Fin de parti(e)

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Le pro­jet Sic, pour nous, est mort. Les évé­ne­ments de Cam­pestre n’ont fait qu’achever un malade que l’on aurait pu, il est vrai, main­te­nir encore quelque temps sous perfusion.

La vio­lence, pas seule­ment ver­bale (quelqu’un a été bous­culé et s’est retrouvé à terre), sous la forme sexiste qu’elle a revê­tue en se répé­tant par trois fois ne pou­vait plus être consi­dé­rée comme un regret­table déra­page. Même si, par pure hypo­thèse, cela était arrivé dans un ciel serein, cela aurait suffi pour jus­ti­fier l’arrêt de la ren­contre et le départ de la majo­rité des participants.

Dire qu’il y a eu « pro­vo­ca­tion » ne jus­ti­fie en rien une telle réac­tion et encore moins les termes uti­li­sés que, par une sorte de pudeur, per­sonne n’a répé­tés dans les mul­tiples échanges sur cette liste. Que des per­sonnes, après s’être acharné pen­dant des mois à assu­rer la réus­site maté­rielle d’une réunion s’étendant sur une semaine, se sentent agres­sées par l’exposé d’une typo­lo­gie des modes de vie les reje­tant (volon­tai­re­ment ou non) dans la caté­go­rie « bourge » est bien com­pré­hen­sible. En met­tant les choses au mieux, il s’agissait de cli­vages théo­riques et poli­tiques dans le milieu acti­viste ou dit « anarcho-autonome » pari­sien. Il fal­lait les poser comme tels, mais voilà : l’énervement, « faire le chaud », n’est pas un trait de carac­tère mais un rôle social et une pos­ture assu­rant une cer­taine posi­tion, il est en soi le contenu d’un dis­cours théo­rique et non sa forme. Par­ler de « pro­vo­ca­tion » c’est ten­ter de rame­ner un cli­vage poli­tique à une dimen­sion per­son­nelle afin de jus­ti­fier une réac­tion rele­vant d’une pos­ture poli­tique comme tenant à un trait de carac­tère irré­pres­sible. Ce qui auto­rise ensuite les menaces de règle­ments de compte comme si tout cela était des affaires personnelles.

Il y a eu un agres­seur et une agres­sée. Même si nous pen­sons qu’elle ne le fut pas en tant que fille, être une fille colle si natu­rel­le­ment à la peau que, de même qu’une grève d’ouvrières est tou­jours une grève de femmes, une vio­lence même ver­bale envers une fille devra tou­jours lui signi­fier, comme une tare, qu’elle en est une. Quelles que soient les diver­gences sup­po­sées dans le dit milieu, et qui per­son­nel­le­ment nous indif­fèrent, c’est cela qui fut le plus grave et inac­cep­table. Loin de s’amenuiser dans les échanges qui ont suivi, cela s’est aggravé.

« Balan­cer » la vie pri­vée d’une per­sonne en se pré­va­lant du fait que, selon la for­mule consa­crée, le privé est poli­tique et doit être public, voit la fina­lité de ce prin­cipe et sa jus­ti­fi­ca­tion tota­le­ment per­ver­ties quand ce n’est pas décidé et pris en charge par la per­sonne concer­née et qui plus est quand cela sert à jus­ti­fier ou mini­mi­ser une autre agres­sion en remet­tant la per­sonne en place en tant que fille. Dire que le privé est public ou poli­tique n’efface pas que le privé est tou­jours le privé du public, et que sa poli­ti­sa­tion a tou­jours affaire avec sa subor­di­na­tion. C’est tou­jours une affaire qui se joue dans la contra­dic­tion entre les hommes et les femmes, cette poli­ti­sa­tion com­bat ce rap­port mais ne l’efface pas. Même une affir­ma­tion du privé comme poli­tique peut être une confir­ma­tion de la domi­na­tion, je pense, dans de toutes autres cir­cons­tances, à l’activité des femmes dans les centres indus­triels tex­tiles du Delta en Egypte. Rien ne se joue immé­dia­te­ment entre public et privé ou privé et poli­tique parce que nous avons affaire à deux ins­tances qui non seule­ment ne sont pas indé­pen­dantes et se ren­contrent, mais encore sont dans un rap­port de subor­di­na­tion l’une à l’autre. L’affirmation du privé comme poli­tique n’est pas seule­ment une sorte de révé­la­tion mais aussi une lutte à l’intérieur des condi­tions impo­sées de la révé­la­tion. Désolé de cette « digres­sion théo­rique » alors que ce qui est en jeu ce sont des per­sonnes dans leur vie la plus concrète et immé­diate, mais, de temps à autre, la théo­rie cela peut aussi ser­vir à ça.

