant col­lec­ti­ve­ment vers sa libre exis­tence comme classe capitaliste.

[3] Voir Tel Quel (Théo­rie Com­mu­niste 24, p.13) : les rap­port entre hommes et femmes et entre pro­lé­ta­riat et capi­tal se construisent réci­pro­que­ment comme contra­dic­tions et consti­tuent par là ce que nous appe­lons « le capi­tal comme contra­dic­tion en pro­cès » qui est la capa­cité tou­jours remise en cause dans sa propre effec­tua­tion du tra­vail à être la mesure de la richesse et la source unique de la valorisation.

[4] Le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste est le pre­mier mode de pro­duc­tion qui a un pro­blème struc­tu­rel, dans sa propre dyna­mique d’accumulation et de repro­duc­tion, avec le tra­vail et la popu­la­tion. Par là, il est le pre­mier mode de pro­duc­tion dans lequel la dis­tinc­tion de genres est non seule­ment une oppres­sion et un conflit, mais encore une contradiction.

[5] L’abolition du privé et du public ne signi­fie pas que toute acti­vité ne peut s’effectuer que sous l’œil de la collectivité.

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