La majo­rité des par­ti­ci­pants de la réunion ayant donc décidé d’interrompre celle-ci pour les rai­sons pré­cé­dentes s’est retrou­vée à Mar­seille avec le besoin de signa­ler aux autres par­ti­ci­pants à Sic la fin de cette réunion et les rai­sons de cette fin. Ce fut donc le fameux « com­mu­ni­qué » signé « Sic admin ». A notre avis, la seule cri­tique que l’on peut faire à ce com­mu­ni­qué est de ne pas avoir été assez expli­cite sur la nature des vio­lences seule­ment évo­quées. Oui, ce fut, bien évi­dem­ment, une acti­vité de frac­tion et le com­mu­ni­qué trans­mis par l’administrateur de la liste a été signé « Sic admin ». Dans la mesure où la déci­sion de départ de cette frac­tion (la majo­rité des par­ti­ci­pants à la réunion tout de même) avait de fait des consé­quences non négli­geables pour l’ensemble de Sic, « Sic admin » était la signa­ture adé­quate. D’autres pro­po­si­tions de signa­ture ont été faites, mais fina­le­ment tous les pré­sents se sont ral­liés à cette solution.

De son coté, le « dépay­se­ment » de la réunion comme on dit en langue judi­ciaire n’a pas été pro­posé pour des rai­sons maté­rielles (lieu de réunion ou inca­pa­cité des per­sonnes qui s’étaient pro­po­sées pour l’organiser), comme si la rai­son des évé­ne­ments de Cam­pestre avaient été une « ques­tion d’organisation », mais clai­re­ment et net­te­ment pour évi­ter qu’elle se déroule en un lieu (Mon­treuil) où tout le décor et les per­son­nages étaient ras­sem­blés pour une répé­ti­tion de ce qui venait de se passer.

Ces faits qui auraient été à eux seuls suf­fi­sants pour inter­rompre la réunion et lar­ge­ment hypo­thé­quer les rela­tions entre de nom­breux par­ti­ci­pants à Sic et par là la pour­suite du pro­jet ont été éga­le­ment, pour nous, le coup de grâce non acci­den­tel porté à un pro­jet déjà mori­bond. L’inflation du nombre de par­ti­ci­pants à la liste, la diver­sité gran­dis­sante de leurs ori­gines géo­gra­phiques ne nous donnent qu’une addi­tion et non un pro­jet com­mun. Le thème de la « com­mu­ni­sa­tion » et l’appellation de « com­mu­ni­sa­teurs » peuvent deve­nir à la mode sim­ple­ment comme une dis­tinc­tion, comme une peur du vide à l’intérieur du vide. Etre « com­mu­ni­sa­teurs » a pu deve­nir une façon d’opposer aux autres iden­ti­tés du milieu une sorte de contre-posture consis­tant à dire « nous on ne se prend pas pour des révo­lu­tion­naires » (sous-entendu : ce qui fait de nous de vrais révo­lu­tion­naires), mais une fois cela dit, on se demande ce que l’on va bien pou­voir faire et ce qu’on est, au juste. Le démo­cra­tisme radi­cal est passé de vie à tré­pas, la dis­tinc­tion avec les alter­nos de tout poils est bien posée mais sans que cela pro­duise grand-chose. Alors on se met à mani­pu­ler un peu à tort et à tra­vers « l’appartenance de classe comme contrainte exté­rieure », l’ « écart », par­fois même la « conjonc­ture » ou « l’intrication des contra­dic­tions de classes et de genres » un peu comme des mantras.

La « crise » reste là sans qu’elle déclenche, du moins chez nous (Europe occi­den­tale, Amé­rique du Nord), les grandes vagues émeu­tières que la Grèce sem­blait pro­mettre, la Grèce elle-même est juste KO, et du coup pour l’heure il n’y a pas grand-chose à grat­ter : quelques émeutes en Angle­terre, un mou­ve­ment contre la réforme des retraites en France… Bien sûr, il y a le Ben­gla­desh ou la Chine, mais nous avons beau être mon­diaux et inter­na­tio­na­listes, c’est tout de même bien loin pour être ouvrière ense­ve­lie du tex­tile ou ouvrier migrant d’Apple. Bien plus, ce qui arrive (Iran, Bré­sil, Tur­quie, mou­ve­ments des occupy et indi­gnés, ou « révo­lu­tions arabes ») nous intrigue par sa com­plexité et nous ne savons pas trop quoi en faire. Rien ne se passe comme « prévu ».

Dans le texte Fin de Mee­ting (TC 23, 2010), la mise en place d’une nou­velle revue suc­cé­dant à Mee­ting était com­prise de la façon sui­vante : « Mee­ting est mort, l’étape sui­vante doit se consti­tuer pour nous sur d’autres bases. Cet autre chose ce sont nos efforts pour cette revue inter­na­tio­nale qui verra ou non le jour et qui ne se sub­sti­tue pas à T.C comme elle ne se sub­sti­tue à aucune des revues dont les membres, entre autres, par­ti­ci­pe­ront à cette publi­ca­tion inter­na­tio­nale. Cette revue n’aura plus du tout la même pro­blé­ma­tique ni les mêmes pré­sup­po­sés que Mee­ting. Cette revue n’est qu’un aspect de cet « autre chose » que tente de défi­nir des textes comme Reven­di­quer pour le salaire (T.C 22) ou Le plan­cher de verre (in Les émeutes en Grèce, Ed. Seno­ne­vero). La ques­tion de la com­mu­ni­sa­tion est refon­dée au cœur même de l’exploitation et de la pro­duc­tion de plus-value. (…).

On fait autre chose sur d’autres bases qui ne sont plus ce non dit de « la théo­rie » et de « l’activité » qui posait comme objet essen­tiel de confron­ta­tion, à l’intérieur de Mee­ting, la ques­tion de l’intervention, parce que l’activité elle est là et presque « conforme » à la théo­rie. On n’est plus la cri­tique de rien mais l’affirmation de quelque chose ou peut-être mieux dit la cri­tique du capi­ta­lisme parce qu’affirmation de son dépas­se­ment « visible ? ».

A cela était liée la dis­pa­ri­tion sans lais­ser de traces du milieu auto­nome et du mou­ve­ment d’action directe.

Ce texte écrit en 2009 allait vite en besogne. Le cours de la crise s’est révélé beau­coup plus com­plexe, met­tant en mou­ve­ment des classes, des seg­ments de classe et des for­ma­tions sociales hété­ro­gènes que nous avions négli­gés, non pas dans une ana­lyse géné­rale du capi­tal mais dans les rai­sons d’être de cette revue. Il arrive que le cœur prenne le pas sur la cervelle.

Nous ne pen­sons pas qu’une période nou­velle s’ouvre, période de restruc­tu­ra­tion, mais une sous-période de cette crise dans laquelle ce sont des conflits essen­tiel­le­ment déter­mi­nés par les carac­té­ris­tiques de la phase du MPC entrée en crise qui éclatent. Cela peut être des insur­rec­tions on ne peut plus ouvrières ou des indi­gna­tions de classes moyennes (là-dessus nous pen­sons qu’il faut être clair sur la spé­ci­fi­cité de la classe moyenne et arrê­ter de navi­guer entre inter­clas­sisme et intra-classisme), cela avec tous les pro­blèmes que tente de cer­ner le concept de conjonc­ture avec son idée de crise de l’ordonnancement des ins­tances comme crise de l’autoprésupposition et foca­li­sa­tion des contra­dic­tions. Sur ce der­nier point, nous nous ris­que­rons à dire que la foca­li­sa­tion actuelle c’est l’Etat et plus pré­ci­sé­ment la crise de la déna­tio­na­li­sa­tion de l’Etat que l’on peut rat­ta­cher à la théo­rie du zonage tri­par­tite devenu contre­pro­duc­tif dans la crise actuelle (TC 24, p.28) et à la dis­jonc­tion valo­ri­sa­tion du capi­tal / repro­duc­tion de la force de tra­vail (Tur­quie, Bré­sil, les der­niers affron­te­ments en Egypte, la récur­rence des luttes en Chine, au Ben­gla­desh, etc. ; sans par­ler de l’Europe occi­den­tale). Une foca­li­sa­tion des contra­dic­tions qui dans cette ins­tance et ce maté­riau là n’a aucune fina­lité ins­crite et est lourde de plein de dangers.

Pour com­prendre cette sous-période ouverte par les « révo­lu­tions arabes », il faut par­tir 1) de l’identité de cette crise entre sous-consommation et suraccumulation ;

de là 2 ) crise d’une déter­mi­na­tion défi­ni­toire de la période du MPC entrant en crise : la tri­par­ti­tion zonale ; 3 ) depuis les « indi­gnés », puis les révoltes arabes, Tur­quie, Bré­sil, etc., sans oublier la Grèce ou le Por­tu­gal : perte de cohé­rence du sys­tème : la tri­par­ti­tion est deve­nue contre-productive ( TC 24, p.28), tant pour le pro­lé­ta­riat que pour les classes moyennes et la classe capi­ta­liste. Per­sonne ne sait où il va.

Cette foca­li­sa­tion des contra­dic­tions comme crise de l’Etat (un Etat déna­tio­na­lisé) a ouvert de mul­tiples pos­sibles : le natio­na­lisme pas seule­ment comme idéo­lo­gie de la lutte des classes mais comme tra­vail de recom­po­si­tion du cycle mon­dial. La décon­nexion entre valo­ri­sa­tion du capi­tal et repro­duc­tion de la force de tra­vail était un sys­tème mon­dial. La Chine, l’Inde, le Bré­sil, sont pris en tenaille entre leur rôle fonc­tion­nel dans le sys­tème qui s’effondre et leur propre déve­lop­pe­ment acquis qu’ils ne peuvent encore faire valoir pour lui-même. Ces pays y avaient leur place à la fois comme puis­sances éco­no­miques auto­nomes mon­tantes et pièces de cette struc­ture mon­diale. Une recon­fi­gu­ra­tion du cycle mon­dial du capi­tal sup­plan­tant la glo­ba­li­sa­tion actuelle (une rena­tio­na­li­sa­tion des éco­no­mies dépas­sant / conser­vant la glo­ba­li­sa­tion, une défi­nan­cia­ri­sa­tion du capi­tal pro­duc­tif — ? -) est une hypo­thèse hors de notre por­tée car hors de ce cycle de luttes, elle sup­pose la révo­lu­tion telle que ce cycle la porte bat­tue et, dans cette défaite, une restruc­tu­ra­tion du mode de pro­duc­tion capitaliste.

Si actuel­le­ment, le pro­blème c’est l’Etat, simul­ta­né­ment tout ce qui en fait le pro­blème le pré­sente comme la solu­tion. La limite des luttes de toutes les classes et ce qui les unit, c’est de situer leurs luttes comme redé­fi­ni­tion de l’Etat, parce qu’elles-mêmes existent, comme luttes, en tant que moment de la crise du zonage. La diver­sité des luttes actuelles et des classes ou seg­ments de classes qui les portent ne se résou­dra pas dans une conjonc­tion des luttes mais dans des conflits, dans l’imposition par cer­taines ten­dances de leur carac­tère domi­nant aux autres ten­dances ce qui ne peut man­quer de trans­for­mer la ten­dance domi­nante elle-même en tant qu’elle devient alors agent du dépas­se­ment de l’ensemble des contra­dic­tions existantes.

Dans cette intri­ca­tion entre la crise d’un Etat déna­tio­na­lisé, l’interclassisme et des luttes ouvrières cen­trales mais qui ont dans cet inter­clas­sisme leur rai­son d’être et leur limite se jouent à la fois l’impasse de ces luttes, leur néga­tion à par­tir d’elle-même, la pos­si­bi­lité de leur dépas­se­ment et last but not least la restruc­tu­ra­tion du mode de pro­duc­tion capitaliste.

Le pro­jet Sic aurait pu avoir un sens en se resi­tuant dans cette situa­tion pour pou­voir être une sorte de fran­chise uti­li­sable et uti­li­sée en dehors de ses pro­duc­teurs immé­diats ce qui a sem­blé com­men­cer à être le cas. C’est cette sous-période qui pou­vait être l’objet et la rai­son d’être de Sic et non l’affirmation benoîte de la pers­pec­tive com­mu­ni­sa­trice et d’une série de « Que sais-je » sur la Com­mu­ni­sa­tion et les Mesures com­mu­nistes. Cette pers­pec­tive doit être réin­ves­tie dans cette ana­lyse du temps pré­sent sous peine d’être nor­ma­tive et idéale et plus encore doit en être déduite. Même si les termes uti­li­sés peuvent être gênants, la « seconde période de la restruc­tu­ra­tion » des cama­rades grecs désigne quelque chose de vrai. Appe­ler cela « Temps des émeutes », pour­quoi pas ? Le texte De la Suède à la Tur­quie est arrivé à temps, car il était grave que per­sonne, nous y com­pris, ne pro­pose d’analyse et d’atelier por­tant sur : où en sommes-nous dans la crise ?

Mais voilà ce n’est pas ce qui s’est passé. Face aux pro­po­si­tions de coupe dans le som­maire et de recen­trage on a vu la levée de bou­cliers des auteurs offus­qués jusqu’à trai­ter cette pro­po­si­tion « d’inacceptable » (ce qui signi­fie que ce n’est même pas dis­cu­table), on y a vu un putsch poli­tique de TC si ce n’est même une « appro­pria­tion du pro­jet par une orga­ni­sa­tion », chose « inac­cep­table » dans la mesure où, à ce pro­pos, sans rire, quelqu’un déclare que « la pro­priété est une caté­go­rie bour­geoise » (sans blague). Le recen­trage pro­posé ne souf­frait même pas d’être dis­cuté, cha­cun vou­lant avoir son quart d’heure de gloire au soleil de Sic. Faire de la théo­rie à par­tir de « récits de luttes », quelle hor­reur alors que nous sommes là pour confron­ter nos opi­nions sur LA Com­mu­ni­sa­tion. Que Sic devienne une boite à lettres, c’est sans inté­rêt … mais cela ne nous concerne plus !

De notre point de vue, du fait de l’évanouissement de la pers­pec­tive ini­tiale pour laquelle la pers­pec­tive com­mu­ni­sa­trice allait se lire à livre ouvert dans le déve­lop­pe­ment de la crise, Sic s’est trouvé pris dans un ciseau infer­nal entre d’une part, une impos­si­bi­lité de se débar­ras­ser du milieu acti­viste, cadavre qui bouge encore et a même repris du ser­vice lors du mou­ve­ment contre la réforme des retraites en zom­bie d’un pro­gram­ma­tisme radi­cal, et, d’autre part, un aca­dé­misme mar­xiste de bon ton qui pou­vait, en rai­son même de cet éva­nouis­se­ment et de ce brouillage, hypo­sta­sier la théo­rie com­mu­ni­sa­trice comme idée et comme norme, donc sans enjeux. Contrai­re­ment à ce que nous pen­sions dans Fin de Mee­ting, avec la com­mu­ni­sa­tion, les uns peuvent encore faire sem­blant de ges­ti­cu­ler ; et les autres s’évertuer à res­tau­rer le mar­xisme en tant que vérité actuelle.

Pour les uns et pour les autres, ce qui prime c’est la com­mu­ni­sa­tion comme but, comme idée. Le débat sur la valeur et la pla­ni­fi­ca­tion dans le com­mu­nisme (appe­lons cela ainsi), un des rares a avoir eu lieu sur la liste Sic, a été signi­fi­ca­tif de cette situa­tion. Débat pros­pec­tif et nor­ma­tif qui a oublié que la ques­tion de la per­sis­tance de la valeur ne réside pas dans l’historicité ou non des abs­trac­tions ou dans la meilleure façon de faire bouillir la mar­mite, mais dans les condi­tions actuelles de la lutte des classes et, par là, dans le peu que l’on peut savoir du cours révo­lu­tion­naire éven­tuel porté par ce cycle de luttes : les mesures com­mu­nistes. Mais voilà c’était trop tard. Acti­visme pré­sen­tant la com­mu­ni­sa­tion comme solu­tion et pers­pec­tive aux luttes comme on pou­vait le faire aupa­ra­vant d’un « Gou­ver­ne­ment d’Union popu­laire » et aca­dé­misme fai­sant de la com­mu­ni­sa­tion la lec­ture actuelle la plus adé­quate sur le mar­ché des concepts mar­xiens en fai­sant atten­tion de ne pas trop cri­ti­quer les âne­ries de cer­tains maîtres, avaient for­maté la vie de Sic. Dans le brouillage réel de la pers­pec­tive com­mu­ni­sa­trice, celle-ci était deve­nue idée ou slo­gan.

Tout cela nous l’avions depuis long­temps expli­ci­te­ment en tête et de nom­breux pré­sages étaient adve­nus mais, dans le brouillage de la pers­pec­tive com­mu­ni­sa­trice, le média était devenu le but. La pré­ser­va­tion et l’extension d’un « milieu théo­rique com­mu­ni­sa­teur » a rapi­de­ment pré­valu sur l’adéquation his­to­rique et sociale néces­saire à toute revue et sont deve­nues leur propre but. Nous avons volon­tai­re­ment voulu consi­dé­rer les rodo­mon­tades et embrouilles acti­vistes, les expo­sés uni­ver­si­taires sur power point et la répé­ti­tion impro­duc­tive de quelques concepts comme des épi­phé­no­mènes au nom de la diver­sité néces­saire du cou­rant com­mu­ni­sa­teur alors que nous ne cher­chions qu’à pré­ser­ver notre propre confort théo­rique et « social » sous cou­vert d’un com­por­te­ment res­pon­sable et de la néces­sité des débats. Les diver­gences doivent être cla­ri­fiées, on ne peut faire l’économie de la dis­per­sion actuelle, elle est néces­saire et bien­ve­nue. La forme « d’être ensemble » s’est révé­lée pré­ma­tu­rée et par­fois contre-productive. Il faut dire cepen­dant que jusqu’à ce que l’apparence même d’en-commun dis­pa­raisse avec la théo­rie de la contra­dic­tion de genres, jusqu’à ce qu’en un lieu, en un jour, en un fait accom­pli toutes les ten­sions explosent, nous espé­rions. L’espoir, cette bles­sure la plus proche du soleil.

Cela nous est revenu sur la figure. Les aca­dé­mi­ciens n’avaient besoin que de leurs propres réflexions et de la paru­tion de la revue si pos­sible épaisse et de bonne fac­ture et pou­vaient se dis­pen­ser des réunions ; les acti­vistes, sans grain à moudre, n’avaient plus que leur nom­bril à se dis­pu­ter dans un besoin vital de ces mêmes réunions et de la revue comme vitrine de leur exis­tence et de leur iden­tité ; la contra­dic­tion de genres avait fait explo­ser le consen­sus originel.

Comme la nuée porte l’orage, les évé­ne­ments de Cam­pestre ne sont donc pas arri­vés dans des cieux lim­pides. Quand les modes de vie deviennent des enjeux « théo­riques » et « poli­tiques », le pire est à attendre. Et, comme il est de règle, le pire arriva trois fois. Nous ne pré­ten­dons pas que le moment, le pré­texte, le contenu et la forme de ce pire étaient pré­vi­sibles, mais dans une assem­blée qui, pour les rai­sons avan­cées pré­cé­dem­ment, était en quasi-totalité com­po­sée de per­sonnes évo­luant dans ou à la marge de cette mou­vance dite « acti­viste » ou « anarcho-autonome » : le pire était là dans son bio­tope. Les affron­te­ments sur les modes de vie s’articulent néces­sai­re­ment autour de deux axes : l’argent et le cul. « Bourge » et « grosse pute ». Mais entre les deux, pas d’équivalence, pas d’équilibre, pas de symé­trie. L’un peut être dis­cuté, on peut y répondre ration­nel­le­ment (à condi­tion de ne pas faire du « pétage de cable » un posi­tion­ne­ment social et poli­tique), on peut cri­ti­quer une typo­lo­gie et même le fait de l’établir ; l’autre ne se dis­cute pas : il est mas­sif, sans faille, à « grosse pute » on ne peut rien répondre.

En conclu­sion, pour nous, entre les lames de ces ciseaux, il n’y a plus rien à faire actuel­le­ment dans Sic, d’autant plus que symp­to­ma­ti­que­ment la ques­tion des contra­dic­tions de classes et de genres est bru­ta­le­ment et expé­ri­men­ta­le­ment expo­sée. Il semble à la lec­ture des cour­riers qui ont suivi les évé­ne­ments de Cam­pestre que l’échec de la réunion et la réflexion sur ses rai­sons sont deve­nus anec­do­tiques. Déjà, immé­dia­te­ment après, il ne s’agissait plus sur la liste Sic que de pour­suivre le busi­ness as usual en deman­dant, quand on y son­geait, aux deux pro­ta­go­nistes de se « récon­ci­lier » et à ceux qui se dés­ins­cri­vaient de la liste de réagir en per­sonnes « res­pon­sables » (il est à noter que cet appel à la « res­pon­sa­bi­lité » n’a été lancé que quand des membres de TC se sont dés­ins­crits et encore seule­ment quand il s’est agi de deux d’entre eux en par­ti­cu­lier). On y a même vu que la pente bien fran­çaise à l’agressivité et à l’intimidation (bul­lying) : la french touch. Tout le monde sachant que la France bien sûr c’est Astérix.

Le sujet prin­ci­pal est main­te­nant l’hégémonie de TC et le grand sou­la­ge­ment qu’a sus­cité chez cer­tains le départ de ses membres. Si notre départ et celui d’autres cama­rades peut avoir cet effet, tant mieux. Bonne route et bonne chance. Pour ceux qui regrettent ce départ ou y voient un aban­don, je dis seule­ment qu’il y a des moments, jamais for­tuits, où des choix sont à faire.

Il faut rompre.

Puisque la ques­tion a été posée, il est évident que les textes rédi­gés par les signa­taires de cette lettre demeurent à la dis­po­si­tion des conti­nua­teurs pour Sic 2 ou 3 si ces numé­ros se font et s’ils dési­rent les publier sous quelque forme que ce soit. Il est éga­le­ment évident que pour nous la par­ti­ci­pa­tion à la réunion de novembre sous quelque forme et dans quelque but que ce soit est exclue et bien sûr son organisation.

Si nous avions mau­vais esprit, ce qu’à Dieu ne plaise, nous deman­de­rions réci­pro­que­ment aux conti­nua­teurs de Sic en l’état l’explication de leur accom­mo­de­ment avec la situa­tion et les faits sur­ve­nus. Par ailleurs, mal­gré leur âge, cer­tains d’entre nous ont du mal à par­ta­ger la séré­nité des « vieux de la vieille » qui en ont vu d’autres.

La pers­pec­tive d’une revue inter­na­tio­nale n’est pas défi­ni­ti­ve­ment close, mais il faut de la décan­ta­tion à la fois entre nous et dans l’histoire … qui est longue.

Ami­ca­le­ment et à la prochaine

(Signa­tures)

2 Commentaires

  • adé
    7 octobre 2013 - 23 h 28 min | Permalien

    Rien ne se passe comme « prévu »

    Peut-être parce que ce qui était prévu –sans” “-était déjà contenu comme résul­tat de la démarche même?
    Les concep­tions telles que classes, pro­lé­ta­riat, capital…n’ont d’existence que dans un cadre qui leur sup­pose un sens, celui de leur dépas­se­ment, celui-ci confirme la vali­dité des concepts, de leur éten­due et de leur défi­ni­tion même. C’est, me semble-t-il la limite, tou­jours déjà là, des ten­ta­tives spé­cu­la­tives qui ne peuvent s’affranchir de ce cadre. Quel cadre?
    D’abord, celui de la dia­lec­tique qui fait se mou­voir des sujets, ou des objets qui contiennent leur propre fin-dépassement en tant que contra­dic­tion tou­jours pré­sente dans le sujet ou l’objet immuable en lui-même. Rien n’est acci­dent dans cette optique, tout est ration­nel­le­ment lié; il suf­fira alors de connaître la dyna­mique, le sens, pour anti­ci­per la suite de l’histoire. Cette pen­sée est elle même rede­vable et corol­laire de celle du pro­grès et de la ratio­na­lité de l’Aufklärung, des Lumières qui pré­sup­pose un sens et un mou­ve­ment vers tou­jours plus et mieux de rai­son et de maî­trise, l’Etat, la domi­na­tion de la nature dans un deve­nir d’humanisme et de sciences.
    C’est cette vision même, la mise en oeuvre de ce mode social d’existence, qui quelques siècles plus tard s’épuise et se délite, mais ne se dépasse pas…
    Les spé­cu­la­tions s’avèrent sou­vent fausses –ce qui n’annule pas tota­le­ment les ana­lyses post festum-. Qui pou­vait pré­voir l’ampleur de la crise? Qui avait pu des phé­no­mènes tels que le nazisme, le sta­li­nisme, la Révo­lu­tion en Rus­sie?
    On ne peut com­prendre qu’après coup. Une fois sorti des évé­ne­ments.
    Et encore faut-il se méfier, beau­coup de “la cer­velle”, car la ratio­na­li­sa­tion, c’est un point de vue: une inter­pré­ta­tion, une construc­tion (comme la mémoire est une recons­truc­tion et non une évo­ca­tion d’éléments entre­po­sés et fixés, en atten­dant). Cela ne pou­vait que don­ner ceci est éga­le­ment symé­trique et sans objet que : cela aurait pu tour­ner autre­ment. Para­doxa­le­ment : cela devait être ainsi parce que cela pou­vait tour­ner autre­ment. Tout peut aller tou­jours plus mal.
    Le contin­gent est déter­mi­nant.
    La contin­gence, l’accidentel aujourd’hui déter­mi­nant c’est la limite externe, car elle consti­tue le résul­tat de ce mode social d’existence et de tout ce qui lui est intrin­sèque : genre, classes, exploi­ta­tion de la nature et des hommes; huma­nisme, domi­na­tion, sciences et conscience ration­nelle (l’irrationnel est défini par, dans et pour le ration­nel, son alter ego, en somme). L’accident, l’imprévu, mais que l’on com­mence non seule­ment à entre­voir est déjà là, ses consé­quences sont impré­vi­sibles.
    Bien entendu, d’autres acci­dents sont sus­cep­tibles de se pro­duire:
    mais, je ne vois pas qu’il faille attendre ou pen­ser que les acteurs, le pro­lé­ta­riat des régions les plus déve­lop­pées, se met­tront en mou­ve­ment “lorsqu’ils seront le dos au mur”(cf.Stive), je me répète: tout peut tou­jours aller plus mal.
    D’ailleurs…

    Y’a quelque chose qui cloche là d’dans
    J’y retourne immé­dia­te­ment“
    La Java des bombes Ato­miques– B.Vian.

    Salu­ta­tions “du coeur”.

  • Stive
    12 octobre 2014 - 12 h 37 min | Permalien

    Si nous avions mau­vais esprit, ce qu’à Dieu ne plaise, nous deman­de­rions réci­pro­que­ment aux conti­nua­teurs de Sic en l’état l’explication de leur accom­mo­de­ment avec la situa­tion et les faits sur­ve­nus. Par ailleurs, mal­gré leur âge, cer­tains d’entre nous ont du mal à par­ta­ger la séré­nité des « vieux de la vieille » qui en ont vu d’autres.”

    Je vou­drais réagir, tar­di­ve­ment il est vrai, à cette cri­tique (à la fin du texte “Fin de parti(e) qui m’était par­ti­cu­liè­re­ment des­ti­née. Elle fait allu­sion aux trois mails que j’avais envoyés à la suite des échanges à pro­pos de l’incident de Cam­pestre.
    Je n’ai pas été les revoir, mais je me sou­viens que le pre­mier mail témoi­gnait de ce que, moi, j’avais entendu et vu, rien de plus. Je n’ai pas assisté à cer­tains des moments évo­qués dans ce texte.

    Dans les deux sui­vants mails je don­nais mon avis sur cet inci­dent. C’est cette appré­cia­tion qui a pro­vo­qué la réac­tion reprise en cita­tion ainsi qu’un sen­ti­ment de répul­sion à mon encontre chez certain(e)s. Je prie ces cama­rades de m’en excuser.

    A ma décharge, mes consi­dé­ra­tions sur l’incident étaient mar­quées autant par la mécon­nais­sance du milieu avec lequel c’était un pre­mier contact, que par le rejet du cadre com­passé des groupes léni­nistes carac­té­ri­sés par l’hypocrisie ambiante qui tient lieu de rap­ports humains et militants.

    Je ne voyais dans l’incident, qu’un règle­ment de compte entre deux indi­vi­dus sans sai­sir l’affirmation, péremp­toire, de la dis­tinc­tion de genre à l’œuvre dans la dis­pute. C’est ce qui a, je pense, le plus cho­qué les camarades.

    Pour le reste j’adhère plei­ne­ment aux argu­ments de “Fin de parti(e)” ainsi qu’a la cri­tique qui m’en est faite.

    Salu­ta­tions.

    Stive

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